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Notre éducation formate-t-elle notre vision du monde ?

Notre éducation a-t-elle formaté notre vision du monde au point de la déformer ? Si oui, est-ce possible de revenir a une vision originelle, une vision que l'on partagerait tous ?


J'aimerais avoir votre opinion sur ce qui passe a travers nos yeux, qu'est ce que notre cerveau choisit de voir ou non en fonction de notre apprentissage, et quels sont les facteurs, conscient ou non, les plus influents au niveau de notre representation du monde. Un sujet très vaste.

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Notre éducation formate-t-elle notre vision du monde ?

Comme tu dis, un sujet très vaste!

Et d'ailleurs, en admettant que nos sens rendent tous fidèlement la réalité (mais c'est quoi, la réalité ?), ce qu'on voit du monde suffit-il à en avoir une "vision" correcte ?
Cf. les grands savants capables de percer les mystères du monde (et déjà de les repérer et de les formuler!). Je pense bien sûr tout d'abord à Stephen Hawking, pour cause d'actualité.

Hier soir, Arte a diffusé le film fait sur le début de sa maladie et l'éclosion de son génie: Une merveilleuse histoire du temps. J'ai été très contente de le revoir.

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Notre éducation formate-t-elle notre vision du monde ?

Un exemple en géographie.
http://blogs.histoireglobale.com/le-pla … -monde_348

4 (Modifié par Zeruel 18/03/2018 à 14:49)

Notre éducation formate-t-elle notre vision du monde ?

Carcaroth a écrit :

Notre éducation a-t-elle formaté notre vision du monde au point de la déformer ? Si oui, est-ce possible de revenir a une vision originelle, une vision que l'on partagerait tous ?

Si la part de la culture influence effectivement nos préférences perceptives je suis moins convaincu sur le fait qu'il faille supposer une "vision du monde originelle". D'où est-ce qu'elle viendrait ? Et vraiment, si elle existait, pourquoi est-ce que les cultures se seraient alors progressivement particularisées au point où deux expériences de pays différents pourraient être en droit inconciliables ? J'ai l'impression que quand tu te demandes s'il est possible de "revenir à une vision originelle", ce n'est pas tant cette idée de "vision originelle" qui te pose problème que la possibilité d'y revenir, sauf que l'une comme l'autre ne vont pas du tout de soi.
On connaît déjà quelques cas d'enfants sauvages à travers l'histoire (bon c'est une grosse banalité en philosophie mais même si c'est intelligent de prendre de la distance avec, ils illustrent quand même un point de vue assez fort), et leur perception du monde censément "originelle" (l'implicite derrière étant de se l'imaginer plus universelle, plus vraie, plus authentique que notre propre perception acculturée) me paraît pas si désirable que ça, tant elle s'assimile plutôt à une perception réduite et étriquée du monde, entre l'homme et l'animal. Finalement, d'une manière assez paradoxale, il faut considérer que l'on doit faire l'expérience de cette singularité culturelle, et de rattacher nos catégories perceptives à un socle particulier pour se donner les moyens de remonter vers un universel. Un universel dont il ne faut pas être dupe pour autant, puisqu'il ne laisse d'être entaché de notre particularisme, mais qui ressemble à une meilleure voie d'accès vers le général que la perception de l'enfant sauvage qui semble incapable de sortir de son propre monde.

Finalement, cette notion de "vision du monde originelle" on ne peut la comprendre que comme une vision extrêmement appauvrie, réduite à sa détermination la plus rudimentaire, mais vraiment pas comme cette sorte d'universalité lumineuse ou même de vérité absolue qu'on aimerait plaisamment présumer.

Celui qui a surtout théorisé cette idée d'un point de vue plus pur, originel, antécédent à la civilisation, c'était Rousseau, mais le problème pour lui, c'était avant tout de servir une critique de la société de son temps, moins d'en faire la théorie (de toute manière, même pour lui, le sauvage est tout aussi borné, mais en ne faisant pas l'expérience du bien, il ne fait pas l'expérience du mal non plus).
Pour sûr on peut toujours s'imaginer que la perception d'un enfant (élevé au sein de la société cette fois) comporte quelque chose de plus 'originel' que celle d'un adulte, c'est-à-dire de plus vivace, des expériences moins superficielles aussi, sûrement, mais là encore on ne parvient pas tant à un universel ! Au contraire je pense que c'est plus fructueux de s'imaginer l'enfant tout entier capturé dans son individualité, et son système de valeurs affectif, bien/mal, plaisant/désagréable, duquel il a tendance à se franchement complaire d'ici le jour où il gagnera davantage en maturité. Même si cette expérience a quelque chose de plus "originaire" elle semble davantage se rabattre sur une individualité exacerbée que sur autre chose, donc pas vraiment d'universalité à proprement parler à retenir de tout ça.

