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Voltaire, Memnon ou la sagesse humaine - Questions

Memnon conçut un jour le projet insensé d’être parfaitement sage. Il n’y a guère d’hommes à qui cette folie n’ait quelquefois passé par la tête. Memnon se dit à lui-même: « Pour être très sage, et par conséquent très heureux, il n’y a qu’à être sans passions; et rien n’est plus aisé, comme on sait. Premièrement, je n’aimerai jamais de femme; car, en voyant une beauté parfaite, je me dirai à moi-même: ces joues-là se rideront un jour; ces beaux yeux seront bordés de rouge; cette gorge ronde deviendra plate et pendante, cette belle tête deviendra chauve. Or je n’ai qu’à la voir à présent des mêmes yeux dont je la verrai alors, et assurément cette tête ne fera pas tourner la mienne.

« En second lieu je serai toujours sobre; j’aurai beau être tenté par la bonne chère, par des vins délicieux, par la séduction de la société; je n’aurai qu’à me représenter les suites des excès, une tête pesante, un estomac embarrassé, la perte de la raison, de la santé et du temps, je ne mangerai alors que pour le besoin; ma santé sera toujours égale, mes idées toujours pures et lumineuses. Tout cela est si facile qu’il n’y a aucun mérite à y parvenir.

« Ensuite, disait Memnon, il faut penser un peu à ma fortune; mes désirs sont modérés; mon bien est solidement placé sur le receveur général des finances de Ninive; j’ai de quoi vivre dans l’indépendance: c’est là le plus grand des biens. Je ne serai jamais dans la cruelle nécessité de faire ma cour; je n’envierai personne, et personne ne m’enviera. Voilà qui est encore très aisé. J’ai des amis, continuait-il, je les conserverai, puisqu’ils n’auront rien à me disputer. Je n’aurai jamais d’humeur avec eux, ni eux avec moi; cela est sans difficulté »

Ayant fait ainsi son petit plan de sagesse dans sa chambre, Memnon mit la tête à la fenêtre. Il vit deux femmes qui se promenaient sous des platanes auprès de sa maison. L’une était vieille, et paraissait ne songer à rien; l’autre était jeune, jolie, et semblait fort occupée. Elle soupirait, elle pleurait, et n’en avait que plus de grâces. Notre sage fut touché, non pas de la beauté de la dame (il était bien sûr de ne pas sentir une telle faiblesse), mais de l’affliction où il la voyait. Il descendit; il aborda la jeune Ninivienne dans le dessein de la consoler avec sagesse. Cette belle personne lui conta, de l’air le plus naïf et le plus touchant, tout le mal que lui faisait un oncle qu’elle n’avait point; avec quels artifices il lui avait enlevé un bien qu’elle n’avait jamais possédé, et tout ce qu’elle avait à craindre de sa violence. « Vous me paraissez un homme de si bon conseil, lui dit-elle, que si vous aviez la condescendance de venir jusque chez moi, et d’examiner mes affaires, je suis sûre que vous me tireriez du cruel embarras où je suis. » Memnon n’hésita pas à la suivre, pour examiner sagement ses affaires, et pour lui donner un bon conseil.

La dame affligée le mena dans une chambre parfumée, et le fit asseoir avec elle poliment sur un large sofa, où ils se tenaient tous deux les jambes croisées vis-à-vis l’un de l’autre. La dame parla en baissant les yeux, dont il échappait quelquefois des larmes, et qui en se relevant rencontraient toujours les regards du sage Memnon. Ses discours étaient pleins d’un attendrissement qui redoublait toutes les fois qu’ils se regardaient. Memnon prenait ses affaires extrêmement à coeur, et se sentait de moment en moment la plus grande envie d’obliger une personne si honnête et si malheureuse. Ils cessèrent insensiblement dans la chaleur de la conversation, d’être vis-à-vis l’un de l’autre. Leurs jambes ne furent plus croisées. Memnon la conseilla de si près, et lui donna des avis si tendres, qu’ils ne pouvaient ni l’un ni l’autre parler d’affaires, et qu’ils ne savaient plus où ils en étaient.

