Besoin de votre avis sur une version d’un poème en prose de Kostas Kariotakis

Bonjour,

Je suis une étudiante grecque en traduction et j’aimerais que vous lisiez un peu le texte suivant. Il s’agit d’une version que j’ai fait à partir d’un poème en prose du poète grec Kostas Kariotakis. Je compte l’ incorporer dans mon mémoire, donc je vous prie de faire des remarques sur ce texte, me dire si vous le trouvez suffisament «français» (en ce qui concerne la langue) et, bien  évidemment, si vous le trouvez suffisament «littéraire». Si vous parlez le grec, merci de m’en avertir, je vous enverrai, si vous voulez, le texte original. Bonne lecture.     

-----------------------------------------------------------------------

Évasion

I.
Je ressens la réalité telle une douleur physique. Tout autour, il n’y a plus d’air; il n’y a que des murailles qui se resserrent, des eaux stagnantes dans lesquelles je sombre sans cesse. Je me rebelle, d’abord, par mes sens.
        Le moindre effort se montre un exploit. Pour formuler une phrase ordinaire, je dois méditer longtemps sur sa longueur, son point historique, ses causes, ses résultats. Mes pas forment des équations algébriques.
   
II.
    Je suis Phédon jeté dans la boue, un livre extraordinaire dont les principes ne le sauveront point du vent, de la pluie, des éléments, des foules.

III.
    Lors de ce vil carnaval, j’ai porté une réelle pourpre royale, une couronne en or pur massif, j’ai haussé un sceptre au dessus de la masse et me suis avancé en suivant ma voix intérieure. Je perdais conscience, en marche, funambule, en suivant ma voix intérieure. Les fous se précipitaient devant moi, dansaient autour de moi, comme des démoniaques. Ils criaient, ils frappaient. Mais moi, regard dans les cieux, j’allais en avant, en suivant ma voix intérieure. Je m’avançais fort difficilement. J’ouvrais ma voie avec les coudes, en laissant derrière moi des morts-vivants. Épuisé, couvert de sang, je me suis arrêté quelque part. Au loin, les ricanements des autres se brisaient contre le soleil. Et j’étais nu. En m’inclinant profondément, comme un arbre rompu, j’ai entendu, pour la dernière fois, ma voix intérieure.

IV.
    Et maintenant j’ai perdu la paix. Où laisser le poids de mon moi? Me reconcilier avec les jardins m’est impossible. Et je fais honte à la montagne fière. Pour alimenter ma réflexion, je prends la grande route. Je ne verrai pas la même chose deux fois. Les paysans qui restent perplexes ont l’ignorance et la santé. Leurs foyers sont des palais de contes de fées. Leurs chèvres ne ruminent pas d’idées. Je tape du pied, je m’en vais ; je marche pendant de jours. Où vais-je? Si je détourne la tête, je sais que je verrai le spectre de moi-même.   
       
-----------------------------------------------------------------------

2

Besoin de votre avis sur une version d’un poème en prose de Kostas Kariotakis

Bonjour Arcadia, bienvenue ici.

Tout d'abord, félicitations pour ton niveau de langue, il y a vraiment peu de choses à dire sur ton texte. C'est du très bon français. Je note juste une ou deux erreurs infimes d'orthographe et de ponctuation, le reste des améliorations a éventuellement apporter serait uniquement d'ordre stylistique.


arcadia a écrit :

Évasion

I.
Je ressens la réalité telle une douleur physique. Tout autour, il n’y a plus d’air; il n’y a que des murailles qui se resserrent, des eaux stagnantes dans lesquelles je sombre sans cesse. Je me rebelle, d’abord, par mes sens.
        Le moindre effort se montre un exploit. Pour formuler une phrase ordinaire, je dois méditer longtemps sur sa longueur, son point historique, ses causes, ses résultats. Mes pas forment des équations algébriques.
   
II.
    Je suis Phédon jeté dans la boue, un livre extraordinaire dont les principes ne le sauveront point du vent, de la pluie, des éléments, des foules.

