Senancour, Oberman, lettre XVIII

Bonjour,
Nous rencontrons beaucoup de problèmes en analysant cette lettre.

Quel est ce lien qu'il décrit entre lui et la nature?

Et est-ce quil serait possible de nous expliquer ces phrases-là:

1 "Mais il y a dans moi une inquiétude qui ne me quittera pas; c'est un besoin que je ne connais pas, que je ne conçois pas, qui me commande, qui m'absorbe, qui m'emporte au-delà des êtres périssables."

2 "Je voudrais être toute intelligence, et que l'ordre éternel du monde...Et, il y a trente ans, l'ordre était, et je n'étais point! Accident éphémère et inutile, je n'existais pas, je n'existerai pas: je trouve avec étonnement mon idée plus vaste que mon être; et si je considère que ma vie est ridicule à mes propres yeux, je me perds dans des ténèbres impénétrables."

1 Nous pensons que son inquiétude est en rapport avec la peur de mourir. Nous des problèmes ä comprendre la fin de la phrase.

2 Dans cette phrase, nous pensons qu'il y a trente ans il n'existait pas et qu'il n'existera pas dans le sens où il ne sera qu'une étincelle: il mourra, et il ne restera rien de lui.

Pour lui qu'est-ce l'ordre éternel du monde? et que veut-il dire par "je voudrais être toute intelligence"?
Comment expliquer la fin de la phrase?


Merci beaucoup de nous aider! :)

Réponses

  • Bonjour Mélmag,

    1 - Il faudrait que tes camarades et toi vous vous penchiez sur le motif du questionnement de l'auteur de la lettre : possédons nous quelque chose de plus que notre enveloppe charnelle et périssable ? cette "chose" est-elle immortelle ? (Il s'agit sans doute de l'existence de l'âme et de son immortalité...)

    2 - Je voudrais être toute intelligence = j'aimerais posséder la clairvoyance qui me ferait comprendre et connaître les mystères de la Création, ses buts...
    On peut comprendre aussi : j'aimerais n'être qu'un pur esprit...
    Ici :
    Et, il y a trente ans, l'ordre était, et je n'étais point! Accident éphémère et inutile, je n'existais pas, je n'existerai pas: je trouve avec étonnement mon idée plus vaste que mon être; et si je considère que ma vie est ridicule à mes propres yeux, je me perds dans des ténèbres impénétrables."
    il dit que la "vie" de son esprit (son idée) est plus riche, intéressante, que celle de son corps (son être). Il dit aussi que s'il ne pouvait envisager autre chose qu'une existence exclusivement corporelle, il ne comprendrait pas le "monde", (il se perdrait dans les ténèbres de la compréhension, il ne trouverait pas de sens à la vie...).
    En fait, il souhaiterait réussir à justifier à ses propres yeux le fait qu'il ne serait pas "existant" qu'un tout petit moment du cours du monde, il souhaiterait être convaincu d'une autre forme d'existence, une existence de forme spirituelle donc immortelle qui participerait à l'organisation de la création depuis ses origines et pour toujours (l'ordre éternel du monde)...

    Il faudrait le texte complet de la lettre pour savoir de quel ordre est l'interrogation : spirituelle ? métaphysique ? philosophique ? religieuse ?