Comme ils en étaient là, arrive l’oncle, ainsi qu’on peut bien le penser: il était armé de la tête aux pieds; et la première chose qu’il dit fut qu’il allait tuer, comme de raison, le sage Memnon et sa nièce; la dernière qui lui échappa fut qu’il pouvait pardonner pour beaucoup d’argent. Memnon fut obligé de donner tout ce qu’il avait. On était heureux dans ce temps-là d’en être quitte à si bon marché; l’Amérique n’était pas encore découverte et les dames affligées n’étaient pas à beaucoup près si dangereuses qu’elles le sont aujourd’hui.

Memnon, honteux et désespéré, rentra chez lui: il y trouva un billet qui l’invitait à dîner avec quelques-uns de ses intimes amis. « Si je reste seul chez moi, dit-il, j’aurai l’esprit occupé de ma triste aventure, je ne mangerai point; je tomberai malade: il vaut mieux aller faire avec mes amis intimes un repas frugal. J’oublierai, dans la douceur de leur société, la sottise que j’ai faite ce matin. » Il va au rendez-vous; on le trouve un peu chagrin. On le fait boire pour dissiper sa tristesse. Un peu de vin pris modérément est un remède pour l’âme et pour le corps. C’est ainsi que pense le sage Memnon; et il s’enivre. On lui propose de jouer après le repas. Un jeu réglé avec des amis est un passe-temps honnête. Il joue; on lui gagne tout ce qu’il a dans sa bourse, et quatre fois autant sur sa parole. Une dispute s’élève sur le jeu, on s’échauffe: l’un de ses amis intimes lui jette à la tête un cornet, et lui crève un oeil. On rapporte chez lui le sage Memnon ivre, sans argent, et ayant un oeil de moins.

Il cuve un peu son vin, et dès qu’il a la tête plus libre, il envoie son valet chercher de l’argent chez le receveur général des finances de Ninive pour payer ses intimes amis: on lui dit que son débiteur a fait le matin une banqueroute frauduleuse qui met en alarme cent familles. Memnon, outré, va à la cour avec un emplâtre sur l’oeil et un placet à la main pour demander justice au roi contre le banqueroutier. Il rencontre dans un salon plusieurs dames qui portaient toutes d’un air aisé des cerceaux de vingt-quatre pieds de circonférence. L’une d’elles, qui le connaissait un peu, dit en le regardant de côté: « Ah! l’horreur! » Une autre, qui le connaissait davantage, lui dit: « Bonsoir monsieur Memnon; mais vraiment, monsieur Memnon, je suis fort aise de vous voir; à propos, monsieur Memnon, pourquoi avez-vous perdu un oeil? » Et elle passa sans attendre sa réponse. Memnon se cacha dans un coin, et attendit le moment où il put se jeter aux pieds du monarque. Ce moment arriva. Il baisa trois fois la terre, et présenta son placet. Sa gracieuse Majesté le reçut très favorablement, et donna le mémoire à un de ses satrapes pour lui en rendre compte. Le satrape tire Memnon à part, et lui dit d’un air de hauteur, en ricanant amèrement: « Je vous trouve un plaisant borgne de vous adresser au roi plutôt qu’à moi, et encore plus plaisant d’oser demander justice contre un honnête banqueroutier que j’honore de ma protection, et qui est le neveu d’une femme de chambre de ma maîtresse. Abandonnez cette affaire-là, mon ami, si vous voulez conserver l’oeil qui vous reste. »

Memnon, ayant ainsi renoncé le matin aux femmes, aux excès de table, au jeu, à toute querelle, et surtout à la cour, avait été avant la nuit trompé et volé par une belle dame, s’était enivré, avait joué, avait eu une querelle, s’était fait crever un oeil, et avait été à la cour, où l’on s’était moqué de lui.