III.
    Lors de ce vil carnaval, j’ai porté une réelle pourpre royale, une couronne en or pur massif, j’ai haussé un sceptre au dessus de la masse et me suis avancé en suivant ma voix intérieure. Je perdais conscience, en marche, funambule, en suivant ma voix intérieure. Les fous se précipitaient devant moi, dansaient autour de moi, comme des démoniaques. Ils criaient, ils frappaient. Mais moi, regard dans les cieux, j’allais en avant, en suivant ma voix intérieure. Je m’avançais fort difficilement. J’ouvrais ma voie avec les coudes, en laissant derrière moi des morts-vivants. Épuisé, couvert de sang, je me suis arrêté quelque part. Au loin, les ricanements des autres se brisaient contre le soleil. Et j’étais nu. En m’inclinant profondément, comme un arbre rompu, j’ai entendu, pour la dernière fois, ma voix intérieure.

IV.
    Et maintenant j’ai perdu la paix. Où laisser le poids de mon moi? Me reconcilier avec les jardins m’est impossible. Et je fais honte à la montagne fière. Pour alimenter ma réflexion, je prends la grande route. Je ne verrai pas la même chose deux fois. Les paysans qui restent perplexes ont l’ignorance et la santé. Leurs foyers sont des palais de contes de fées. Leurs chèvres ne ruminent pas d’idées. Je tape du pied, je m’en vais ; je marche pendant de jours. Où vais-je? Si je détourne la tête, je sais que je verrai le spectre de moi-même.   
       
-----------------------------------------------------------------------

Attention à la ponctuation. Les signes doubles de ponctuation exigent en français une double espace : une avant, une après. Voir entre autre ici (j'aurais aimé trouvé un lien plus "officiel").

"Point historique" : veux-tu parler de point final ? J'imagine que oui et peut être est-ce une traduction littérale. Reste à voir si cet usage est aussi inhabituel en grec qu'en français. Pour ma part je n'ai jamais rencontré cette expression avec ce sens là. Quelqu'un voudra bien également donner son avis. Cela est très proche de "poids historique", qui dénoterait l'importance des propos.

"or pur massif" : cette expression me parait redondante. On utilise les expressions "or pur" ou "or massif" mais jamais ces deux adjectifs ensemble. Si tu veux les conserver tous les deux une astuce serait de les séparer par une virgule.

"haussé" : ce n'est pas une faute que d'utiliser ce verbe là, c'est juste qu'on ne l'utilise pas vraiment dans cet emploi. On parle plutôt de "hausser le ton", "hausser la tête/les épaules", ou autres expressions ayant bien rapport à une augmentation ou une élévation. Dans ce cas là, on peut préférer l'utilisation du verbe "brandir", mais cela change légèrement le sens. "Brandir" suggère une action menaçante, ou un geste fier (cf "brandir un drapeau"). S'il s'agit juste de l'action d'élever le sceptre on peut aussi bien utiliser "élever", "lever", "soulever", "porter"...

"je m'avançais" : on utilise plutôt la construction pronominale se + verbe dans un sens de progression dans un travail (ex: "je me suis avancé dans mes devoirs"). "J'avançais" me parait plus indiqué.

"reconcilier" : attention à l'accent, réconcilier.

Pour le reste, c'est uniquement question de subjectivité en terme de style. Par exemple, dans ta dernière phrase "je sais que je verrai le spectre de moi-même" j'aurais préféré dire "je sais que je verrai mon propre spectre". Mais tout cela est une question de stylistique, il faut voir également ce qui colle le mieux au style de l'auteur.

N'hésite pas à repasser ici pour demander quoi que ce soit. ;-)

Besoin de votre avis sur une version d’un poème en prose de Kostas Kariotakis

arcadia a écrit :

Évasion

I.
Je ressens la réalité telle une douleur physique. Tout autour, il n’y a plus d’air; il n’y a que des murailles qui se resserrent, des eaux stagnantes dans lesquelles je sombre sans cesse. Je me rebelle, d’abord, par mes sens.
        Le moindre effort se montre un exploit. Pour formuler une phrase ordinaire, je dois méditer longtemps sur sa longueur, son point historique, ses causes, ses résultats. Mes pas forment des équations algébriques.
   
II.
    Je suis Phédon jeté dans la boue, un livre extraordinaire dont les principes ne le sauveront point du vent, de la pluie, des éléments, des foules.

