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Elle [1955], de Jean Genet (1910-1986)

Pièce posthume de Jean Genêt, laquelle n’est pas entièrement achevée. Quelques passages sont lacunaires et la fin manque. Elle traduit les intentions de l’auteur de dévoiler le monde caché des hommes, de transpercer les Images jusqu’à leurs essences véritables.

I) Le genre

Elle est une pièce « comique » en un seul acte avec une thématique religieuse : la mise en scène du vrai Pape. D’où le titre « Elle » (palindrome qui évoque un tout, une toute-puissance) : tout d’abord, le lecteur s’attend à une pièce autour d’un sujet féminin (renforcé notamment par l’exposition dans laquelle un photographe s’apprête à tirer le portrait de « Elle »/ Mannequin), puis il réalise que ce « Elle » mystérieux représente en fait Sa Sainteté papale (entre sa divinité impalpable et son humanité cachée). Plusieurs scènes sont franchement comiques dans l’irruption décalée de détails incongrus : le Pape en patin à roulettes exhibant son cul, ou encore le Pape cherchant les poses les plus à même de le mettre en avant devant le photographe. Le comique ressort de ce décalage entre la Sainteté d’un Pape élu de Dieu et son inscription implacable dans un corps humain. Une âme divine dans une chair vulgaire.
Cependant, cette dénonciation de l’humanité du Pape – si sagement dissimulé par le clergé – occulte d’autres interrogations, parfois plus profondes encore : pourquoi Lui ? N’est-il pas qu’une Image à exhiber à la foule ? Dieu est-il vraiment représenté par cet individu ? Quelle est la part du vrai et du faux dans la mise en scène du Pape, personnage hautement important ? Qu’est-ce qu’un Pape ? Qui est ce Elle ?   

II) Les personnages

A) LE PHOTOGRAPHE

C'est un metteur en scène de l’image, intimidé par la rencontre avec le Pape (il faut avouer que c'est extrêmement rare de rencontrer le Pape chez lui, comme monsieur tout le monde). Il est le reflet du spectateur : il se montre à la fois impatient, curieux, gêné, distrait, etc. C'est un homme, avec une famille, des émotions, de la peur, une fragilité : tout le contraire de l’image de la personnalité papale. Il est le révélateur de la Vérité papale, car il doit « faire connaître ce qui n’est pas officiel ».

    B) L’HUISSIER (qui s’appelle Baptiste)

C'est l’homme de vérité plus que l’homme de foi. Il vérifie au bon fonctionnement de la cérémonie (pour le Pape, tout est « cérémonie », puisque tout est outrancièrement/ artificiellement préparé). Il est l’oreille du palais, et l’initiateur de la légende papale : il est l’initiateur de la légende papale en ce qu’il est l’intermédiaire (invisible) entre le peuple et le pape.

    C) LE PAPE

C'est le représentant humain de Dieu sur Terre : il n’est qu’une « représentation », une mise en scène. Il faut distinguer chez lui le vrai du faux, le représenté et le naturel, l’Homme et le Pape. Quelle est sa véritable finalité ? Est-il le médium direct entre Dieu et les hommes ? Ou est-il l’image d’un médium possible ? Il est acteur, dans tous les sens du terme : Pape de face (cf. vêtements) et homme de dos (on voit son cul). Ce qui participe de l’apparence humaine du Pape :
-    son âge le fatigue : « car Dieu qui la (Sa Sainteté) préfère à nous, sans la combler de maux ne lui en épargne guère », ainsi a-t-elle un rhume, ou porte-t-elle un dentier.
-    Elle blasphème (« Bordel de Dieu »)
-    Elle fait sur un pot de toilettes
-    On voit son cul : elle « se cure les dents, remange la nourriture restée dans un vieux chicot, rote, pète, et même chie »

En fait, le Pape n’est qu’une Image, un semblant d’intermédiaire entre Dieu et les hommes, d’où la construction d’une légende que dénonce (comiquement) l’auteur :
-    Elle n’est qu’une image à photographier : « je suis un mannequin, assez disloqué, le pauvre (…) vous allez me donner la forme de pape. »
-    On exige d’Elle des mises en scène : « (le photographe à Elle) un peu plus de ferveur dans le regard [un comble, non ?] » ou encore « Plus près de Dieu » ; elle est un « grotesque pantin »
-    Elle est comparée à un acteur : « (…) un acteur de talent [aurait] plus vite et plus spontanément un visage plus pâle, plus émouvant, plus éloquent que le mien (…) »
-    Justification des patins à roulettes : « Il ne saurait marcher. Il doit être porté par les anges. »
-    Elle possède véritablement un agneau.