Pétrifié d’étonnement et navré de douleur, il s’en retourne la mort dans le coeur. Il veut rentrer chez lui; il y trouve des huissiers qui démeublaient sa maison de la part de ses créanciers. Il reste presque évanoui sous un platane; il y rencontre la belle dame du matin, qui se promenait avec son cher oncle, et qui éclata de rire en voyant Memnon avec son emplâtre. La nuit vint; Memnon se coucha sur de la paille auprès des murs de sa maison. La fièvre le saisit; il s’endormit dans l’accès, et un esprit céleste lui apparut en songe.

Il était tout resplendissant de lumière. Il avait six belles ailes, mais ni pieds, ni tête, ni queue, et ne ressemblait à rien. « Qui es-tu? lui dit Memnon. — Ton bon génie lui répondit l’autre. — Rends-moi donc mon oeil, ma santé, mon bien, ma sagesse, lui dit Memnon. » Ensuite il lui conta comment il avait perdu tout cela en un jour. « Voilà des aventures qui ne nous arrivent jamais dans le monde que nous habitons, dit l’esprit. — Et quel monde habitez-vous? dit l’homme affligé. — Ma patrie, répondit-il, est à cinq cents millions de lieues du soleil, dans une petite étoile auprès de Sirius, que tu vois d’ici. — Le beau pays! dit Memnon; quoi! vous n’avez point chez vous de coquines qui trompent un pauvre homme, point d’amis intimes qui lui gagnent son argent et qui lui crèvent un oeil, point de banqueroutiers, point de satrapes qui se moquent de vous en vous refusant justice? — Non, dit l’habitant de l’étoile, rien de tout cela. Nous ne sommes jamais trompés par les femmes, parce que nous n’en avons point; nous ne faisons point d’excès de table, parce que nous ne mangeons point; nous n’avons point de banqueroutiers, parce qu’il n’y a chez nous ni or ni argent; on ne peut pas nous crever les yeux, parce que nous n’avons point de corps à la façon des vôtres; et les satrapes ne nous font jamais d’injustice, parce que dans notre petite étoile tout le monde est égal. »

Memnon lui dit alors: « Monseigneur, sans femme et sans dîner, à quoi passez-vous votre temps? — A veiller dit le génie, sur les autres globes qui nous sont confiés; et je viens pour te consoler. — Hélas! reprit Memnon, que ne veniez-vous la nuit passée pour m’empêcher de faire tant de folies? — J’étais auprès d’Assan, ton frère aîné, dit l’être céleste. Il est plus à plaindre que toi. Sa gracieuse Majesté le roi des Indes, à la cour duquel il a l’honneur d’être, lui a fait crever les deux yeux pour une petite indiscrétion, et il est actuellement dans un cachot, les fers aux pieds et aux mains. — C’est bien la peine, dit Memnon, d’avoir un bon génie dans une famille pour que, de deux frères, l’un soit borgne, l’autre aveugle; l’un couche sur la paille, l’autre en prison. — Ton sort changera, reprit l’animal de l’étoile. Il est vrai que tu seras toujours borgne; mais, à cela près, tu seras assez heureux, pourvu que tu ne fasses jamais le sot projet d’être parfaitement sage. — C’est donc une chose à laquelle il est impossible de parvenir? s’écria Memnon en soupirant. — Aussi impossible, lui répliqua l’autre, que d’être parfaitement habile, parfaitement fort, parfaitement puissant, parfaitement heureux. Nous-mêmes, nous en sommes bien loin. Il y a un globe où tout cela se trouve; mais dans les cent mille millions de mondes qui sont dispersés dans l’étendue tout se suit par degrés. On a moins de sagesse et de plaisir dans le second que dans le premier, moins dans le troisième que dans le second, ainsi du reste jusqu’au dernier, où tout le monde est complètement fou. — J’ai bien peur, dit Memnon, que notre petit globe terraqué ne soit précisément les petites-maisons de l’univers dont vous me faites l’honneur de me parler. — Pas tout à fait, dit l’esprit; mais il en approche: il faut que tout soit en sa place. — Eh mais! dit Memnon, certains poètes (b), certains philosophes (c) , ont donc grand tort de dire que tout est bien? — Ils ont grande raison, dit le philosophe de là-haut, en considérant l’arrangement de l’univers entier. — Ah! je ne croirai cela, répliqua le pauvre Memnon, que quand je ne serai plus borgne. »