    Muriel
  • Jean-LucJean-Luc Modérateur
    Bonjour Mél et Mag,

    Cette lettre XVIII d'Oberman vous pose quelques difficultés, c'est normal car elle est le point d'orgue de ce roman épistolaire surprenant. Essayons d'y voir plus clair dans les nuances de ce triste désespoir.
    « Lettre XVIII »
    Même triste, je n'aime que le soir. L'aurore me plaît un moment : je crois que je sentirais sa beauté, mais le jour qui va le suivre doit être si long! J'ai bien une terre libre à parcourir; mais elle n'est pas assez sauvage, assez imposante. Les formes en sont basses; les roches petites et monotones; la végétation n'y a pas en général cette force, cette profusion qui n'est nécessaire; on n'y entend bruire aucun torrent dans des profondeurs inaccessibles : c'est une terre des plaines. Rien ne m'opprime ici, rien ne me satisfait. Je crois même que l'ennui augmente : c'est que je ne souffre pas assez. Je suis donc plus heureux? Point du tout : souffrir ou être malheureux, ce n'est pas la même chose; jouir ou être heureux, ce n'est pas non plus la même chose.
    Ma situation est douce, et je mène une triste vie. Je suis ici on ne peut mieux; libre, tranquille, bien portant, sans affaires, indifférent sur l'avenir dont je n'attends rien, et perdant sans peine le passé dont je n'ai pas joui. Mais il y a dans moi une inquiétude qui ne me quittera pas; c'est un besoin que je ne connais pas, que je ne conçois pas, qui me commande, qui m'absorbe, qui m'emporte au-delà des êtres périssables...Vous vous trompez, et je m'y étais trompé moi-même : ce n'est pas le besoin d'aimer. Il y a une distance bien grande du vide de mon coeur à l'amour qu'il a tant désiré; mais il y a l'infini entre ce que je suis et ce que j'ai besoin d'être. L'amour est intense, il n'est pas infini. Je ne veux point jouir; je veux espérer, je voudrais savoir! Il me faut des illusions sans bornes, qui s'éloignent pour me tromper toujours. Que m'importe ce qui peut finir? L'heure qui arrivera dans soixante années est là tout près de moi. Je n'aime point ce qui se prépare, s'approche, arrive, et n'est plus. Je veux un bien, un rêve, une espérance enfin qui soit toujours devant moi, au-delà de moi, plus grande que mon attente elle-même, plus grande que tout ce qui passe. Je voudrais être toute intelligence, et que l'ordre éternel du monde... Et, il y a trente ans, l'ordre était, et je n'étais point!
    Accident éphémère et inutile, je n'existais pas, je n'existerai pas : je trouve avec étonnement mon idée plus vaste que mon être; et, si je considère que ma vie est ridicule à mes propres yeux, je me perds dans des ténèbres impénétrables. Plus heureux sans doute celui qui coupe du bois, qui fait du charbon, et qui prend de l'eau bénie quand le tonnerre gronde! Il vit comme la brute? Non : mais il chante en travaillant. Je ne connaîtrai point sa paix, et je passerai comme lui. Le temps aura fait couler sa vie : l'agitation, l'inquiétude, les fantômes d'une puérile grandeur égarent et précipitent la mienne.
    D'abord avez-vous remarqué que cette lettre est écrite depuis Fontainebleau ? La nature qui y est décrite est celle de la forêt au Sud-est de Paris, celle qui recèle ces fameux "rochers". Oberman trouve les lieux fades comparés aux cimes vertigineuses des Alpes qu'il vient de quitter. En ces lieux l'âme ne peut point s'envoler vers l'éther en des rêveries inspirées. Ai-je répondu à votre première question ?
    1 "Mais il y a dans moi une inquiétude qui ne me quittera pas; c'est un besoin que je ne connais pas, que je ne conçois pas, qui me commande, qui m'absorbe, qui m'emporte au-delà des êtres périssables."
    Oberman définit ainsi sa soif d'absolu, son désir de dépasser sa condition finie de mortel. Il sent en lui un principe spirituel (ce que d'autres ont nommé l'âme), qui ne peut se satisfaire de l'univers contingent. Ce principe ne peut être analysé par des mots, il peut être seulement ressenti comme une force incoercible qui le pousse hors de lui-même. Sa soif d'absolu est un tourment d'origine métaphysique.
    2 "Je voudrais être toute intelligence, et que l'ordre éternel du monde...Et, il y a trente ans, l'ordre était, et je n'étais point! Accident éphémère et inutile, je n'existais pas, je n'existerai pas: je trouve avec étonnement mon idée plus vaste que mon être; et si je considère que ma vie est ridicule à mes propres yeux, je me perds dans des ténèbres impénétrables."
    Cette affirmation ne peut se comprendre que par ce qui précède, l'évocation à demi-mots de sa mort inéluctable et surtout d'un futur sans surprise. Oberman souffre d'un ennui incurable né de la monotonie de son environnement et de sa vie sans surprise, par trop prévisible.
    Que m'importe ce qui peut finir? L'heure qui arrivera dans soixante années est là tout près de moi. Je n'aime point ce qui se prépare, s'approche, arrive, et n'est plus.
    Ce qu'il souhaite, c'est, comme René de Chateaubriand, l'orage des passions, pas la passion amoureuse, tromperie qu'il dénonce d'ailleurs dans cette même lettre, mais celle d'une vie idéale au sens platonicien, c'est-à-dire d'une existence au-delà des apparences trompeuses de la réalité, à contempler les splendeurs de l'Ordre universel.
    Il retombe dans sa mélancolie en constatant que son existence s'inscrit dans les vicissitudes du temps, de la contingence. Oberman regrette de n'être point un pur esprit. Il perçoit bien que ses tourments sont liés à son incarnation.
    Je veux un bien, un rêve, une espérance enfin qui soit toujours devant moi, au-delà de moi, plus grande que mon attente elle-même, plus grande que tout ce qui passe. Je voudrais être toute intelligence, et que l'ordre éternel du monde... Et, il y a trente ans, l'ordre était, et je n'étais point!
  • merci beaucoup à tous pour vos réponses!!! est-ce que vous pourriez nous aider à trouver des relations avec les idées du romantisme? et nous avons également du mal à trouver les thèmes principaux...voici le texte en entier:

