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Certains ont vidé la poésie de tout rapport avec l’être et avec la matière...

Bonjour,

Je travaille actuellement sur le thème de la poésie et je dois réfléchir à ce sujet de dissertation (Il s'agit du sujet tombé au Capes de Lettres Modernes) :
"Au nom d'un "matérialisme" de la lettre, certains ont vidé la poésie de tout rapport avec l'être et avec la matière. Ils se sont adonnés aux glissements intensifs de la "chaîne signifiante", où se perdent de vue les signifiés. Moyennant quoi, leur écriture est devenue parfois illisible, et ils ont contribué à détourner les lecteurs de la poésie. La lisibilité d'un poème se fonde en effet sur un double rapport des mots qui le composent avec l'horizon interne du texte et avec l'horizon externe du monde. Se priver de l'un de ces deux horizons, c'est s'exposer soit au réalisme, soit à l'hermétisme."
(Michel Collot, L'Horizon fabuleux, Librairie José Corti, 1988, p. 214).
En vous référant à des exemples précis, vous commenterez et discuterez ces réflexions.


Je trouve ce sujet assez intéressant mais j'ai quelques difficultés avec certaines expressions de la citation comme "matérialisme de la lettre", "horizon interne du texte/externe du monde"
ou encore "chaîne signifiante". Le but étant de "lutter" avec la citation, je ne peux échapper à une analyse approfondie de ces termes...mais j'avoue que je bute.
Par ailleurs il me semble que le sujet s'intéresse plutôt à la réception de l'oeuvre poétique et je me demande si cet aspect doit tenir une place importante dans ma façon de traiter le sujet.
Enfin, si je vois bien qu'il faut commenter et expliquer pourquoi COLLOT critique le formalisme en poésie, j'ai du mal à trouver des pistes pour la discussion du propos.

J'avoue que je "galère" un peu car jusque là j'ai surtout fait de l'histoire littéraire alors que cette année je suis surtout confrontée aux textes critiques et à ce genre de sujets qui me paraissent à première vue effrayant. Alors si vous avez quelques pistes qui pourraient faire avancer ma réflexion, n'hésitez pas à poster !

Anne-Sophie

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Certains ont vidé la poésie de tout rapport avec l’être et avec la matière...

Est-ce que ce sujet n'inspire vraiment personne ?

J'ai débroussaillé quelque peu la citation mais comment bâtir un plan cohérent (et en 3 parties !) ?

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Certains ont vidé la poésie de tout rapport avec l’être et avec la matière...

Bonjour Anne-Sophie,

Tu n'as pas de chance.
Ce sujet jargonnant me laisse hésitant
Je pense y percevoir une réflexion sur le langage et une critique de l'hermétisme mallarméen.
Reprenons les distinctions entre la fonction utilitaire du langage et sa fonction poétique.
Lorsque je produis un énoncé, c'est pour agir sur le monde, communiquer avec mes semblables, obtenir d'eux un résultat, consigner une expérience, capitaliser une connaissance...
La fonction poétique introduit la gratuité, le jeu...
Mallarmé est le premier à revendiquer l'obscurité, la coupure entre signifiant et signifié...
"Le sens trop précis rature
Ta vague littérature"...
Le plaisir poétique repose donc sur un équilibre : une puissance évocatrice et un plaisir de jouer avec les mots (sons et sens). Si l'une est privilégiée au détriment de l'autre, nous obtenons la photo ou l'exercice abscons, dans le cas inverse...
Un mot important dans la citation : "horizon", une ligne imaginaire qui recule au fur et à mesure que l'on avance, le langage est fuyant, en perpétuelle construction ou évolution...

Le plan devrait donc porter sur la discussion des dangers courus par le langage, en premier lieu l'hermétisme sans pour autant que le poète renonce aux inventions. Qu'est-ce donc que la poésie en fin de compte ?

Deux textes qui disent plus simplement et plus poétiquement la même idée :

"La poésie est une transmutation de valeurs. Tant que cette transmutation n'a pas eu lieu, les choses restent ce qu'elles sont et les mots qui les représentent eux-mêmes restent tout simplement les mots qu'ils sont, de simples signes qui attendent d'entrer en fonction. Seul celui qui est capable de cette opération magique de transmutation a droit au titre de poète - c'est pourquoi de vrais, il n'en existe pas tant. Il n'y a pas de choses, il n'est pas de mots plus poétiques les uns que les autres. Il en est de plus grossiers et de plus fins, mais de plus poétiques, point. Aucune chose, aucun mot ne recèle la moindre parcelle de poésie en soi. Tout est dans l'opération de l'esprit, du coeur du poète, de celui qui justement mérite d'être appelé poète, sur les choses à l'aide des mots et à travers les mots".
P. Reverdy, En vrac, Flammarion, 1929.

Le lombric (conseils à une jeune poète de douze ans) Roubaud

Dans la nuit parfumée aux herbes de Provence,
le lombric se réveille et bâille sous le sol,
étirant ses anneaux au sein des mottes molles
il les mâche, digère et fore avec conscience.

Il travaille, il laboure en vrai lombric de France
comme, avant lui, ses père et grand-père ; son rôle,
il le connaît. Il meurt. La terre prend l'obole
de son corps. Aérée, elle reprend confiance.