J'ai plusieurs questions sur le texte que je ne comprend pas

1 degager la structure du texte Dite en Quoi elle est a la fois rigoureuse pour la démonstration et habile pour le point de vue dramatique

C'est quoi la structure ? moi je pense a la situation initiale,élément perturbateur ...

2Quel est l'enseignement de ce conte du point de vu philosophique, psychologique et politique/social?

Rien compris


3 Comment comprenez vous le fait que le personnage principal censé représenter la sagesse devienne borgne?



4 Montrez dans ce récit ce qui rappelle le théâtre?

Rappel des règles
Seuls les élèves ayant effectué un travail personnel préalable sur leur sujet peuvent obtenir une aide ponctuelle. Vous devez donc indiquer vos pistes de recherches personnelles.

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Voltaire, Memnon ou la sagesse humaine - Questions

as-tu trouvé des reponses a tes questions jai un devoir maison dans le meme genre a rédiger

Voltaire, Memnon ou la sagesse humaine - Questions

De mon côté, en ayant pour corpus ce texte, un extrait de Zadig (le chapitre 12 intitulé "Le souper") et l'Histoire d'un bon bramin, je dois montrer dans une dissertation que, comme l'a dit Mr.Pommeau les textes de Voltaire sont à la fois "légers et consistants", j'ai déjà préalablement répondu à une question demandant d'explqiuer en quoi Memnon est un conte , comment il se met au service d'une interrogation philosophique importante et quelle leçon le lecteur doit en tirer.

Pour l'instant, j'ai pensé au plan suivant, que je trouve cependant un peu banal:

1/les textes de Voltaire sont léger:

   a) grâce aux genres qu'il utilise
   b) grâce à l'ironie et à d'autres effets stylistiques plaisant

2/ toutefois, ils n'en restent pas moins consistant:

   a) par la morale lourde d'enseignement qu'ils apportent
   b) par la compléxité de compréhension qu'on peut rencontrer


Il me manque juste quelques exemples, mais je suis prêt à tout remettre à 0 si quelqu'un réussit à trouver un plan moins banal.

Merci d'avance à ceux qui me répondrons,

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Voltaire, Memnon ou la sagesse humaine - Questions

Bonjour, j'ai besoin d'aide pour des questions sur le texte de Voltaire : Memnon ou La Sagesse humaine.
Merci d'avance !

Texte :

Memnon conçut un jour le projet insensé d’être parfaitement sage. Il n’y a guère d’hommes à qui cette folie n’ait quelquefois passé par la tête. Memnon se dit à lui-même: « Pour être très sage, et par conséquent très heureux, il n’y a qu’à être sans passions; et rien n’est plus aisé, comme on sait. Premièrement, je n’aimerai jamais de femme; car, en voyant une beauté parfaite, je me dirai à moi-même: ces joues-là se rideront un jour; ces beaux yeux seront bordés de rouge; cette gorge ronde deviendra plate et pendante, cette belle tête deviendra chauve. Or je n’ai qu’à la voir à présent des mêmes yeux dont je la verrai alors, et assurément cette tête ne fera pas tourner la mienne.

« En second lieu je serai toujours sobre; j’aurai beau être tenté par la bonne chère, par des vins délicieux, par la séduction de la société; je n’aurai qu’à me représenter les suites des excès, une tête pesante, un estomac embarrassé, la perte de la raison, de la santé et du temps, je ne mangerai alors que pour le besoin; ma santé sera toujours égale, mes idées toujours pures et lumineuses. Tout cela est si facile qu’il n’y a aucun mérite à y parvenir.

