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Prométhée et l'aigle... ou Prométhée et le vautour ?

Digression. Si on sort du « Prométhée enchaîné » pour regarder dans l’« orestie », on se rend compte qu’Eschyle emploie aussi bien l’image des aigles, rois des oiseaux, que celle des vautours lorsqu’il parle de Ménélas et d’Agamemnon:

Αγ. 47 ἦραν, στρατιῶτιν ἀρωγάν,
μέγαν ἐκ θυμοῦ κλάζοντες Ἄρη
τρόπον αἰγυπιῶν,
οἵτ´ ἐκπατίοις ἄλγεσι παίδων
ὕπατοι λεχέων στροφοδινοῦνται
πτερύγων ἐρετμοῖσιν ἐρεσσόμενοι,
δεμνιοτήρη
πόνον ὀρταλίχων ὀλέσαντες·


Αγ. 135 Οἴκτῳ γὰρ ἐπίφθονος Ἄρτεμις ἀγνὰ
πτανοῖσιν κυσὶ πατρὸς
αὐτότοκον πρὸ λόχου μογερὰν πτάκα θυομένοισι·
στυγεῖ δὲ δεῖπνον αἰετῶν.’


Αγ. 156 Τοιάδε Κάλχας ξὺν μεγάλοις ἀγαθοῖς ἀπέκλαγξεν
μόρσιμ´ ἀπ´ ὀρνίθων ὁδίων οἴκοις βασιλείοις·

Pierre Vidal-Naquet a traité de ce sujet en détail, en citant lui-même d’autres sources: il discute de la pertinence ou non de la différence cf. « Chasse et sacrifice dans l’« orestie » d’Eschyle », Paris, 1972

22 (Modifié par davidpalsterman 22/01/2019 à 16:21)

Prométhée et l'aigle... ou Prométhée et le vautour ?

Bonjour,
Pour ce qui est de la confusion vautour-aigle chez Mary Shelley, peut-être qu'une étude sur le mythe de Prométhée chez les romantiques anglais peut être éclairante : Byron parle également de vautour dans le 7e vers de Prometheus ("The rock, the vulture, and the chain"). Néanmoins, je remarque dans ce poème (joint ci-dessous) que ce n'est pas vraiment l'histoire de Prométhée qui intéresse Lord Byron mais plutôt la malédiction du Titan qui était pourtant plein de bonnes intentions. Le dernier vers, "Makind death a Victory" peut être source de réflexion de Frankenstein. Lord Byron écrit Prometheus en 1816 donc il est extrêmement probable qu'il a inspiré Mary Shelley (qui a d'ailleurs écrit Frankenstein en compagnie du poète, ami de la famille).
Hormis dans ce poème, je n'ai pas connaissance de présences aussi explicite du mythe de Prométhée chez les anglais, mais il y en a sûrement.

Pour ce qui est de Frankenstein et du mythe de Prométhée, je pense qu'il y a une relation très subtile et plus symbolique ("mythique", en fait) qu'explicite. Tout comme chez Byron, l'accent n'est pas dans l'histoire qu'on raconte mais dans l'idée de cette histoire.
Frankenstein, a créé son monstre tout comme Prométhée l'homme (Prométhée créa les hommes chez certains auteurs grecs) - mais surtout lui a donné un esprit, la capacité de ressentir des émotions, d'évoluer parmi ces pairs, etc. bref ! il a allumé la flamme qui le rend humain. Cette création est parfaite, divine grâce au feu, bien qu'esthétiquement malheureuse (le monstre en est un car il est physiquement laid mais sa méchanceté ne viendra qu'après le rejet de son créateur - peut être une réflexion sur l'aliénation, le crime, la méchanceté humaine).
L'erreur de Prométhée réside dans son acte (avoir volé le feu de Zeus), celle de Frankenstein aussi bien qu'elle se manifeste plus tard, après qu'il ait abandonné sa réaction. Je pense que Frankenstein était condamné à sa perte dès qu'il "entered within the greatest diligence into the search of the philosopher stone and the elixir of life" (citation de mes souvenirs mais que je pense correcte) car c'est un homme qui a voulu se mettre au niveau des dieux/voler le feu de Zeus.
Bref, les deux sont condamnés à châtier leur peine. Prométhée est un Titan immortel et est donc condamné à une torture éternelle (mais "enfin Héraclès vint") - Frankenstein, mortel, est condamné à mourir mais en passant d'abord par la perte des êtres qui lui sont chers, une sévère dépression, une course-poursuite jusqu'au pôle-Nord, etc.

https://www.poetryfoundation.org/poems/ … 222b61d799

PS : j'appuie la proposition de jacquesvassier de s'intéresser aux sources littéraires les plus anciennes pour mieux comprendre le mythe de Prométhée. Je suis persuadé que Mary Shelley connaissait très bien Eschyles, Hésiode et Homère mais je ne pense pas qu'ils ont beaucoup influencé la composition de Frankenstein. Une étude approfondie de littérature comparée permettrait de répondre à cela.

