Lévi-Strauss, Race et Histoire - Or tout membre d'une culture en est aussi étroitement solidaire...

Bonsoir,

en analysant un extrait de "Race et Histoire" de Lévi Srauss , je ne comprend pas une phrase (en gras) :

"[...]Or tout membre d'une culture en est aussi étroitement solidaire que ce voyageur idéal de son train*.Car, dés notre naissance , l'entourage fait pénétrer en nous , par mille démarches conscientes et inconscientes, un système complexe de référence consistant en jugements de valeur, motivations, centres d'intérêt, y compris la vue réflexive que l'éducation nous impose du devenir historique de notre civilisation, sans laquelle celle-ci deviendrait impensable, ou apparaitrait en contradiction avec les cultures réelles. Nous nous déplaçons littéralement avec ce système de références, et les réalités culturelles du dehors ne sont observables qu'à travers les déformations qu'il leur impose, quand il ne va pas jusqu'à nous mettre dans l'impossibilité d'en apercevoir quoi que ce soit." (pp 43-44)

qu'est-ce qu'entend l'auteur par "la vue réflexive" ?

Et pour la phrase soulignée , je pense que Lévi Strauss veut dire ici qu'on observe  les autres civilisations et leur cultures à travers le prisme de notre culture . Ce qui déforme ces cultures étrangères , et nous met dans l'impossiblité de les découvrir comme elles sont réellement  .Ce qui se résume en la notion d'ethnocentrisme .
c'est ça ?

Merci d'avance 

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Lévi-Strauss, Race et Histoire - Or tout membre d'une culture en est aussi étroitement solidaire...

Bonjour,

RÉFLEXIF, IVE Qui appartient à la réflexion, à la répercussion.

la vue réflexive que l'éducation nous impose du devenir historique de notre civilisation, sans laquelle celle-ci deviendrait impensable, ou apparaitrait en contradiction avec les cultures réelles.

Dans cette expression, l'éducation est un miroir nécessaire pour apprécier notre système culturel : est-il en progression ? en recul ? est-il dominant ? dominé ? universel ? C'est l'éducation qui va donner la fierté ou la honte d'appartenir à telle sphère culturelle, qui va dicter l'inscription de nos actes dans l'histoire du groupe social. Ainsi la culture n'est pas simplement un outil conceptuel pour comprendre le monde, c'est aussi un conditionnement de l'action.

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Bonsoir Jean-Luc ,

Merci pour votre réponse , je comprends beaucoup mieux là 
Sinon ce que je disais à propos de la dernière phrase est-il juste ?


PS: j'aime bien votre signature , je l'ai interprété dans un certain sens mais je ne sais pas si c dans le bon sens ! ça vous dit quoi exactement ? et de quelle l'oeuvre de Doris Lessing est-elle extraite ?

Merci

Lévi-Strauss, Race et Histoire - Or tout membre d'une culture en est aussi étroitement solidaire...

imane a écrit :

Sinon ce que je disais à propos de la dernière phrase est-il juste?

Oui, tout à fait.

Lévi-Strauss exagère un peu les positions de philosophes comme Humboldt (cf. Weltansicht).

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Lévi-Strauss, Race et Histoire - Or tout membre d'une culture en est aussi étroitement solidaire...

Bonsoir,

L'ethnocentrisme est non seulement un concept récent, mais de plus mal défini.
Au cours des siècles précédents, on a analysé les diverses civilisations à partir des concepts de nature et de culture. L'occident chrétien s'est alors adjugé le titre de civilisation la plus avancée et de modèle pour le reste du monde en raison de sa puissance économique et de sa nécessité d'évangéliser.
L'ethnocentrisme s'est établi en réaction face à cette position hégémonique, mais au prix d'un relativisme parfois néfaste. La question est de savoir si toutes les civilisations se valent. La réponse ne peut être que non. Un exemple suffira : les conquérants du Nouveau-Monde ont été horrifiés par les sacrifices humains. Personne aujourd'hui ne conteste l'inhumanité des Aztèques qui n'ont pas hésité à écraser les autres cultures dans leur empire. Il faut bien admettre l'idée d'un progrès humain, ce qui n'exclut pas de redoutables régressions à certaines époques. Mais qui accepterait aujourd'hui de vivre dans une société du passé ?
En conclusion, je bannirai ce terme accommodé à toutes les sauces comme celui de communautarisme aujourd'hui pour lui préférer celui d'appartenance culturelle.