Sa véritable essence n’est que visuelle : « Ce n’est pas ma personne qui m’a valu tant d’hommages, mais ces hommages ont tout à coup sacraliser ma personnes ». C'est l’homme qui choisit le Pape, et non Dieu. Remettre en question l’essence du Pape, n’est-ce pas aussi remettre en question l’essence de Dieu ? Quelle vérité accorder à la divinité ?

    III) Remarques

-    Prépondérance d’un discours méta-théâtral (« acteur, pantin grotesque, mannequin, etc. ») : la scène s’ouvre sur la dénonciation de toutes les truqueries qui président au cérémonial.
-    Dénonciation d’un monde de l’Image : figure d’un Pape à double face dont la seule face officielle, innocente, et décente, est représentée. Le Pape déchire la photo des enfants du Photographe, lequel réagit vivement ; le Pape s’exclame devant cette colère : « J’ai déchiré un bout de carton ? Mais à vos êtres adorés, je n’ai pas touché. Vous les idolâtrez, ma parole ! » ou encore (rappelant le « Words, words, words » shakespearien) : « Images, toujours images ! Images, toujours images. J’en ai assez ! ».
-    Une dramaturgie de l’absence : quelle absence est plus obsédante que celle de la Divinité ? Le Pape n’est-il pas le travestissement de celle-ci (notamment par le titre « Elle ») ? N’est-il pas que l’objet d’un pur désir humain de matérialiser Dieu, de le faire exister réellement, concrétement, de donner chair à leur croyance ? Le Pape est le symbole de Dieu ; et le sucre est le symbole du Pape ; le sucre ne symbolise-t-il pas, dans sa fonte, cette absence implacable et essentielle ? L’essence du Pape (son image, sa signifiance) écrase l’existence du Pape (sa vie, son humanité) : cf. le Christ, à la fois humain et divin.
-    Le « sucre » : représente l’Idée du Pape. Il est internationalement (pour ne pas dire universellement) employé ; il est donc catholique, étymologiquement « universel ». Il fond dans la bouche comme l’hostie. Et par le terme « candeur » renvoie à deux réalités religieuses : la blancheur (immaculée) et la pureté/ innocence (impeccabilité).

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Elle [1955], de Jean Genet (1910-1986)

Je n'ai pas lu cette oeuvre qui m'a l'air bien étrange (genetienne quoi  ). De l'auteur, au programme l'année dernière en prépa, j'avais eu droit à "Les Bonnes" et "Le Balcon" ; la première est une oeuvre théâtrale forte, flamboyante, éclatée, et "Le Balcon" est peut être plus ténébreuse, plus oppressante. Du beau théâtre baroque !

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Elle [1955], de Jean Genet (1910-1986)

serait-on dans une époque baroque ? C'est une vraie question, si l'on y réfléchis bien, non ?....

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Elle [1955], de Jean Genet (1910-1986)

Bonjour Mozart,

Je viens de lire attentivement cette étude sur Elle, pièce de Genet que je ne connaissais pas.
J'avoue avoir eu un peu d'urticaire comme catholique.
Genet est provocateur, c'est bien connu. Dans cette pièce, il est de plus offensant.
Ce n'est pas tant son recours à la scatologie qui me dérange. Après tout, chacun sait que le pape n'est qu'un homme. Insister sur ce point relève simplement de la goujaterie et ne peut prétendre aux "joyeusetés" rabelaisiennes.
Je suis autrement irrité par les insinuations, à commencer par l'ambiguïté de ce pronom personnel...
Il y a surtout chez Genet un malentendu fondamental : là où il ne voit que représentation pour conforter un pouvoir, les catholiques perçoivent d'abord un service de la Vérité, de l'Eglise et de l'humanité. Là où Genet voit un succédané solitaire des empereurs romains et un culte de la personnalité, les fidèles ne découvrent qu'un pauvre homme qui porte la lourde responsabilité de guider la barque de Pierre en communion avec le collège épiscopal.
Mais me direz-vous, je n'ai fait que rapporter les propos de Genet. Sans doute mettre en lumière certains éléments de la pièce n'a rien de choquant. Pourtant vous ne prenez pas position, vous êtes étrangement absent de votre commentaire.
Dans une autre discussion sur ce forum, il s'agissait de savoir si l'on pouvait rire de tout. Je ne crois pas qu'on puisse tourner en dérision un sujet sensible comme le fait religieux.
Votre analyse sans recul ou sans prise de position personnelle risque de blesser ceux qui voit dans le successeur de Pierre, un père (d'où son nom de pape) respecté et aimé.
S'il s'était agi d'autres religions, je vous laisse imaginer le tohu-bohu.

J'espère que mes "remontrances" ne vous paraîtront pas trop saumâtres.

Bien amicalement, mon jeune ami !