III.
    Lors de ce vil carnaval, j’ai porté uneréelle pourpre royale, une couronne en or pur massif, j’ai haussé un sceptre au dessus de la masse et me suis avancé en suivant ma voix intérieure. Je perdais conscience, en marche, funambule, en suivant ma voix intérieure. Les fous se précipitaient devant moi, dansaient autour de moi, comme des démoniaques. Ils criaient, ils frappaient. Mais moi, regard dans les cieux, j’allais en avant, en suivant ma voix intérieure. Je m’avançais fort difficilement. J’ouvrais ma voie avec les coudes, en laissant derrière moi des morts-vivants. Épuisé, couvert de sang, je me suis arrêté quelque part. Au loin, les ricanements des autres se brisaient contre le soleil. Et j’étais nu. En m’inclinant profondément, comme un arbre rompu, j’ai entendu, pour la dernière fois, ma voix intérieure.

IV.
    Et maintenant j’ai perdu la paix. Où laisser le poids de mon moi? Me réconcilier avec les jardins m’est impossible. Et je fais honte à la montagne fière. Pour alimenter ma réflexion, je prends la grande route. Je ne verrai pas la même chose deux fois. Les paysans qui restent perplexes ont l’ignorance et la santé. Leurs foyers sont des palais de contes de fées. Leurs chèvres ne ruminent pas d’idées. Je tape du pied, je m’en vais ; je marche pendant de jours. Où vais-je? Si je détourne la tête, je sais que je verrai le spectre de moi-même.

Bonjour arcardia,
Comme l'a relevé Deliquescence, ton niveau de langue est excellent et ta traduction agréable à lire, d'autant plus que la traduction de poèmes est un exercice périlleux.
Je suis d'accord avec ses remarques. J'aimerais en ajouter de nouvelles et me permettre quelques propositions pour alléger certaines formes et les rendre plus "françaises" ; plus conformes à ce que nous écririons dans un poème français (ce qui est fort hasardeux et présomptueux de ma part, étant donné que je n'ai pas le texte original sous les yeux, mais essayons.) 
     *"Le moindre effort se montre un exploit">> Le "se montre" me gêne. Je pense spontanément à "se révèle". "Se montrer" se dira plus facilement, me semble-t-il, d'un être animé.

     *"son point historique">> Cela me paraît un peu lourd, mais je ne vois pas vraiment ce que tu veux dire...

     *"ses résultats">> Puisque tu parles juste avant de causes, on aura tendance à associer la cause à l'effet, non au résultat.
     
     *"une réelle pourpre royale">> C'est le "réelle" qui me dérange. Écrire "une vraie pourpre royale" me semblerait plus approprié. Là encore, j'avance en terrain inconnu, ne sachant pas exactement ce que dit l'auteur.

     *"en or pur massif">> Même remarque que Deliquescence. Je te propose d'écrire : "une couronne d'or pur".

     *"des démoniaques">> Drôle d'adjectif, rarement substantivé en français. Il est artificiel pour une oreille habituée au français.
Tu peux choisir "des démons", mais sur une autre racine de mots, je te suggère "des possédés". A mon avis, il passerait bien dans ta phrase.

     *"alimenter ma réflexion">> Cela se dit. Mais dans un poème, je préfèrerais "nourrir ma réflexion".

     *"de jours" >> Des jours ? Deux jours ? Erreur de frappe ?
     

Bon courage à toi !

4

Besoin de votre avis sur une version d’un poème en prose de Kostas Kariotakis

Je m'étais fait la même réflexion pour "démoniaques". Je l'ai trouvé sous forme substantivée dans l'évangile deMatthieu. "Possédés" serait un bon choix.

Besoin de votre avis sur une version d’un poème en prose de Kostas Kariotakis

Merci beaucoup pour vos réponses.

Besoin de votre avis sur une version d’un poème en prose de Kostas Kariotakis

Si ta traduction change, pourras-tu nous en faire part et nous expliquer tes choix ?
Merci !

Besoin de votre avis sur une version d’un poème en prose de Kostas Kariotakis

Bonjour,

Je vous prie de m’excuser de n’avoir pas répondu au dernier message, je ne l’avais pas vu. C’est maintenant que je le lis et - après une longue pause - demande à nouveau vos avis précieux (niveau de langue, syntaxe, usage des mots, etc.) sur les traductions qui suivent. Les textes originaux sont toujours du même poète. Merci infiniment pour votre temps. 

Quant au premier texte, le voici avec les changements qui s’appuient sur vos commentaires et sont expliqués à la fin: 

Texte 1 : Évasion

I.