Lévi-Strauss, Race et Histoire - Or tout membre d'une culture en est aussi étroitement solidaire...

Jean-Luc a écrit :

L'ethnocentrisme est non seulement un concept récent, mais de plus mal défini.

Je me permets de n'être pas d'accord avec vous. Humboldt a défini au 18ème siècle, et ce avec brio, les problèmes de visions du monde. C'est très clair et brillant. Lévi-Strauss ne fait que reprendre cela.

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Lévi-Strauss, Race et Histoire - Or tout membre d'une culture en est aussi étroitement solidaire...

Bonsoir Lapin,

Avant Humboldt, Montaigne avait montré que notre vision du monde est conditionnée par nos valeurs culturelles qui nous conduisent à déprécier, ignorer, voire dénier ce qui est différent.
Là n'est pas la difficulté.
Le terme ethnocentrisme est une création du XXe siècle.

L’ethnocentrisme est un concept ethnologique qui est apparu, en même temps que le mot, au milieu du XXe siècle. Il signifie la « tendance, plus ou moins consciente, à privilégier les valeurs et les formes culturelles du groupe ethnique auquel on appartient ».
Dictionnaire de l'Académie française, 8e édition, 1932-1935

Au départ, liée à une appréciation de groupe social (ethnie), la notion s'est diluée en groupe racial, géographique ou national, voire supranational.
Par ailleurs l'ethnocentrisme peut se trouver aggravé par la pensée raciale.
Enfin il paraît difficile de reprocher un ethnocentrisme généralisé à la civilisation occidentale qui, au même moment, fondait l'ethnologie, science sociale qui manifestait un évident esprit d'ouverture et de curiosité à l'égard des sociétés "primitives".
Pour toutes ces raisons, je préfère le terme plus neutre d'appartenance culturelle.

Lévi-Strauss, Race et Histoire - Or tout membre d'une culture en est aussi étroitement solidaire...

Au temps pour moi, je pensais que vous utilisiez le mot ethnocentrisme dans une acception plus large

Par contre, il y a une différence énorme entre Montaigne et Humboldt. Je ne pense pas que l'on puisse dire que Montaigne ait écrit avant Humbodlt une théorie des visions du monde. Il les a à peine effleurés. Humboldt ne voit pas ça négativement, il considère cela en relation avec la philosophie kantienne, il veut renvoyer le criticisme à ses conditions empiriques : on ne peut pas sortir de sa langue, càd de sa culture. C'est une constatation de sa part et non pas un jugement. De plus, il n'applique pas cela à l'individu, mais à la pensée. Mouvement philosophique plus général, alors que chez Montaigne c'était juste une expérience littéraire.

Bonne nuit

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Lévi-Strauss, Race et Histoire - Or tout membre d'une culture en est aussi étroitement solidaire...

Bonjour Lapin,

Il est certain que Montaigne n'est pas allé aussi loin que Humboldt. Cette réflexion sur la langue et le conditionnement culturel ou plutôt conceptuel qu'elle entraîne pourrait paraître fonder l'ethnocentrisme.

Humboldt se révèle un partisan du romantisme allemand, le Sturm und Drang quand il soutient qu'il existe un « caractère national » des langues. C'est cette affirmation qui fonde l'ethnocentrisme.

Mais, dans le même temps, et a contrario, Humboldt est aussi un homme du siècle des Lumières en professant le caractère unitaire du langage humain : chaque langue représenterait une adaptation différenciée, selon l'époque et le lieu, d'une pensée constante dans ses principes et son fonctionnement.
« Le langage combine de façon si étonnante la convergence universelle et la spécialisation individuelle, qu'il est aussi juste de parler d'une seule langue propre à l'espèce humaine que d'une langue particulière propre à chaque individu. »

Pour revenir au sujet, l'ethnocentrisme est une notion dangereuse dans son absolu. Les faits la démentent puisqu'un dialogue est possible entre les cultures et qu'existe la possibilité de traduire les langues dans d'autres langues. L'Histoire montre l'interaction souvent violente entre les cultures et leur transformation au cours de ces chocs ou de ces cohabitations. Il me semble que l'ethnocentrisme marque une vue figée à un instant donné, et stérilise le dynamisme des échanges culturels, des emprunts et des appropriations.