Cela dit, je pense qu'il y a quand même un point d'achoppement entre cette individualité hypertrophiée et l'universel qu'on cherche à rejoindre : c'est la voie qu'ont choisie pas mal de mystiques chrétiens entre l'antiquité tardive et la renaissance, il s'agissait de retrouver Dieu en rentrant le plus profondément en soi, loin des lettres, de l'éducation, bref de la civilisation. C'est une voie qu'on ne peut pas simplement barrer d'un tour de main du coup, mais ça demanderait un peu plus de temps pour la détailler d'une manière conforme.

Carcaroth a écrit :

J'aimerais avoir votre opinion sur ce qui passe a travers nos yeux, qu'est ce que notre cerveau choisit de voir ou non en fonction de notre apprentissage, et quels sont les facteurs, conscient ou non, les plus influents au niveau de notre representation du monde. Un sujet très vaste.

Ça c'est une question un peu plus difficile à traiter car elle porte sur un champ extrêmement étendu. Il y a plusieurs hypothèses sur le sujet : le langage influence les catégories linguistiques et la façon dont on va classer les couleurs par exemple. (une vidéo très accessible sur le sujet ! mais en anglais https://www.youtube.com/watch?v=gMqZR3pqMjg) Rien n'empêche de supposer qu'il en aille de même pour d'autres types d'impressions : perception des formes, de la musique (le système tonal utilisé en Inde orientale par exemple. Une autre vidéo en anglais sur le sujet, https://www.youtube.com/watch?v=4R29am7Lmkc), des émotions, ... bref autant de choses qui vont contribuer à construire une expérience d'une "couleur" très différente à la notre.

Mais je pense pas que cette différence culturelle doive seulement se réduire à la question de notre 'âme sensitive', parce que si la perception constitue la synthèse des sens, notre expérience perceptive est aussi un complexe de souvenirs, d'un vécu affectif, de la sédimentation de tout un ensemble d'éléments infinitésimaux qu'il serait vraiment très difficile de formaliser. Si ce type de question t'intéresse, je pense que l'anthropologie et la psychologie te répondront avec beaucoup plus de précision. En tout cas la représentation du monde due à notre acculturation est aussi liée à notre être "sensible" qu'à la façon dont nous nous orientons nous-mêmes au sein de nos représentations, des signes du langage, du sens produit par cet ensemble intriqué.

PS : Par contre ce n'est pas très correct de parler de ce que "notre cerveau choisit de voir", j'ai conscience que c'est une métonymie fréquente qui consiste à mettre en valeur l'indépendance de nos schèmes de perception des actions conscientes de l'esprit, mais c'est jamais satisfaisant de lui substituer le mot de "cerveau" parce que c'est ancrer la constitution de notre expérience dans un organe physique. Ça obscurcit le rapport entre notre perception consciente et ce qui en est à l'origine puisqu'en commettant ce geste on incombe implicitement le rôle constitutif à quelque chose de corporel, de physiologique, alors que précisément c'est pour tâcher de mettre le doigt sur quelque chose d'encore symbolique qu'on l'emploie. Tout ce que fait le cerveau, c'est d'échanger des signaux bio-électriques entre des connexions synaptiques, et parfois il arrive qu'une variation physique trouve un écho dans la conscience du sujet, mais ça serait très hardi de supposer que l'influence de la culture, en influençant notre perception transformerait notre cerveau à proprement parler.
Surtout, un choix, conscient ou non, reste un "choix du cerveau", ce n'est pas parce qu'il est conscient qu'il deviendrait spontanément spirituel, du moins "plus spirituel" que ce qu'on désigne déjà quand on tient à parler de ce qui se situerait en amont de notre perception. Tout ce que donne à constater le cerveau, c'est une certaine homologie entre le corps et l'esprit, mais c'est surtout à titre de vitrine.

Du coup, la solution, c'est simplement de parler de "schème perceptif", de "cadre perceptif", d'influence de la culture, Kant parle de "formes a priori de la sensibilité", de "concepts purs de l'entendement", car faire référence au cerveau, c'est une impasse philosophique, ça déplace la question plus que de l'élucider. On doit parler le langage de l'esprit pour résoudre les problèmes philosophiques de l'esprit.

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Notre éducation formate-t-elle notre vision du monde ?

Bien sûr que oui elle l'influence : ne serait-ce que parce que de notre éducation dépend notre manière de résoudre les problèmes. Vous avez eu une éducation littéraire? Face au même problème, votre solution ne sera pas la même que quelqu'un qui a fait des études de sciences exactes ou que celle d'un agriculteur....