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Elle [1955], de Jean Genet (1910-1986)

Bonjour Jean-Luc (ou plutôt bonsoir),

vos "remontrances" ne me posent aucun problème. Vous savez, je ne suis pas l'auteur de la pièce ; Je n'en fais pas même une critique. C'est une étude (non-exhaustive, comme une fiche de lecture) ; je ne fais qu'un rapport d'une oeuvre. Je n'ai par conséquent pas à prendre position. Je sais que Elle est une pièce peu connue (pour ne pas dire inconnue) d'un grand (vous ne direz pas le contraire, je le sais) dramaturge du XXeme siècle, c'est pourquoi j'ai volontairement choisi de mettre en ligne mes quelques notes, pour en faire profiter d'autres, et qui sait ?, leur donner envie de compulser cette oeuvre.

Il est vrai que je ne suis pas catholique, je dirai même que je suis athée. Mais là n'est pas le propos. La pièce fait rire, si le lecteur est capable de prendre distance. Mais le rire n'est pas l'essentiel. C'est une caricature de pape, mais c'est une caricature constructive, non ? Et nous avons (heureusement) le droit de caricaturer (nous ne reprendrons pas le débat si vif qui a secoué le monde il n'y pas si longtemps que cela).

Je juge, que je n'ai pas à prendre une position personnelle puisque je ne fais qu'un rapport : je ne me pose pas comme porte parole de Jean genêt.

Toutefois, j'ai beaucoup apprécié la pièce, pleine de jeux de mots, et d'intelligence, si c'est que vous voulez savoir.

Voilà,

Amicalement de même, mon (jeune?) ami ! !!

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Elle [1955], de Jean Genet (1910-1986)

Bonsoir,

Pour reprendre un peu le débat, je suis chrétien, et bien qu'étant en désaccord total avec la pensée de Genet qui transpire à travers toutes ses oeuvres, je ne voudrais pas remettre en cause son "effort" à traiter de sujets tabous. Je suis persuadé que Jean-Luc ne mélange pas l'homme et l'artiste, même si on a souvent voulu prouver que l'artiste n'était que le masque de l'homme. En tous les cas, l'effort de Genet pourra paraître offensant, saignant même, il n'en reste qu'il est sain du point de vue artistique. Dans Les Nègres, l'engagement en faveur des afro-américains m'a assez touché. Après tout, Genet n'est-il pas ce Saint-Genet martyr artistique ?

Elle [1955], de Jean Genet (1910-1986)

Il n'est pas plus offensant de montrer le trou du c... du Pape ou son pot de chambre que celui d'un autre homme. Tout dépend de la façon dont c'est exprimé. Et puis, dire aujourd'hui que l'Église cache l'humanité du Pape, est faux ; Jean-Paul II est apparu malade, tremblant, presque incapable de parler... On a quasiment filmé sa mort. Ce voyeurisme de la mort 'la sienne, ou celle de victimes d'attentats) est tout aussi offensant. Bien sûr, on vous dira que c'est pour "informer" ! Mon c... ! c'est pour faire de l'audience.
N'ayant pas lu la pièce de Genêt, je ne peux en dire plus. Ce qui me dérange chez Genêt c'est sa réputation de pédophile, bien plus que ses provocations d'écrivain.

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Elle [1955], de Jean Genet (1910-1986)

Bonjour Mozart,

Votre réponse me convient car elle est une reprise de mes observations.
Je sais bien qu'il ne faut pas confondre l'auteur et son critique. Mais il ne doit y avoir aucune ambiguïté à ce sujet.
Vous ne pouvez lancer un brûlot sans informer un tant soit peu vos lecteurs.
Je continue à penser qu'il aurait été bienvenu de préciser l'objet et les intentions de ce message comme vous l'avez fait après ma réaction épidermique.
Je terminerai par deux observations :
Je ne suis pas sûr qu'il n'y ait pas des limites au droit de caricaturer, un juriste vous répondrait mieux que moi. En tout cas, sur un plan strictement humain, je ne confondrai pas la caricature et l'outrage. Cette réponse est adressée aussi à Jérémy. Il faut trouver des accommodements entre le droit de critique et le respect des personnes : la tolérance est « le respect de ce qui est sacré pour autrui ».
Quant à ma jeunesse, sauf à reprendre la définition du défunt journal Tintin, elle ne me permet plus d'émarger dans la catégorie.

Bonjour Léah,

Je suis pleinement d'accord avec ton intervention plus sensible qu'il n'y paraît sous son aspect outrancier.
Merci de ce coup de gueule qui n'est pas sans fondement.

Amitiés à vous tous !

Elle [1955], de Jean Genet (1910-1986)

Bien qu'arrivant un peu tard sur le sujet "intriguant", suite à une curiosité sur cette pièce que je compte voir prochainement, étant moi-même encore en interrogation sur la "religion", je trouve que vous vous offusquez beaucoup pour si peu, en tant que "simples" mortels.
Peut-être tout simplement, la "frontière" du respect est à l'antipode de celle de la souffrance en méditant sur ce sujet...