Je ressens la réalité telle une douleur physique. Tout autour, il n’y a plus d’air ; il n’y a que des murailles qui se resserrent, des eaux stagnantes dans lesquelles je sombre sans cesse. Je me rebelle, d’abord, par mes sens.
        Le moindre effort se révèle un exploit. Pour formuler une phrase ordinaire, je dois méditer longtemps sur sa longueur, sa situation historique, ses causes, ses résultats. Mes pas forment des équations algébriques.
   
II.
    Je suis Phédon jeté dans la boue, un livre extraordinaire dont les principes ne le sauveront point du vent, de la pluie, des éléments, des foules.

III.
    Lors de ce vil carnaval, j’ai porté une vraie pourpre royale, une couronne d’or pur, j’ai levé un sceptre au dessus de la masse et j’ai avancé en suivant ma voix intérieure. Je perdais conscience, en marche, funambule, en suivant ma voix intérieure. Les fous se précipitaient devant moi, dansaient autour de moi, comme des démoniaques. Ils criaient, ils frappaient. Mais moi, regard dans les cieux, j’allais en avant, en suivant ma voix intérieure. J’avançais fort difficilement. J’ouvrais ma voie avec les coudes, en laissant derrière moi des morts-vivants. Épuisé, couvert de sang, je me suis arrêté quelque part. Au loin, les ricanements des autres se brisaient contre le soleil. Et j’étais nu. En m’inclinant profondément, comme un arbre rompu, j’ai entendu, pour la dernière fois, ma voix intérieure.

IV.
    Et maintenant j’ai perdu la paix. Où laisser le poids de mon moi? Me réconcilier avec les jardins m’est impossible. Et la montagne fière me fait honte. Pour nourrir ma réflexion, je prends la grande route. Je ne verrai pas la même chose deux fois. Les paysans qui restent perplexes ont l’ignorance et la santé. Leurs foyers sont des palais de contes de fées. Leurs chèvres ne ruminent pas d’idées. Je tape du pied, je m’en vais ; je marche pendant des jours. Où vais-je? Si je détourne la tête, je sais que je verrai le spectre de moi-même.   
       
Changements :

"se révèle" au lieu de "se montre"
Personnellement, je ne comprends la différence mais le français n’est pas ma langue maternelle. Seul un locuteur natif saisit ces nuances.
"situation" / "position" au lieu de "point"
Au début, j’avais employé "point" comme dans "point de rencontre". Ici, il s’agit d’un lieu, au sens figuré. Exemple: la Révolution Française se situe au XVIIIème siècle. (où le "point" serait le XVIIIème siècle).
"vraie" au lieu de "réelle"
Comme pour "se montre", pas de grande différence pour moi.
"d’or pur" au lieu de "en or pur massif"
Là, je comprends. "Pur" et "massif", c’est trop.
"j’ai levé" au lieu de "j’ai haussé"
Pour ma part, il en va de même comme pour "se montre" et "vraie". Dans ce cas, je lis les exemples et expressions que propose le Grand Robert pour comprendre l’usage d’une expression ou d’ un mot français. On dit, par exemple, "lever l’étendard de la révolte". Donc, ça passe bien pour "sceptre", sans doute.
"j’ai avancé" au lieu de ''je me suis ''avancé''
"j’avançais" au lieu de "je m’avançais"
Je suis d’accord avec vous.
"réconcilier" au lieu de "reconcilier"
Il s’agissait d’une erreur d’ordre orthorgraphique.
"Et la montagne fière me fait honte" au lieu de "Et je fais honte à la montagne fière"
Là, j’avais mal compris le sens de l’expression française "faire honte" (=humilier). Dans le texte initial, c’est la montagne qui humilie le narrateur et non le contraire.
"nourrir" au lieu d’"alimenter"
Oui, c’est mieux qu’"alimenter" qui est un peu "bas" pour un texte littéraire. Ex. Produits d’alimentation. 
"démoniaques"
Je ne l’ai pas changé car, dans l’original, il existe un adverbe de la même racine et, d’après le Grand Robert (v.plus bas), ce mot est encore en usage avec ce sens. "Démoniaque" paraît bizarre, principalement parce qu’il s’agit d’un mot vieux. On ne le rencontre, peut-être, que dans des textes liturgiques ou des siècles précédents.