« Ensuite, disait Memnon, il faut penser un peu à ma fortune; mes désirs sont modérés; mon bien est solidement placé sur le receveur général des finances de Ninive; j’ai de quoi vivre dans l’indépendance: c’est là le plus grand des biens. Je ne serai jamais dans la cruelle nécessité de faire ma cour; je n’envierai personne, et personne ne m’enviera. Voilà qui est encore très aisé. J’ai des amis, continuait-il, je les conserverai, puisqu’ils n’auront rien à me disputer. Je n’aurai jamais d’humeur avec eux, ni eux avec moi; cela est sans difficulté »

Ayant fait ainsi son petit plan de sagesse dans sa chambre, Memnon mit la tête à la fenêtre. Il vit deux femmes qui se promenaient sous des platanes auprès de sa maison. L’une était vieille, et paraissait ne songer à rien; l’autre était jeune, jolie, et semblait fort occupée. Elle soupirait, elle pleurait, et n’en avait que plus de grâces. Notre sage fut touché, non pas de la beauté de la dame (il était bien sûr de ne pas sentir une telle faiblesse), mais de l’affliction où il la voyait. Il descendit; il aborda la jeune Ninivienne dans le dessein de la consoler avec sagesse. Cette belle personne lui conta, de l’air le plus naïf et le plus touchant, tout le mal que lui faisait un oncle qu’elle n’avait point; avec quels artifices il lui avait enlevé un bien qu’elle n’avait jamais possédé, et tout ce qu’elle avait à craindre de sa violence. « Vous me paraissez un homme de si bon conseil, lui dit-elle, que si vous aviez la condescendance de venir jusque chez moi, et d’examiner mes affaires, je suis sûre que vous me tireriez du cruel embarras où je suis. » Memnon n’hésita pas à la suivre, pour examiner sagement ses affaires, et pour lui donner un bon conseil.

La dame affligée le mena dans une chambre parfumée, et le fit asseoir avec elle poliment sur un large sofa, où ils se tenaient tous deux les jambes croisées vis-à-vis l’un de l’autre. La dame parla en baissant les yeux, dont il échappait quelquefois des larmes, et qui en se relevant rencontraient toujours les regards du sage Memnon. Ses discours étaient pleins d’un attendrissement qui redoublait toutes les fois qu’ils se regardaient. Memnon prenait ses affaires extrêmement à coeur, et se sentait de moment en moment la plus grande envie d’obliger une personne si honnête et si malheureuse. Ils cessèrent insensiblement dans la chaleur de la conversation, d’être vis-à-vis l’un de l’autre. Leurs jambes ne furent plus croisées. Memnon la conseilla de si près, et lui donna des avis si tendres, qu’ils ne pouvaient ni l’un ni l’autre parler d’affaires, et qu’ils ne savaient plus où ils en étaient.

Comme ils en étaient là, arrive l’oncle, ainsi qu’on peut bien le penser: il était armé de la tête aux pieds; et la première chose qu’il dit fut qu’il allait tuer, comme de raison, le sage Memnon et sa nièce; la dernière qui lui échappa fut qu’il pouvait pardonner pour beaucoup d’argent. Memnon fut obligé de donner tout ce qu’il avait. On était heureux dans ce temps-là d’en être quitte à si bon marché; l’Amérique n’était pas encore découverte et les dames affligées n’étaient pas à beaucoup près si dangereuses qu’elles le sont aujourd’hui.

Memnon, honteux et désespéré, rentra chez lui: il y trouva un billet qui l’invitait à dîner avec quelques-uns de ses intimes amis. « Si je reste seul chez moi, dit-il, j’aurai l’esprit occupé de ma triste aventure, je ne mangerai point; je tomberai malade: il vaut mieux aller faire avec mes amis intimes un repas frugal. J’oublierai, dans la douceur de leur société, la sottise que j’ai faite ce matin. » Il va au rendez-vous; on le trouve un peu chagrin. On le fait boire pour dissiper sa tristesse. Un peu de vin pris modérément est un remède pour l’âme et pour le corps. C’est ainsi que pense le sage Memnon; et il s’enivre. On lui propose de jouer après le repas. Un jeu réglé avec des amis est un passe-temps honnête. Il joue; on lui gagne tout ce qu’il a dans sa bourse, et quatre fois autant sur sa parole. Une dispute s’élève sur le jeu, on s’échauffe: l’un de ses amis intimes lui jette à la tête un cornet, et lui crève un oeil. On rapporte chez lui le sage Memnon ivre, sans argent, et ayant un oeil de moins.

