Fiches méthode Bac de français 2020

Bonsoir,

J'ai une explication en français (Khâgne) à fournir sur l'extrait suivant d'Aurélia de G.Nerval:
Une idée terrible me vint : — L’homme est double, me dis-je. — « Je sens deux hommes en moi », a écrit un Père de l’Église. — Le concours de deux âmes a déposé ce germe mixte dans un corps qui lui-même offre à la vue deux portions similaires reproduites dans tous les organes de sa structure. Il y a en tout homme un spectateur et un acteur, celui qui parle et celui qui répond. Les Orientaux ont vu là deux ennemis : le bon et le mauvais génie. — Suis-je le bon ? suis-je le mauvais ? me disais-je. En tout cas, l’autre m’est hostile… Qui sait s’il n’y a pas telle circonstance ou tel âge où ces deux esprits se séparent ? Attachés au même corps tous deux par une affinité matérielle, peut-être l’un est-il promis à la gloire et au bonheur, l’autre à l’anéantissement ou à la souffrance éternelle ? — Un éclair fatal traversa tout à coup cette obscurité… Aurélia n’était plus à moi !… Je croyais entendre parler d’une cérémonie qui se passait ailleurs, et des apprêts d’un mariage mystique qui était le mien, et où l’autre allait profiter de l’erreur de mes amis et d’Aurélia elle-même. Les personnes les plus chères qui venaient me voir et me consoler me paraissaient en proie à l’incertitude, c’est-à-dire que les deux parties de leurs âmes se séparaient aussi à mon égard, l’une affectionnée et confiante, l’autre comme frappée de mort à mon égard. Dans ce que ces personnes me disaient, il y avait un sens double, bien que toutefois elles ne s’en rendissent pas compte, puisqu’elles n’étaient pas en esprit comme moi. Un instant même, cette pensée me sembla comique en songeant à Amphitryon et à Sosie. Mais, si ce symbole grotesque était autre chose, — si, dans d’autres fables de l’antiquité, c’était la vérité fatale sous un masque de folie ? — Eh bien, me dis-je, luttons contre l’esprit fatal, luttons contre le dieu lui-même avec les armes de la tradition et de la science. Quoi qu’il fasse dans l’ombre et la nuit, j’existe, — et j’ai pour le vaincre tout le temps qu’il m’est donné encore de vivre sur la terre.

(Père de l’Église) = Cette thématique est développée au chapitre VII de l’Épître aux Romains, mais saint Paul n'est pas un Père de l’Église. On pensera plutôt ici à saint Augustin : un passage de La Cité de Dieu distingue les deux citées fondées par l'homme, l'une terrestre et bâtie par « l'amour de soi jusqu'au mépris de Dieu », l'autre céleste et bâtie par « l'amour de Dieu au mépris de soi »

J'ai trouvé quelques pistes de réflexions :

- la gémellité joue un rôle primordial / phénomène du double.
- Vivre simultanément dans le monde et en songe, c’est obéir à une double contrainte : la totalité de ses actions doit convenir à la fois au monde réel et au monde du rêve. Le monde matériel et le monde spirituel coïncident structurellement ; tout objet, toute action prend un sens double, un sens réel et un sens onirique 
- Chaque individu a un Esprit qui le dirige. Et ce dernier a une projection de lui dans le monde matériel. C’est toute l’importance de la dualité Matière/Esprit dans la vie d’un individu. Cette dualité ne pouvant être transcendée qu’à partir du moment où la Matière et l’Esprit ne sont plus considérés comme des opposés, mais comme deux faces d’une même Unité.
De même, les écrits ésotériques nous invitent à ne pas préférer l’ombre à la lumière, ni la lumière à l’ombre, mais accepter que ces deux aspects sont un « tout » indissociable.

Mais je n'arrive pas vraiment à relier ces idées au texte lui-même alors, pouvez-vous m'aider svp ?