    le problème est que nous avons énormément de mal à ressentir le texte et du mal à comprendre sa structure...

    merci pour tout;-)

    mélmagmerci à tous ceux qui ont répondu, vous nous avez été d'une grande aide! Nous avons encore un peu de mal à définir ce texte. Nous avons du mal à comprendre les 2 passages que nous avons séparés, au milieu des 2 parties: (L'amour...finir?) et (L'heure...ce qui se passe.)

    Merci pour tout!!

    Voilà le texte en entier:

    "Que m'importe ce qui peut finir" Même triste, je n'aime que le soir. L'aurore me plaît un moment:je crois que je sentirais sa beauté, mais le jour qui va la suivre doit être si long! J'ai bien une terre libre à parcourir;mais elle n'est pas assez sauvage, assez imposante. Les formes en sont basses;les roches petites et monotones;la végétation n'y a pas en général cette force, cette profusion qui m'est nécessaire;on y entend bruire aucun torrent dans des profondeurs inaccessibles:c'est une terre des plaines. Rien ne m'opprime ici, rien ne me satisfait. Je crois même que l'ennui augmente:c'est que je ne souffre pas assez. Je suis donc plus heureux? Point du tout:souffrir ou être malheureux, ce n'est pas la même chose;jouir ou être heureux, ce n'est pas non plus une même chose. Ma situation est douce, et je mène une triste vie. Je suis ici on ne peut mieux;libre, tranquille, bien portant, sans affaires, indifférent sur l'avenir dont je n'attends rien, et perdant sans peine le passé dont je n'ai pas joui. mais il y a dans moi une inquiétude qui ne me quittera pas;c'est un besoin que je ne connais pas, que je ne conçois pas, qui me commande, qui m'absorbe, qui m'emporte au-delà des êtres périssables...Vous vous trompez, et je m'y étais trompé moi-même:ce n'est pas le besoin d'aimer. Il y une distance bien grande du vide de mon coeur à l'amour qu'il a tant désiré;mais il y l'infini entre ce que je suis et ce que j'ai besoin d'être.

    L'amour est immense, il n'est pas infini. Je ne veux point jouir;je veux espérer, je voudrais savoir! Il me faut des illusions sans bornes, qui s'éloignent pour me tromper toujours. Que m'importe ce qui peut finir?

    L'heure qui arrivera dans soixante années est là tout auprès de moi. Je n'aime point ce qui se prépare, s'approche, arrive, et n'est plus. Je veux un bien, un rêve, une espérance enfin qui soit toujours devant moi, au-delà de moi, plus grande que mon attente elle-même, plus grande que tout ce qui passe.

    Je voudrais être toute intelligence, et que l'ordre éternel du monde... Et, il y a trente ans, l'ordre était, et je n'étais point!Accident éphémère et inutile, je n'existais pas, je n'existerai pas:je trouve avec étonnement mon idée plus vaste que mon être, si je considère que ma vie est ridicule à mes propres yeux, je me perds dans des ténèbres impénétrables. Plus heureux, sans doute, celui qui coupe du bois, qui fait du charbon, et qui prend de l'eau bénite quand le tonnerre gronde! Il vit comme la brute! Non:mais il chante en travaillant. je ne connaitrai point sa paix, et je passerai comme lui. Le temps aura fait couler sa vie;l'agitation, l'inquiétude, les fantômes d'une puérile grandeur égarent et précipitent la mienne.
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