Il cuve un peu son vin, et dès qu’il a la tête plus libre, il envoie son valet chercher de l’argent chez le receveur général des finances de Ninive pour payer ses intimes amis: on lui dit que son débiteur a fait le matin une banqueroute frauduleuse qui met en alarme cent familles. Memnon, outré, va à la cour avec un emplâtre sur l’oeil et un placet à la main pour demander justice au roi contre le banqueroutier. Il rencontre dans un salon plusieurs dames qui portaient toutes d’un air aisé des cerceaux de vingt-quatre pieds de circonférence. L’une d’elles, qui le connaissait un peu, dit en le regardant de côté: « Ah! l’horreur! » Une autre, qui le connaissait davantage, lui dit: « Bonsoir monsieur Memnon; mais vraiment, monsieur Memnon, je suis fort aise de vous voir; à propos, monsieur Memnon, pourquoi avez-vous perdu un oeil? » Et elle passa sans attendre sa réponse. Memnon se cacha dans un coin, et attendit le moment où il put se jeter aux pieds du monarque. Ce moment arriva. Il baisa trois fois la terre, et présenta son placet. Sa gracieuse Majesté le reçut très favorablement, et donna le mémoire à un de ses satrapes pour lui en rendre compte. Le satrape tire Memnon à part, et lui dit d’un air de hauteur, en ricanant amèrement: « Je vous trouve un plaisant borgne de vous adresser au roi plutôt qu’à moi, et encore plus plaisant d’oser demander justice contre un honnête banqueroutier que j’honore de ma protection, et qui est le neveu d’une femme de chambre de ma maîtresse. Abandonnez cette affaire-là, mon ami, si vous voulez conserver l’oeil qui vous reste. »

Memnon, ayant ainsi renoncé le matin aux femmes, aux excès de table, au jeu, à toute querelle, et surtout à la cour, avait été avant la nuit trompé et volé par une belle dame, s’était enivré, avait joué, avait eu une querelle, s’était fait crever un oeil, et avait été à la cour, où l’on s’était moqué de lui.

Pétrifié d’étonnement et navré de douleur, il s’en retourne la mort dans le coeur. Il veut rentrer chez lui; il y trouve des huissiers qui démeublaient sa maison de la part de ses créanciers. Il reste presque évanoui sous un platane; il y rencontre la belle dame du matin, qui se promenait avec son cher oncle, et qui éclata de rire en voyant Memnon avec son emplâtre. La nuit vint; Memnon se coucha sur de la paille auprès des murs de sa maison. La fièvre le saisit; il s’endormit dans l’accès, et un esprit céleste lui apparut en songe.

Il était tout resplendissant de lumière. Il avait six belles ailes, mais ni pieds, ni tête, ni queue, et ne ressemblait à rien. « Qui es-tu? lui dit Memnon. — Ton bon génie lui répondit l’autre. — Rends-moi donc mon oeil, ma santé, mon bien, ma sagesse, lui dit Memnon. » Ensuite il lui conta comment il avait perdu tout cela en un jour. « Voilà des aventures qui ne nous arrivent jamais dans le monde que nous habitons, dit l’esprit. — Et quel monde habitez-vous? dit l’homme affligé. — Ma patrie, répondit-il, est à cinq cents millions de lieues du soleil, dans une petite étoile auprès de Sirius, que tu vois d’ici. — Le beau pays! dit Memnon; quoi! vous n’avez point chez vous de coquines qui trompent un pauvre homme, point d’amis intimes qui lui gagnent son argent et qui lui crèvent un oeil, point de banqueroutiers, point de satrapes qui se moquent de vous en vous refusant justice? — Non, dit l’habitant de l’étoile, rien de tout cela. Nous ne sommes jamais trompés par les femmes, parce que nous n’en avons point; nous ne faisons point d’excès de table, parce que nous ne mangeons point; nous n’avons point de banqueroutiers, parce qu’il n’y a chez nous ni or ni argent; on ne peut pas nous crever les yeux, parce que nous n’avons point de corps à la façon des vôtres; et les satrapes ne nous font jamais d’injustice, parce que dans notre petite étoile tout le monde est égal. »

