Fiches méthode Bac de français 2020

Bonjour bonjour :) ,

J'ai un commentaire à faire sur le poème en prose "La fausse monnaie" extrait du receuil Le Spleen de Paris de Charles Baudelaire que voici :
Comme nous nous éloignions du bureau de tabac, mon ami fit un soigneux triage de sa monnaie; dans la poche gauche de son gilet il glissa de petites pièces d'or; dans la droite, de petites pièces d'argent; dans la poche gauche de sa culotte, une masse de gros sols, et enfin, dans la droite, une pièce d'argent de deux francs qu'il avait particulièrement examinée.
"Singulière et minutieuse répartition!" me dis-je en moi-même.
Nous fîmes la rencontre d'un pauvre qui nous tendit sa casquette en tremblant. - Je ne connais rien de plus inquiétant que l'éloquence muette de ces yeux suppliants, qui contiennent à la fois, pour l'homme sensible qui sait y lire, tant d'humilité, tant de reproches. Il y trouve quelque chose approchant cette profondeur de sentiment compliqué, dans les yeux larmoyants des chiens qu'on fouette.
L'offrande de mon ami fut beaucoup plus considérable que la mienne, et je lui dis: "Vous avez raison; après le plaisir d'être étonné, il n'en est pas de plus grand que celui de causer une surprise. - C'était la pièce fausse", me répondit-il tranquillement, comme pour se justifier de sa prodigalité.
Mais dans mon misérable cerveau, toujours occupé à chercher midi à quatorze heures (de quelle fatigante faculté la nature m'a fait cadeau!), entra soudainement cette idée qu'une pareille conduite, de la part de mon ami, n'était excusable que par le désir de créer un événement dans la vie de ce pauvre diable, peut-être même de connaître les conséquences diverses, funestes ou autres, que peut engendrer une pièce fausse dans la main d'un mendiant. Ne pouvait-elle pas se multiplier en pièces vraies? ne pouvait-elle pas aussi le conduire en prison? Un cabaretier, un boulanger, par exemple, allait peut-être le faire arrêter comme faux-monnayeur ou comme propagateur de fausse monnaie. Tout aussi bien la pièce fausse serait peut-être, pour un pauvre petit spéculateur, le germe d'une richesse de quelques jours. Et ainsi ma fantaisie allait son train, prêtant des ailes à l'esprit de mon ami et tirant toutes les déductions possibles de toutes les hypothèses possibles.
Mais celui-ci rompit brusquement ma rêverie en reprenant mes propres paroles: "Oui, vous avez raison; il n'est pas de plaisir plus doux que de surprendre un homme en lui donnant plus qu'il n'espère."
Je le regardai dans le blanc des yeux, et je fus épouvanté de voir que ses yeux brillaient d'une incontestable candeur. Je vis alors clairement qu'il avait voulu faire à la fois la charité et une bonne affaire; gagner quarante sols et le coeur de Dieu; emporter le paradis économiquement; enfin attraper gratis un brevet d'homme charitable. Je lui aurais presque pardonné le désir de la criminelle jouissance dont je le supposais tout à l'heure capable; j'aurais trouvé curieux, singulier, qu'il s'amusât à compromettre les pauvres; mais je ne lui pardonnerai jamais l'ineptie de son calcul. On n'est jamais excusable d'être méchant, mais il y a quelque mérite à savoir qu'on l'est; et le plus irréparable des vices est de faire le mal par bêtise.

Ma question est la suivante : peut-on rapprocher ce poème d'un apologue ? Je ne sais pas vraiment, car à la fin Baudelaire excuse le délit mais refuse l'hypocrisie... :/

Dans l'étude de la musicalité du poème, au début du texte on a des reprises anaphoriques et une allitération en [p] avec "de petites pièces d'or", "de petites pièces d'argent" reproduisant le son de celles-ci dans les différentes poches: "la poche gauche de son gilet" et "dans la poche gauche de sa culotte". Les phrases "Vous avez raison; après le plaisir d'être étonné, il n'en est pas de plus grand que celui de causer une surprise." et "Oui, vous avez raison; il n'est pas de plaisir plus doux que de surprendre un homme en lui donnant plus qu'il n'espère."peuvent-elles être assimilées à un refrain ?

J'aurais besoin d'aide aussi pour l’élaboration de mon plan car je ne vois pas grand chose à dire si ce n'est la fait d'étudier le poème comme un récit avec les différents temps dont le passé simple évoquant des actions ainsi que la présence de l'auteur avec le discourt direct "«Singulière et minutieuse répartition ! Me dis-je en moi-même." et indirect libre "Ne pouvait-elle pas se multiplier en pièces vraies?".

Merci d'avance :D

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Réponses

  • Jean-LucJean-Luc Modérateur
    Bonsoir,

    Ce texte est bien un apologue, un court récit suivi d'une morale. Ton hésitation provient de ce que l'on entend par morale. Il ne s'agit pas d'une appréciation éthique, seulement pour l'auteur de donner une leçon de sagesse ou une réflexion sur la vie.