Et c'est sans faire entrer en jeu les facteurs socioéconomiques. C'est ainsi pour ça que les gens ont des opinions politiques différentes sans qu'un côté soit idiot et l'autre génial : si vous avez hérité de la PME familiale et en avez fait une petite compagnie très dynamique sur le marché international, ce qui vous semblera intelligent, logique et adapté sera de voter Macron, alors que si vous êtes l'un des employés de cette PME, que vous avez grandi dans une famille parfois monoparentale, parfois recomposée vivant en appartement petit et vieillot et gagnez un SMIC, vous allez voter "un peu" plus à gauche...

C'est donc pareil pour la philosophie, qui est le moyen de trouver une réponse aux problèmes que nous posent la vie en société. Face au même problème, votre éducation, familiale et scolaire, vous orientera vers des choix bien différents de ceux des autres.

6 (Modifié par Carcaroth 29/04/2018 à 00:00)

Notre éducation formate-t-elle notre vision du monde ?

@Pencroff357 Je pense que vous n'avez pas compris ma question, je parle de la "vision du monde" au sens premier du terme, c'est a dire ce que l'on voit. Par exemple les Inuits ont une cinquantaine de mots pour parler de différentes sortes de neiges et ainsi ils peuvent toutes les différencier avec leur yeux, ce qui est impossible pour moi.
Si vous préférez une autre formulation: Est-ce que notre monde intelligible est capable de "déformer" notre monde sensible ? Si vous avez des exemples ça serez super !

@Zeruel merci de cette super réponse j'ai beaucoup apprécié la vidéo sur le classement des couleurs. Depuis peu, je lis Tchouang-Tseu qui prétend que penser c'est morceler le réel, dans cette idée, la "vision originelle" ne serait pas appauvrie par le manque d'education. Elle serait, selon moi, neutre. Qu'est ce qui justifie qu'une vision est plus enrichie qu'une autre finalement ?

7 (Modifié par Plumeverte 29/04/2018 à 18:05)

Notre éducation formate-t-elle notre vision du monde ?

Je trouve ces questions très intéressantes. Je n'ai pas de réponse précise à apporter mais quelques éléments peut-être ?

Je doute aussi sur l'existence d'une "vision du monde originelle" dans le sens où je crois que nos perceptions évoluent selon l'expérience de vie et l'environnement, et qu'elle n'est jamais exactement similaire entre deux individus. Même un "enfant sauvage" va moduler ses sens en fonction de son environnement. S'il se nourrit d'un certain type de fruit, il va apprendre à repérer spécifiquement les nuances de couleur et de forme qui peuvent indiquer à quel point ce fruit est mûr et peu à peu, son système de reconnaissance des couleurs (des systèmes sensorielles aux cérébrales traitant l'information) va se spécifier dans les distinctions de ces nuances, qui sont utiles pour lui, et cela devient automatique. Mais les fruits ne sont pas les mêmes dans chaque région, alors les systèmes sensoriels sont déjà différents.

Il me semble qu'on pourrait associer cela à la manière dont on reconnaît des avocats quand on fait des courses au supermarché. On a aussi affiné nos sens très spécifiquement pour juger sans trop penser si l'avocat est mûr. Pour moi, ce sont des processus assez similaires. Simplement, la culture a fait que nous n'avons pas affiné nos sens aux mêmes endroits. Je ne crois donc pas qu'il y ait de "perception originelle commune à tous".

La question impose de s'intéresser aussi aux bébés, qui ont des capacités de perception assez extraordinaires qui se spécialisent ensuite en fonction de leur devenir. A la naissance, ils sont capables de reconnaître et distinguer des séquences sonores très proches de langues très variées. à six mois, ils distinguent uniquement les nuances sonores de leur langue. Mais je crois que ce serait aussi valable pour des bébés "sauvages" qui spécialiseraient leur perception aux fréquences sonores de la forêt.

Notre éducation a-t-elle formaté notre vision du monde au point de la déformer ? Si oui, est-ce possible de revenir a une vision originelle, une vision que l'on partagerait tous ?

Votre question me fait penser aux séances de méditation pendant lesquelles on essaie de saisir l'expérience de perceptions
des objets de en se détachant totalement du sens. Par exemple, ne plus voir d'une chaise "une chaise" mais quatre barres de métal reliées à une planche de bois etc. En se détachant de la cognition pure, il me semble qu'on peut y tendre.
ça relève d'une expérience subjective. Il m'est arrivé quelques fois de penser à un mot, et de remarquer comme il sonnait étrangement, comme si je l'entendais pour la première fois. Mais je crois que ces expériences sont limitées par le fonctionnement biologique de nos systèmes perceptifs, qui se sont forgés au cours du temps. Notre cerveau a ainsi une zone perceptive associée à chaque couleur, donc il me semble très difficile de ne plus activer la zone du "bleu" en voyant une couleur bleue.