Prométhée et l'aigle... ou Prométhée et le vautour ?

terpnoslogos a écrit :

Αγ. 156 Τοιάδε Κάλχας ξὺν μεγάλοις ἀγαθοῖς ἀπέκλαγξεν
μόρσιμ´ ἀπ´ ὀρνίθων ὁδίων οἴκοις βασιλείοις·

Où voyez-vous ici une allusion à l'aigle ou au vautour ? 

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Prométhée et l'aigle... ou Prométhée et le vautour ?

@ terpnoslogos : je n'avais pas vu ton message. Merci, cela semble très interessant, mais je ne lis pas le grec alors j'aurais grand mal à comprendre ce que tu cites.

@davidpalsterman : ah merci j'avais relu Byron en début d'année, mais je n'avais pas pensé à retourner le lire pour y chercher mon vautour...
Pour ce qui est de l'interprétation plus générale de Frankenstein, ce n'était pas l'objet de ma question et je pense pouvoir me debrouiller, mais on peut en discuter dans la section "langues vivantes", où un échange sur le sujet aurait plus sa place, j'en serais ravie !

25 (Modifié par terpnoslogos 23/01/2019 à 23:28)

Prométhée et l'aigle... ou Prométhée et le vautour ?

Bonsoir,
Mes excuses, j’aurais dû mettre la traduction en vis-à-vis. Je me rattrape ce soir:

Ag. 47 Terribles, ils criaient la guerre du fond de leur cœur irrité, semblables aux vautours qui, éperdus du deuil de leur couvée, tournoient au-dessus de l’aire, battant l’espace à grands battements d’ailes, frustrés de la peine prise à garder leurs petits au nid. ( Mazon)

Ag 134 Car, émue de pitié, la pure Artémis en veut aux chiens ailés de son père, qui ont immolé avant sa délivrance la malheureuse hase avec sa portée: elle abhorre le festin des aigles. ( Mazon)

Ag 157 les oiseaux du départ ( ὀρνίθων ὁδίων ): ce n’est pas l’exemple le plus significatif effectivement
On verra plutôt
Αγ.114 οἰωνῶν βασιλεὺς βασιλεῦσι νεῶν ὁ κελαινός, ὅ τ´ ἐξόπιν
ἀργίας, […]βοσκόμενοι λαγίναν, ἐρικύμονα φέρματι γένναν
Rois des oiseaux pour les rois des navires, l’un noir et l’autre au dos blanc, […] dévorant la portée d’une hase féconde,

Mais je voulais surtout mettre en valeur le travail de Pierre Vidal-Naquet, oú vous trouverez certainement des réponses pertinentes.

Prométhée et l'aigle... ou Prométhée et le vautour ?

Je vous remercie, mais vous savez, je n'ai pas besoin de traduction !

Je vous mets d'autre part en garde sur ce type de noms dans les textes anciens : à part peut-être l'aigle et les périphrases qui le désignent, on n'est jamais bien sûr de l'espèce effectivement désignée dans les œuvres poétiques, et même dans les textes "scientifiques" du type de ceux d'Aristote ou, chez les latins, de Pline.
C'est moins la dénotation que la connotation qui importe pour le spectateur.

27 (Modifié par TheRedRoom 24/01/2019 à 16:20)

Prométhée et l'aigle... ou Prométhée et le vautour ?

Cher Yvain, vous n'avez peut-être pas besoin de traduction, mais moi si... c'est moi qui ai posé la question au départ, et je ne comprends pas le grec !

Merci pour vos précisions.
Merci aussi à terpnoslogos pour les traductions et ses remarque sur Pierre Vidal-Naquet, j'ai bien noté.

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Prométhée et l'aigle... ou Prométhée et le vautour ?

De rien CCCC, les traductions vous étaient bien entendu adressées. Monsieur Jacques Yvain  , loin de moi l’idée de vouloir faire la leçon à plus docte que moi, soyez-en sûr. En la matière, j’ai tant à apprendre encore que c’est à peine si j’ose intervenir dans vos discussions. Mais pour le coup, je pensais pouvoir être utile.

29 (Modifié par Jehan 17/02/2019 à 14:11)

Prométhée et l'aigle... ou Prométhée et le vautour ?

Bonjour

Merci pour cette discussion intéressante.

Je peux seulement ajouter deux remarques : 1° la tardive encyclopédie Souda rapporte que Eschyle (principal relais du mythe prométhéen) serait mort parce qu'un aigle aurait laissé tomber une tortue sur son crâne chauve, le prenant pour pour un caillou. Or il a été remarqué que ce comportement est typique du vautour (Gypaète) qui utilise cette technique pour briser les os et accéder à leur moelle ; ils étaient parfois qualifiés d'ossifrages.

2° Le mot gypaète a la particularité d'associer le gyps (vautour) + aetios (aigle). L'étymologiste britannique Fox Talbot fait remonter la racine gyps- à une contraction de gulp-, qu'on retrouvera dans le goupil ou adouci dans l'anglais vulture, et qui renvoie à la voracité (comme la gueule ou le golfe). Cette déclinaison "gypaète" est donc plutôt bienvenue pour caractériser un aigle qui engloutit sans répit.