démoniaque [demCnjak] adj. et n.
ÉTYM. V. 1230; démoniacle, xiiie, encore in d'Aubigné; lat. ecclés. dæmoniacus, de daemon. → Démon.
v

1  Didact. (théol.). Du démon. è Démonial.
2  Digne du démon, d'un démon, qui évoque l'image traditionnelle du démon (méchanceté habile poussée à l'extrême, etc.). | Personne démoniaque. | Sourire démoniaque. è Diabolique, méphistophélique, satanique. | Fureur démoniaque. | Danse démoniaque, frénétique. è Infernal.
1  J'aime l'allure poétique, à sauts et à gambades; c'est un art, comme dit Platon, léger, volage, démoniaque.
Montaigne, Essais, iv, 136, in Littré.
3  Adj. et n. (Didact.). Possédé du démon. è Énergumène, possédé. | Exorciser un démoniaque.
2  (…) un roi qui s'entretient tout seul avec son capitaine des gardes parle un peu plus humainement, et ne prend guère ce ton de démoniaque.
Molière, l'Impromptu de Versailles, 1.
3  Ainsi j'appelle miraculeuse la guérison d'une maladie, faite par l'attouchement d'une sainte relique; la guérison d'un démoniaque, faite par l'invocation du nom de Jésus, etc. (…)
Pascal, Pensées, xiii, Appendice, ii.
v

CONTR. Angélique, céleste, divin.
DÉR. Démoniaquement.
COMP. Antidémoniaque.
© Le Robert / SEJER - Tous droits réservés

Texte 2: Catharsis

Certes. Il fallait m’incliner devant l’un et, caressant délicieusement sa cheviotte noire, - paf… paf… paf… -, lui dire : «vous avez un peu de poussière, Monsieur A».
    Ensuite, il fallait que j’attende au coin, et lorsque je verrais le ventre de l’autre, après avoir longtemps suivi son pouls et ses sentiments, m’incliner encore une fois et chuchoter confidentiellement : «Ah, Monsieur B, ce Monsieur A….»
    Il fallait, derrière les lunettes de Monsieur C, guetter son regard hilare. S’il le cédait, je devrais déployer mon meilleur sourire et l’accueillir comme un nourrisson royal dans un manteau de paladin. Or, s’il avait du retard, il fallait m’incliner pour une troisième fois et, affligé, marmonner : «Votre très humble serviteur, Montseigneur.»
    Mais il fallait, avant tout, rester dans le clan de Monsieur D où le brigandage avait lieu sous de brillants augures, internationaux, dans des bureaux luxueux. Au début, je n’existerais pas. Dissimulé derrière le surintendant courtaud, je flairerais. J’aurais des manières raffinées, éthérées. J’apprendrais leur langage secret. Le toucher du côté gauche de la raie signifierait: «cinq cent milles». Un secouement persistant du cigare dirait: «Nous sommes d’accord». Je gagnerais leur confiance. Et viendrait un jour où, m’inclinant sur le verre de ma table, ce serait moi qui rédigerait la réponse: «Monsieur le Procureur, notre organisation autonome…»
    Il fallait m’incliner, m’incliner, m’incliner. Tellement que le nez s’unisse au talon. Enroulé sur moi-même, il fallait que je roule, que j’avance.
    Canailles! C’est le pain de l’exil qui me nourrit. Des corneilles s’abattent sur les vitres de ma chambre. Et dans les poitrines des paysans, je vois grandir le souffle qui vous emportera tous.
    Aujourd’hui j’ai saisi les clefs et je suis monté à la forteresse vénitienne. J’ai passé trois portes, trois énormes murailles jaunâtres, des remparts démolis. Quand je me suis trouvé dans le troisième cercle intérieur, j’ai perdu vos traces. En regardant, à travers les embrasures, les montagnes, la plaine, la mer, je me sentais en toute sécurité. Je suis entré dans des casernes désertes, dans des cryptes où grandissaient des figuiers et des grenadiers. Je vociférais dans le silence. J’ai marché pendant des heures en cassant de longues herbes sèches. Les épines et le vent collaient sur mes habits. C’est ainsi que la nuit m’a trouvé…       
   