    Ton plan pourrait examiner le récit avec ses surprises à répétition, l'opposition des personnages, puis les différentes leçons "morales" ou satiriques.
  • Merci encore Jean-Luc, j'aurais voulu savoir si mon plan était correct avec comme problématique donc : peut-on assimiler ce poème en prose à un apologue ?

    I- L'élaboration du récit

    A/ Le schéma narratif
    B/ Les différents discours
    C/ La musicalité du poème


    II- Les différents personnages

    A/ La description du pauvre
    B/ Deux amis opposés


    III- Leçon de morale selon Baudelaire

    A/ Surprises et chutes du récit
    B/ La morale


    Le professeur ne nous a pas apporté véritablement de correction mais juste dit que la problématique "Comment passe-t-on de l'éloge au blâme ?" était préférable, donc bon... :/
  • Jean-LucJean-Luc Modérateur
    Bonjour,

    1c me paraît bizarre parce que
    - c'est une pure analyse formelle, ce qu'il ne faut jamais faire,
    - il ne correspond pas au titre de la partie.

    Tu aurais pu subdiviser 2b, ce qui aurait donné un rythme ternaire (toujours préférable quand il est possible) à ta seconde partie.

    3a relève plutôt de 1..

    Quant à la problématique, elle sert seulement à organiser ton parcours de lecture. Celle qu'a indiqué ton professeur conduit à un plan différent.
  • :/ Merci, je vais essayer de remettre tout ça en ordre
  • Bonjour,

    J'imagine que cela fait très longtemps que cette discussion a été ouverte. Je m'excuse d'avance pour les personnes que je vais déranger pour un sujet qui est sensé être résolu.
    Je suis en première S, et je dois avouer que le français n'est pas ma plus grande passion. Et figurez-vous que je me retrouve avec le même sujet ! J'ai donc parcouru le net pour tenter de trouver certains travaux qui parleraient de ce poème extrait du Spleen de Paris : rien ! Aucune proposition d'analyse, de commentaire ni même d'explication à propos de l'objectif moraliste de l'auteur. Si quelqu'un pouvait m'aider à comprendre d'abord l'histoire et ce que Baudelaire cherche à nous apprendre par le biais de ce récit, je lui en serai infiniment reconnaissante. Et si ce n'est pas trop demandé, à partir de la question du sujet (En quoi ce poème en prose peut-il être assimilé à un apologue ?), m'aider à formuler ma problématique. D'habitude, lorsque j'ai la problématique, je ne rencontre aucun problème pour réaliser mon plan.

    Je vous remercie pour tout ce que vous faites.

    En espérant un réponse,

    Bien cordialement.

    Leeloo
  • Une histoire pour de faux ou pour de vrai ?

    Superposition de plusieurs niveaux de lecture :
    L'offrande d'une fausse monnaie
    L'échange de faux sentiments
    Un faux poème en prose
  • Bonsoir floreale,

    Merci pour ces niveaux de lecture. Je crois les avoir compris. Mais où voulez-vous en venir ?

    Leeloo
  • Guidée par le titre de ce poème en prose et la récurrence des yeux et des regards, Ma lecture du texte tourne autour du thème de "l' ambiguïté des échanges" :
    entre l'ami et le pauvre
    entre le narrateur et son ami
    entre le poète et son lecteur.
  • Bonjour Floreale,

    Je vois à peu près ce que vous voulez dire. Mais je n'arrive pas à trouver le rapport entre les échanges des personnages et le fait que ce poème en prose soit un apologue. Je vous avoue que je ne suis pas du tout littéraire et que j'ai vraiment du mal à effectuer les raisonnements que je dois apporter dans l'élaboration de mon plan.
    Mais en tout cas, je vous remercie pour votre aide précieuse.

    Il me semble avoir compris la leçon de vie, ou plutôt réflexion, que veut nous faire entendre l'auteur. Il sait pardonner la méchanceté naturelle, faisant partie de l'individu qui en est d'ailleurs conscient ("je lui aurais presque pardonné le désir de la criminelle jouissance") mais pas celle commandée par la bêtise ("Je ne lui pardonnerai jamais l'ineptie de son calcul").
    De plus, il condamne l'hypocrisie de l'homme envers le mendiant. Le paraître est important ("attraper gratis un brevet d'homme charitable").

    Dites moi si mes interprétations ne sont pas faussées.
    Je vous remercie,

    Bonne journée !

    Leeloo
  • Personnellement, si j'adhère à l'idée d'apologue, je suis frappée par la "morale" ambiguë. Une histoire qui se veut "édifiante". Pas de morale franche cependant comme chez un la Fontaine ou comme dans le Joujou du pauvre du même Baudelaire.
  • Je suis tout à fait d'accord avec vous. Cette "réflexion" ne me paraît ni commune ni concrète. Elle est très subjective. Elle n'a pas de degré d'entente universelle comme celles qu'on retrouve dans les fables de la Fontaine. Il sagit tout de même de pardonner la méchanceté qui "vient du coeur". Tout être humain qui se respecte se montrerai intolérant face à un individu acariâtre et hypocrite.
    Voici la définition de l'apologue :
    Court récit en prose ou en vers dont on tire une instruction.