Memnon lui dit alors: « Monseigneur, sans femme et sans dîner, à quoi passez-vous votre temps? — A veiller dit le génie, sur les autres globes qui nous sont confiés; et je viens pour te consoler. — Hélas! reprit Memnon, que ne veniez-vous la nuit passée pour m’empêcher de faire tant de folies? — J’étais auprès d’Assan, ton frère aîné, dit l’être céleste. Il est plus à plaindre que toi. Sa gracieuse Majesté le roi des Indes, à la cour duquel il a l’honneur d’être, lui a fait crever les deux yeux pour une petite indiscrétion, et il est actuellement dans un cachot, les fers aux pieds et aux mains. — C’est bien la peine, dit Memnon, d’avoir un bon génie dans une famille pour que, de deux frères, l’un soit borgne, l’autre aveugle; l’un couche sur la paille, l’autre en prison. — Ton sort changera, reprit l’animal de l’étoile. Il est vrai que tu seras toujours borgne; mais, à cela près, tu seras assez heureux, pourvu que tu ne fasses jamais le sot projet d’être parfaitement sage. — C’est donc une chose à laquelle il est impossible de parvenir? s’écria Memnon en soupirant. — Aussi impossible, lui répliqua l’autre, que d’être parfaitement habile, parfaitement fort, parfaitement puissant, parfaitement heureux. Nous-mêmes, nous en sommes bien loin. Il y a un globe où tout cela se trouve; mais dans les cent mille millions de mondes qui sont dispersés dans l’étendue tout se suit par degrés. On a moins de sagesse et de plaisir dans le second que dans le premier, moins dans le troisième que dans le second, ainsi du reste jusqu’au dernier, où tout le monde est complètement fou. — J’ai bien peur, dit Memnon, que notre petit globe terraqué ne soit précisément les petites-maisons de l’univers dont vous me faites l’honneur de me parler. — Pas tout à fait, dit l’esprit; mais il en approche: il faut que tout soit en sa place. — Eh mais! dit Memnon, certains poètes (b), certains philosophes (c) , ont donc grand tort de dire que tout est bien? — Ils ont grande raison, dit le philosophe de là-haut, en considérant l’arrangement de l’univers entier. — Ah! je ne croirai cela, répliqua le pauvre Memnon, que quand je ne serai plus borgne. »


Questions :

1. Établissez le schéma narratif du conte.
2. Comment s'articule l'épisode du songe avec ce qui précède ?
3. Relevez toutes les occurrences de "sage", de "sagesse" de leurs synonymes et de leurs antonymes et commentez-les. Quelle évolution pouvez-vous noter dans l'emploi de ces mots entre le début et la fin du récit ?

Rappel des règles
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Voltaire, Memnon ou la sagesse humaine - Questions

Bonjour à tous, je révise mes textes car je passe le Bac français cette année étant en 1ere S.
Je bloque sur ce texte qui est " Memnon ou la sagesse humaine", de Voltaire.
J'ai du mal à comprendre la morale, et la visée didactique du texte. Quel est l'enseignement que veut donner Voltaire ?

Si j'ai bien compris , l'être célèste dit qu'être sage c'est accepter son sort, sa condition, et que donc l'idée d'être " parfaitement sage" est bête. Cependant la dernière phrase nous fait comprendre que Voltaire n'est pas d'accord avec cet être, et que, d'après Voltaire il faut se révolter. Mais alors pourquoi Voltaire fait vivre tous ces malheurs à son personnages qui pourtant se révolte contre cette condition ?

