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Va, je ne te hais point... question existentielle

Vous avez sans doute, comme moi, entendu mille fois citer cette replique de Chimene a Rodrigue comme exemple de litote... hors, est-ce moi qui suis folle, ou est-ce que cela n'en est pas une? Le sens de la phrase n'est pas "Rodrigue, je suis folle amoureuse de toi, tu as bien fait de tuer papa, allons faire des cochonneries dans le placard", mais bien "je devrais te hair et vouloir ta tete, or ce n'est pas le cas, je suis une vilaine fille". Certes, le sens de "je t'aime" est sous-entendu, mais ce n'est pas l'enonce principal.

Alors, verdict? Suis-je folle, docteur?

Ari, qui a du mal a avoir les idees claires apres 22h.

Va, je ne te hais point... question existentielle

Salut copine!
D'après mes lointains souvenirs de lycée, ce  "Va, je ne te hais point" est la version la plus proche d'un mot d'amour que Chimène puisse se permettre d'adresser à Rodrigue après le meurtre de son père.
Elle est déchirée entre son amour, le sentiment de deuil et l'honneur de la famille, ("débat cornélien") mais je ne crois pas qu'elle se sente coupable.
C'est donc bien une litote, du moins à mon avis.

"Litote: Figure de rhétorique consistant à atténuer l'expression de la pensée pour suggérer plus qu'on ne le dit"

Merci à de plus savants que moi de me corriger si je me trompe...

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Va, je ne te hais point... question existentielle

Bonjour,

Il y a surtout l'emploi de cette double négation qui crée un espace incertain où peut se glisser un coeur déchiré. Péguy a bien résumé cette tension baroque cornélienne : "L'honneur est aimé d'amour, l'amour est honoré d'honneur. L'honneur est encore un amour et l'amour est encore un honneur". Chimène ne peut produire un énoncé dans lequel elle choisirait clairement entre son devoir et son inclination. Plus que son amour, c'est ici sa souffrance intime qu'elle exprime avec un zeste d'admiration. Elle recourt donc à la litote.
Nous sommes loin du "qu'il est joli garçon l'assassin de papa".
Il faut aussi comprendre que Corneille n'a cessé de remanier sa pièce pour équilibrer les poids de l'amour et de l'honneur sous l'influence d'une société précieuse gagnée au néoplatonisme romanesque de l'Astrée, mais aussi d'une société politique en conflit avec l'ennemi extérieur, l'Espagne, menacée par un différend d'honneur privé, alors que les édits de Richelieu en ont proscrit le règlement par l'épée...

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Va, je ne te hais point... question existentielle

Merci, Jean-Luc, pour ton avis éclairant autant qu'éclairé. Je maintiens néanmoins (assonance de nasales... qui dit mieux?) que pour moi, une litote doit être l'expression volontaire et sans ambiguité (ou alors vraiment très peu) d'un sens plus fort (ou ici, inverse) que celui de l'énoncé. Exemple: une Précieuse qui dit avec un battement de cils au Marquis de Bidule-les-Canards qu'elle ne le hait point, c'est une litote. Chimène... je reste moyennement convaincue.

EDIT: mais peste diable bouffre, c'est bien sûr! Si le sens détourné de sa phrase existe bel et bien, mais que les convenances l'empêchent de les exprimer plus directement, peut-on alors dire qu'il s'agit plutôt d'un euphémisme?

Et hop, me revoilà perdue!

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Va, je ne te hais point... question existentielle

Revenons aux classiques !

Le Littré

LITOTE [li-to-t'] s. f.
Figure de rhétorique consistant à se servir d'une expression qui dit moins pour faire entendre plus. Quand Chimène dit à Rodrigue : Va, je ne te hais point, elle veut lui faire entendre qu'elle l'aime toujours, et se sert d'une litote.

EUPHÉMISME [eu-fé-mi-sm'] s. m.
Figure de rhétorique qui consiste dans l'adoucissement d'un mot dur. ? L'euphémisme est une figure par laquelle on déguise des idées désagréables, odieuses ou tristes, sous des noms qui ne sont point les noms propres de ces idées, DUMARSAIS, Tropes, II, 15 ? Un ouvrier qui a fait la besogne pour laquelle on l'a fait venir, et qui n'attend plus que son payement pour se retirer, au lieu de dire payez-moi, dit par euphémisme : n'avez-vous plus rien à m'ordonner ?, DUMARSAIS, ib.

Le TLFI

LITOTE, subst. fém.
A. Figure de rhétorique consistant à dire moins pour laisser entendre beaucoup plus qu'il n'est dit. La litote sévit à la fois dans le peuple (« Toi, je vais te caresser l'échine... ») et chez les précieuses (« Il n'est pas mal, ce tableau! ») (MORIER 1961) :

Le théâtre classique n'est bien que dans la litote. HENRIET : La litote? Qu'est-ce que c'est que ça? SEVRAIS : C'est quand on dit moins que ce qui est. Quand Suréna et Eurydice se sont quittés en s'aimant du fond de leur cœur, mais Eurydice dit seulement : notre adieu ne fut point un adieu d'ennemis.
MONTHERL., Ville dont prince, 1951, II, 2, p. 885.
B. P. méton. Expression utilisant ce procédé. Il y a un certain goût classique qui voit la perfection de l'art dans une litote perpétuelle, dans une sobriété hyperbolique où on ne parlerait que par sous-entendu (THIBAUDET, Réflex. litt., 1936, p. 133).

EUPHÉMISME, subst. masc.
RHÉTORIQUE
A. Figure de pensée par laquelle on adoucit ou atténue une idée dont l'expression directe aurait quelque chose de brutal, de déplaisant. L'euphémisme ingénieux qui a fait remplacer le titre de « convention » par celui de « déclaration » (SHAW, Hist. monnaie, 1896, p. 160). Il a trouvé un studio où poursuivre ses études, (...) ses palabres amicales et ses aventures de cœur. J'écris de cœur par euphémisme (ARNOUX, Crimes innoc., 1952, p. 195).
B. P. méton. Prudence n'est que l'euphémisme de peur (RENARD, Journal, 1895, p. 279). Le terme « inadapté » est un euphémisme qui abrite les diverses catégories de déficients physiques, d'arriérés mentaux, de déséquilibrés psychiques (Encyclop. éduc., 1960, p. 197) :

... deux mois? (...) c'est à peu près le temps qu'il faut pour user un bel amour (...) jusqu'à ce qu'un de nous deux en ait assez. (« Un de nous deux » était un joli euphémisme. Il savait bien que c'était toujours lui qui rompait le premier).
MONTHERL., Pitié femmes, 1936, p. 1166.