    Je ne vois pas où se trouve l'instruction dans ce poème. Pour moi, ce n'est qu'un point de vue entièrement subjectif.

    Que dois-je faire ⁉

    Leeloo
  • Cette "réflexion" ne me paraît ni commune ni concrète. Elle est très subjective. Elle n'a pas de degré d'entente universelle comme celle qu'on retrouve dans les fables de la Fontaine.

    Tu réponds toi-même à la question : que dois-je faire ? Que dois-je dire. :)
  • Jean-LucJean-Luc Modérateur
    Bonsoir,

    En quoi avons-nous un apologue ?
    - un court récit, dont il faut relever le schéma narratif,
    - suivi d'une morale clairement identifiable, la dernière phrase, "On n'est jamais excusable d'être méchant, mais il y a quelque mérite à savoir qu'on l'est; et le plus irréparable des vices est de faire le mal par bêtise."

    Quelle est la cible de Baudelaire ? L'esprit mesquin de la bourgeoisie.

    Ce qui peut paraître curieux c'est l'aspect moralisant chez un poète qui a sans cesse dénoncé "l'hérésie" de la morale.

    Il faut donc chercher une clé en-dehors de ce jugement. Baudelaire dénoncerait-il de manière détournée les fausses valeurs du positivisme ? A l'opposé, la petite monnaie de l'auteur (négligeable mais authentique) n'est-elle pas un "vrai" cadeau ? Où est l'illusion ? A-t-on le droit de vendre des rêves de pacotille ? Peut-être découvrons-nous une version grinçante et noire de l'Albatros ?
  • A mon humble avis, ce texte n'est pas moralisant, il est théologique. Baudelaire réfléchit au mal pour conclure que le pire péché est le péché de bêtise.

    Par une mise en abyme, le moi se montre d'abord manipulateur et diabolique :
    Mais dans mon misérable cerveau, toujours occupé à chercher midi à quatorze heures (de quelle fatigante faculté la nature m'a fait cadeau!), entra soudainement cette idée qu'une pareille conduite, de la part de mon ami, n'était excusable que par le désir de créer un événement dans la vie de ce pauvre diable, peut-être même de connaître les conséquences diverses, funestes ou autres, que peut engendrer une pièce fausse dans la main d'un mendiant. Ne pouvait-elle pas se multiplier en pièces vraies? ne pouvait-elle pas aussi le conduire en prison? Un cabaretier, un boulanger, par exemple, allait peut-être le faire arrêter comme faux-monnayeur ou comme propagateur de fausse monnaie. Tout aussi bien la pièce fausse serait peut-être, pour un pauvre petit spéculateur, le germe d'une richesse de quelques jours. Et ainsi ma fantaisie allait son train, prêtant des ailes à l'esprit de mon ami et tirant toutes les déductions possibles de toutes les hypothèses possibles.

    C'est le lecteur qui est ici manipulé :
    Je vis alors clairement qu'il avait voulu faire à la fois la charité et une bonne affaire;

    Telle est la bonne clé de lecture. Est visé ici, semble-t-il, le catholicisme de façade des nantis contre lesquels Léon Bloy devait vomir des imprécations.
    Le texte pourrait figurer dans un des recueils d'anecdotes apologétiques qui fleurissaient à l'époque.
    Et si Baudelaire parodiait cette pieuse littérature ? Et si la fausse monnaie, c'était le texte lui-même ?

    Un écho tardif sur le même thème :
    Le Faux Coupon de Tolstoï, dont l'écriture fut terminée en 1904, est publié dans le tome I des œuvres posthumes éditées par Alexandra Lovna.

    La nouvelle raconte les conséquences de la falsification d’un coupon, tout d’abord les malheurs en cascade qui en découlent : démission, licenciements, faux témoignage, vols, lynchages, assassinats, puis par les paroles de la plus simple des femmes le retour dans un cercle vertueux. Les personnages se croisent et les interactions touchent toutes les couches de la société, du tsar aux moujiks.
  • Bonjour,
    J'ai rassemblé toutes les donnés dans ce topic pour en faire un plan (j'espère qu'il est convenable ! :D )

    I] Un récit classique
    a) Schéma narratif
    b) Temps des verbes
    c) Différents discours

    II] Les personnages opposés
    a) La description du pauvre
    b) L'ami du narrateur
    c) Le narrateur

    III] Le pouvoir de l'art qui nous livre une morale
    a) Les déclencheurs de la réflexion
    b) La réflexion en elle-même
    c) La morale, criitique de l'ami, de l'argent et de la religion


    Ce plan a été fait par moi-même, élève, donc méfiez-vous, j'ai peut-être fait des erreurs. Toutefois, j'espère vous avoir aidé ! :D
    Bonne journée à tous ;)
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