J'ai regardé la théorie de Leibnitz, et je n'arrive pas à comprendre si Voltaire est d'accord avec elle. Selon moi, non.

J'ai deux autres questions : 
- D'après mon professeur de francais; lors de l'apparition de l'être,Memnon rêve, et ce rêve est donc une manipulation de l'auteur ( Car Memnon ne peut pas savoir que son frère est souffrant ). Moi j'ai plus l'impression qu'il s'agit d'un évènement surnaturel, et non un " rêve manipulé par l'auteur" .
- Comme les autres, je n'arrive pas à dégager le schéma narratif de l'oeuvre : je n'arrive pas à trouver ou placer l'élément perturbateur et les péripéties . Pour moi, la SI serait le plan de sagesse, L'el perturbateur l'échec de son plan, ( si l'ont suis mon schéma je ne trouve pas les péripéties ), et le dénouement serait la rencontre avec l'être céleste, et la SF la conclusion de Memnon.

J'attend vos réponses .
Merci d'avance.
Pifchique.

6 (Modifié par webmestre 16/01/2015 à 10:50)

Voltaire, Memnon ou la sagesse humaine - Questions

bonjour je dois étudier voltaire memnon j'ai quelque questions dont je ne comprend pas : 1) les différents partis du texte
2) quelles idées de la sagesse et du bonheur voltaire cherche t-il a communiqué?

c urgent svp merci d'avance

Rappel des règles
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Voltaire, Memnon ou la sagesse humaine - Questions

Bonjour,

Pour 1 s'agit-il de partis ou de parties ? Dans le 2nd cas fais le schéma narratif du récit.

Pour 2,
Toutes les péripéties du récit concourent aux mêmes enseignements :
Memnon voudrait être un sage en quête de la vérité. Il n'est qu'un homme présomptueux. Voltaire y critique la confiance en soi-même, la propension à raisonner sans souci de la réalité.
C'est aussi une réflexion sur le bonheur :  suffit-il de prétendre à la sagesse parfaite, c'est-à-dire de nier le désir, d'extirper ses passions, pour être heureux ? Le bonheur n'est finalement accessible que de manière étriquée à condition d'être raisonnablement sage, c'est-à-dire de se contenter de son sort. Voltaire fait passer un certain pessimisme et plaide pour la résignation.
Ce conte est aussi une méditation sur le mal. Le mal n'est que la conséquence des désordres d'une nature viciée. L'homme est mauvais, il se conduit de manière déraisonnable. La folie humaine est omniprésente, le monde est un asile, les « petites-maisons » dont il est question à la fin du conte.
Ce conte est enfin une critique misogyne : les femmes trompent les hommes. C'est aussi une satire sociale des cercles de jeu, de la cour, du monde des banquiers, de la justice corrompue. La société n'aime que les personnes en bonne santé, riches, pourvues d'un réseau de relations. Ce petit monde est avant tout intéressé. La position de chacun peut très vite se retourner en fonction de la faveur accordée ou retirée par les puissants. En tout cas, elle n'est nullement la reconnaissance d'un quelconque mérite. Le bourgeois Voltaire y révèle sa soif de reconnaissance.
Cet apologue prend ici le nom de conte philosophique.

8 (Modifié par mari-lucie 21/01/2015 à 15:34)

Voltaire, Memnon ou la sagesse humaine - Questions

pour les partis il faut que je divise le texte en donnant des titres ..
pour la questions deux vous avez dit beaucoup délément mai il me faut des citations pour justifier ske je dis

Voltaire, Memnon ou la sagesse humaine - Questions

Donc, tu dois trouver les parties du texte, pas les partis...

10 (Modifié par 22/01/2015 à 08:12)

Voltaire, Memnon ou la sagesse humaine - Questions

oui...

quelqu'un peut m'aider pour les parties svp? c urgent