Texte 3: L’éloge de la mer

I.   
La mer est mon seul amour.  Parce qu’elle a la figure de l’idéal. Parce que son nom est un point d’exclamation.
Je ne me souviens plus de ma première rencontre avec elle. Sans doute, descendais-je d’une colline, chargé de fleurs. Depuis, je pensais toujours au rythme de son haleine. Allongé sur la plage, je voyageais avec les navires passants. Tout un monde était né autour de moi. La brise caressait mes cheveux. Le jour flamboyait sur mon visage, sur les cailloux.Tout était bienvenue: le soleil, les nuages blancs, le vacarme de la mer.
Or, elle, qui savait tout, avait recommencé son chant, le chant qui vous retient et qui vous réconforte.
J’ai vu beaucoup de ports. Des barques vertes amoncelées, qui allaient ici et là, comme de petits élèves joyeux. Des bateaux exténués, aux noms bizarres, exotiques, dressaient tous les matins leur ombre. Des hommes pensifs, brunis par le hâle, montaient sûrement les échelles raides suspendues. Des pigeons sauvages se balançaient aux antennes.
Puis la nuit est tombée. Une ligne rouge de l’horizon s’est réflétée sur le dos des vagues hautes et nonchalantes. Elles sillonnaient comme pour une cause intime, secrète et s’étalaient, en approchant, avant de déferler doucement en silence. Tout le reste – le ciel, la montagne en face, la grande mer – n’était qu’un voile gigantesque sale. 

II. 

    On a vécu tristement. (Des maisons noires, fermées. Des arbres de route, exsangues, exilés. La «madame», déçue, compte le fric. Sur la place, les décrotteurs, crévés d’ennui, se lèvent pour jouer entre eux. Le nouveau préfet, en portant son monocle, s’ adresse aux employés. A côté, on se réveille pour prendre le train. Les boissons des hommes coûtent 10 drachmes ; les boissons des femmes, 32,50.) Une fênetre s’ouvre au vent et nous approche. On oublie tout. Elle est là : pure, immense, éternelle. Elle couvre notre laideur de son rire éclatant. Sa profondeur se moque de nous. L’âme morte du commerçant marche. L’âme de la belle mondaine porte ses patins. L’âme de l’être se baigne dans la pureté de l’ azur. La nostalgie s’échappe et la douleur s’énonce.     

NB: Sur le titre "Catharsis" (traduction littérale), j’ai une grande hésitation. Je pourrais, peut-être, utiliser "Purification". Y aurait-il une autre idée?
Voici les articles du GR, pour tout éclaircissement:

catharsis [kataYsis] n. f.
ÉTYM. 1897; grec katharsis «  purgation; purification  ».
v

1  Philos. «  Purgation* des passions  », selon Aristote, éprouvée par les spectateurs d'une représentation dramatique.
2  Psychan. Réaction de libération ou de liquidation d'affects longtemps refoulés dans le subconscient et responsables d'un traumatisme psychique. è Abréaction (cit.). | Mécanisme de catharsis. | Catharsis hypnotique : procédé thérapeutique par l'hypnose.
1  En 1893, dans leur ouvrage intitulé Du mécanisme psychique des phénomènes hystériques Breuer et Freud écrivaient : «  les divers symptômes de l'hystérie sont en étroite connexion avec un trauma provocateur qu'il est possible de retrouver par hypnose et dont la prise de conscience par les malades provoque régulièrement la guérison  ». Ils appelaient cette méthode thérapeutique la catharsis, reprenant le terme employé par Aristote (…)
Jean Delay, Introd. à la médecine psychosomatique, Notes et observations, p. 109.
2  La psychanalyse est sortie de l'hypnose, en passant par les étapes intermédiaires de la catharsis et de la suggestion.
Daniel Lagache, la Psychanalyse, p. 104.
3  Didact. Action purificatrice.
v

DÉR. V. Cathartique.
© Le Robert / SEJER - Tous droits réservéspurification [pyYifikAsjT] n. f.
ÉTYM. V. 1190; lat. purificatio.
v