Merci

Réponses

  • Jean-LucJean-Luc Modérateur
    Ce texte nous plonge effectivement dans les angoissantes perspectives du double et du miroir pour la quête de la vérité :
    - on peut en faire une lecture psychanalytique des troubles schizophréniques (ne pas oublier que le Dr Blanche a proposé à Nerval une écriture thérapeutique),
    - le narrateur qui appartient à deux mondes, la réalité et la surnature,
    - l'éternel dualisme manichéen qui renvoie à une culpabilité secrète et à un châtiment,
    - le conflit entre les registres tragique et comique, entre la fatalité et la révolte, entre la condamnation et la dignité... qui évolue vers le registre pathétique, tentative de rédemption par la souffrance...
    Tout est suggéré, mouvant, troublant, déroutant pour le lecteur.
    Un chef d'oeuvre de la littérature fantastique.
  • Bonjour,

    Voilà j'ai à commenter un texte de Nerval mais je n'arrive pas à expliquer ce que l'auteur veut démontrer. Je suis confus.
    J'ai réussi à dégager la structure du texte. Je l'ai découpé en trois parties, ce sont les ///

    La première partie : Opposition manichéenne de l'âme du narrateur qui est nécessairement bonne et celle de son double qui est maléfique.

    Deuxième partie : ?
    Troisième partie : ?

    Merci

    [même texte]
  • Jean-LucJean-Luc Modérateur
    Bonjour,

    Il y a malentendu. Nerval ne veut rien démontrer, il n'est pas dans le rationnel, mais l'affectif.
    Il veut simplement faire partager ce qu'il éprouve, son trouble et son angoisse, son incapacité à se comprendre.
    Peut-être espère-t-il par là mieux se comprendre, s'accepter.
    Le lecteur, lui, peut être ému par les tourments de l'auteur, séduit par ce climat étrange, charmé par ces perspectives esthétiques.

    Quant à "Le concours de deux âmes a déposé ce germe mixte dans un corps qui lui-même offre à la vue deux portions similaires reproduites dans tous les organes de sa structure. Il y a en tout homme un spectateur et un acteur, celui qui parle et celui qui répond" que tu ne comprends pas, il faut sans doute y voir cette intuition archétypale de l'androgyne, du double opposé qui aspire à l'unité, du Janus, du Yin et du Yang, du masque de l'acteur... Nerval ne fait pas l’expérience de l'unité de la personne, bien au contraire. Il envisage même un envoûtement, une éventuelle possession. Remarque qu'il voit son intériorité comme un théâtre.
  • Bonjour,

    Merci pour vos explications mes je ne saisi pas le sens de vos propos.

    Auriez-vous un avis sur les dernières phrases du texte ?

    "Un instant même, cette pensée me sembla comique en songeant à Amphitryon et à Sosie. Mais, si ce symbole grotesque était autre chose, - si, dans d'autres fables de l'Antiquité, c'était la vérité fatale sous un masque de folie ? “ Eh bien, me dis-je, luttons contre l'esprit fatal, luttons contre le dieu lui-même avec les armes de la tradition et de la science. Quoi qu'il fasse dans l'ombre et la nuit, j'existe, - et j'ai pour le vaincre tout le temps qu'il m'est donné encore de vivre sur la terre."

    La référence à Amphitryon et à Sosie son exploitable dans la thématique du double mais je ne comprends pas du tout des termes comme "vérité fatale sous un masque de folie" , "l'esprit fatal", "luttons contre le dieu", "les armes de la tradition et de la science"??

    Et est-ce que la dernière phrase a une valeur éthique ? Avec l'affirmation sur le fait pour le narrateur "qu'il existe" face à son double ??

    Merci
  • Jean-LucJean-Luc Modérateur
    Le texte de Nerval est sibyllin parce que rempli de références ésotériques.
    Ce qu'il convient d'apprécier en dehors d'une recherche sur une expression particulière, c'est le réseau de sens qui se dégage de l'ensemble du texte.
    Pour la fin, je t'ai indiqué que Nerval voit son intériorité comme un théâtre.
    N'oublie pas que Jenny Colon, alias Aurélia, était une actrice.
    Relève les termes : masque, fatal (2 fois) Amphitryon, Sosie, grotesque.
    Nous passons du registre comique au registre tragique.
    Nerval s'identifie à un héros tragique qui veut lutter contre le destin manifesté par l'irruption du sacré...
    Les armes de la tradition et de la science renvoient probablement à la connaissance ésotérique dont Nerval était friand et à la médecine.
  • Suggestion de structure :
    JE analyse MOI, monologue de crise.
    "Une idée terrible". Questions obsédantes. Angoisse. Folie.
    L'écriture comme thérapie
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