Le poète, vois-tu, est comme un ver de terre
il laboure les mots, qui sont comme un grand champ
où les hommes récoltent les denrées langagières ;

mais la terre s'épuise à l'effort incessant !
sans le poète lombric et l'air qu'il lui apporte
le monde étoufferait sous les paroles mortes.

et ce lien ici sur le site.

Certains ont vidé la poésie de tout rapport avec l’être et avec la matière...

Le sujet me rappelle celui du concours général de cette année...

"Je crains que le poète, poussé par la croyance qu'il est possible d'isoler la poésie et d'en offrir une sorte de parfaite condensation, ne s'expose à quelque grave mécompte. Il anéantit ce qu'il entend purifier. Il chasse un fantôme, une vertu qui tire sa force, son rayonnement, son existence même de la matière, fût-elle vile, qui la supporte, de façon qu'il est aussi dénué de sens de vouloir l'en extraire que d'entreprendre de peindre un sourire sans le visage, sans les lèvres où il se dessine." (Roger Caillois)

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Certains ont vidé la poésie de tout rapport avec l’être et avec la matière...

Tout d'abord, Merci à vous tous qui m'avez répondu.
Je pense en effet que cette citation de Caillois peut être pertinente et réflète assez bien la vision de Collot sur l'hermétisme en poésie : il y a vraiment matière à disserter sur ce sujet de Concours général vraiment très intéressant mais difficile aussi (de mon temps, j'avais eu une citation de Gracq sur le roman....pas évident non plus en fait...mais toujours plus ouvert qu'un sujet sur la poésie qui nécessite un certain souci d'abstraction) ! Je serai intéressée de savoir ce que tu en as pensé, et si tu as été inspiré !

Pour revenir au sujet proposé au début de cette discussion, j'ai pris acte de vos contributions et je remercie tout particulièrement Jean-Luc pour ces pistes éclairantes et sa disponibilité.
Je reste toutefois sceptique quant à l'expression "matérialisme de la lettre" et spécifiquement sur le sens à donner au terme de "lettre". Peut-être cela n'a-t-il pas une importance extrême mais je tiens à bien voir tous les aspects du sujet et à ne pas faire de contre-sens. Pour les différents "horizons" je me suis référée au livre de Collot et particulièrement à sa préface : plutôt interessante d'ailleurs...

A bientôt.
Anne-Sophie

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Certains ont vidé la poésie de tout rapport avec l’être et avec la matière...

Bonsoir Anne-Sophie,

Que peut signifier le "matérialisme de la lettre" ?
Par peur de t'induire en erreur, j'ai préféré éluder ta question initiale.
Je t'indique donc, à tes risques et périls, mes propres vaticinations à la manière de Mallarmé.

J'ai d'abord pensé à une allusion à la célèbre formule, "l'esprit et la lettre", où la lettre désigne le sens étroit, littéral... mais ici, Collot aborde plutôt l'indépendance radicale et affichée du signifiant à l'égard du signifié.

J'ai donc revu ma première approche pour envisager que Collot parlait du signe graphique, du dessin qui n'est plus qu'une forme malléable au lieu d'être la traduction d'un phonème par un graphème. Un peu comme dans un calligramme ou un collage surréaliste... si les lettres sont assemblées sans souci de produire des mots signifiants... Cependant Apollinaire a produit des Calligrammes dont la force résulte du renforcement du sens par la disposition graphique des supports littéraux.

Donc je comprendrais le "matérialisme" comme cette tentative de considérer dans un premier temps les mots comme un assemblage de formes brutes indépendantes des sens (l'esprit, la part intellectuelle, le concept) dont ils sont habituellement porteurs dans le langage ordinaire. Le mot deviendrait alors selon la définition de Mallarmé un "aboli bibelot d'inanité sonore". Ce qui constitue d'ailleurs un paradoxe avec la suite : la coupure "avec l'être et la matière" : le matérialisme conduisant à s'éloigner de la matière (la réalité).

Dans un deuxième temps, Collot sous-entend ce glissement de mots coupés de leur emploi habituel vers l'invention d'un langage nouveau, d'un réseau de sens, indépendant du signifié habituel. Le risque est bien que la langue maternelle ainsi traitée devienne pour les lecteurs une langue étrangère.

Est-ce que mes explications te semblent recevables ?

Certains ont vidé la poésie de tout rapport avec l’être et avec la matière...

On pourrait revenir à la Genèse. C'est bien avec des mots, par son Verbe, que Dieu a créé l'Univers. Donc la "lettre" n'est pas si éloignée que ça de l'être ni de la matière.
Au commencement était le Verbe
Et le Verbe s'est fait chair
Bon, je suppose que je suis hors-sujet ;-)

Certains ont vidé la poésie de tout rapport avec l’être et avec la matière...

Plus près de la Poésie, je pense que les glissements signifiants ont quelque chose à voir avec la possibilité des multiples sens des mots (est-ce la polysémie ?) Ou alors, reconnaître que le mot n'est pas la chose qu'il désigne.
Ceci n'est pas une pipe
La carte n'est pas le territoire

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Certains ont vidé la poésie de tout rapport avec l’être et avec la matière...

Bonjour Anne-Sophie,

Ce matin, j'ai eu une illumination comme dirait Rimbaud.
Je m'en suis voulu de n'avoir pas pensé plutôt aux relations qui pouvaient exister entre le "matérialisme de la lettre" et le "Voyelles" du poète.

J'espère que cette piste ne t'arrivera pas trop tard.