1  Cérémonie, rite par lequel on se purifie (è Ablution, baptême; lustral [cit. 1]). | Les purifications prescrites par la loi mosaïque, islamique. — Purification légale des femmes juives qui relevaient de couches. — Fête de la Purification de la Vierge : fête catholique commémorant la venue de Marie au Temple (pour se purifier selon la loi juive). → Immondice, cit. 3, Bossuet. è Chandeleur, présentation (de Jésus au Temple).
1  Si une femme ayant usé du mariage enfante un mâle, elle sera impure pendant sept jours; elle demeurera séparée des choses saintes, de même que dans ses purifications ordinaires.
L'enfant sera circoncis le huitième jour;
Et elle demeurera encore trente-trois jours pour être purifiée (…)
Bible (Sacy), Lévitique, xii, 2-4.
2  L'histoire universelle jusqu'à Jésus n'est pour Stirner qu'un long effort pour idéaliser le réel. Cet effort s'incarne dans les pensées et les rites de purification propres aux anciens. À partir de Jésus (…) un autre effort commence qui consiste, au contraire, à réaliser l'idéal. La rage de l'incarnation succède à la purification (…)
Camus, l'Homme révolté, p. 85.
¨ (1691). Liturgie. Action de nettoyer (les linges sacrés), d'essuyer (le calice, les doigts du prêtre). | Purification des vases sacrés, à la messe. è Purificatoire.
2  Action de purifier, de rendre pur. | Purification de l'âme. | Purification des mœurs. è Assainissement.
3  Vx. Opération par laquelle on sépare une substance de ses impuretés. | Purification d'un liquide troublé. è Clarification, épuration. — Purification d'un minerai par le feu, au four (è Affinage). è aussi Désinfection.
ð tableau Vocabulaire de la chimie.

4  Élimination des éléments étrangers (è Axénisation), hétérogènes (→ Littérature, cit. 6).
5  Purification ethnique (trad. du serbe; syn. épuration, nettoyage ethnique) : élimination ou déplacement violent de groupes ethniques par un groupe dominant d'une autre ethnie.
v

CONTR. Corruption.
© Le Robert / SEJER - Tous droits réservés

Merci! A votre connaissance, j’ai oublié de préciser que ces textes ont été écrits entre 1920 et 1928. Bonne lecture!

8

Besoin de votre avis sur une version d’un poème en prose de Kostas Kariotakis

Bonjour, tel que, c'est un beau texte. Je ferai des remarques ponctuelles.



Je ressens la réalité telle une douleur physique.
"telle" ne me semble pas très correct pour introduire un attribut du COD ; je dirais simplement "comme".

Je me rebelle, d’abord, par mes sens.
J'enlèverais les virgules.
   
Je suis Phédon jeté dans la boue, un livre extraordinaire dont les principes ne le sauveront point du vent, de la pluie, des éléments, des foules.
S'il s'agit de l'ouvrage de Platon, il ne faut pas oublier l'italique à Phédon. Je mettrais un article indéfini: Je suis un Phédon... mais là tout le monde ne serait pas d'accord avec moi. 
Sinon je dirais plutôt : un livre extraordinaire dont les principes ne seront d'aucun secours contre le vent, ou un livre extraordinaire que ne sauveront pas du vent ses principes ou un livre extraordinaire qui ne sera pas sauvé du vent par ses principes cela permet d'éviter que le pronom relatif et le pronom personnel renvoient au même mot, ce qui est fâcheux.


j’ai avancé en suivant ma voix intérieure. il faudrait reformuler, mais là je ne trouve pas.

Je perdais conscience, en marche, funambule, en suivant ma voix intérieure.

pareil


Puis la nuit est tombée. Une ligne rouge de l’horizon s’est réflétée sur le dos des vagues hautes et nonchalantes. Elles sillonnaient comme pour une cause intime, secrète et s’étalaient, en approchant, avant de déferler doucement en silence.

Je trouve que ce n'est pas très clair. Que veux tu dire par "sillonner'?


Tout le reste – le ciel, la montagne en face, la grande mer – n’était qu’un voile gigantesque sale.
Les deux adjectifs qui se suivent, ce n'est pas très bon. Je propose par exemple:
gigantesque voile couvert de saletés

Une fênetre fenêtre

s’ouvre au vent et nous approche.
s'approche de nous

Besoin de votre avis sur une version d’un poème en prose de Kostas Kariotakis

Bonjour,

merci beaucoup pour votre aide.

Besoin de votre avis sur une version d’un poème en prose de Kostas Kariotakis

Bonjour,

J'étudie le grec aussi, pourrais-je voir le texte original s'il vous plaît?

Merci!!