Fermeture du forum cet été

Du 1er juillet au 1er septembre 2022, le forum littéraire est en lecture seule : les discussions restent accessibles, mais il n’est pas possible d’envoyer une contribution.

Bon été à toutes et à tous ! 🌞

Le corps dans la pensée de Giono — Forum littéraire

Méthode commentaire Méthode dissertation

Le corps dans la pensée de Giono

Bonjour

Je viens de commencer un texte de Giono et je trouve que son style est un peu difficile. Il y a des passages où il parle du corps et je ne comprends pas très bien ce qu'il veut dire:

J'ai connu des peaux qui étaient tout le temps dans des baignoires. Et, au-dessus de la baignoire, il y avait une tablette de verre, ou de marbre, ou de pierre précieuse qu'on pouvait rendre parfaitement nette d'un petit coup d'éponge, avec, là-dessus, des pierres ponces, des savons, des laits en bouteille, des alcools, des couleurs fraîches pour les ongles, pour les yeux, pour les lèvres des rasoirs, des pâtes à épiler, des étrilles à beauté, des outils complets de propreté corporelle. Et tout ça servait, d'une façon qu'il fallait vraiment voir au moins une fois dans sa vie pendant de longues heures, avec un scrupule dont il semblait que devait dépendre l'ordre de l'univers entier. Où voulez-vous en venir? A ceci je cherche le cuveau où vous lavez aussi votre âme. Car j'imagine que vous n'allez pas trimbaler cette ordure dans ce vase d'or, vous qui avez tant appétit de propreté ? Votre corps est comme de l'ambre et je vois sur vos hanches frémir des reflets pareils à ceux de la soie. Mais, votre corps, il ne compose rien sinon une infinité de corps, séparés les uns des autres, pauvrement solitaires malgré toute leur beauté. Seul dans la vie, seul dans l'amour, dans la douleur, dans la joie, dans la mort. Il ne compose rien dans le temps. Il ne vous sert même pas. Vous empêche-t-il de désespérer? Vous délivre-t-il de l'esclavage? Je parle de ce corps moderne. Je sais très bien quel magnifique usage on peut faire du corps. Ce n'est pas à moi que vous allez l'apprendre. Je parle de votre écorce d'or. Non, elle ne peut pas vous servir à grand-chose. Elle a des frontières trop serrées contre elle. Elle peut lancer son poing d'or à cinquante centimètres en avant, en allonge utile et avec une force de tant de kilos-limite de quoi assommer un homme, mais certainement pas de quoi assommer un bœuf. Elle peut soulever son poids d'or à un mètre quarante au-dessus de terre et peut-être trois mètres cinquante avec une perche. Elle peut courir trois mille mètres en tant de minutes. Elle peut porter soixante-dix kilos sur ses épaules d'or marcher le long de soixante kilomètres du lever au coucher du soleil. Et, bien entendu, pour ces écorces qui se sont soigneusement cultivées dans les stades, toutes ces limites sont dérisoires elles rayonnent corporellement plus loin. Si loin que ça ? Non, elles approchent centimètre à centimètre de la frontière de fer qu'elles ne pourront pas dépasser. Demain le javelot et le disque frapperont sur les distances infranchissables. Et après ? Car, d'un autre côté, le gouffre imaginaire de l'amour simplement physique est, si j'ose dire (et je l'ose), un cul-de-sac!


Que signifient les phrases et les expressions soulignées? Je n'arrive pas à comprendre ce qu'il veut dire. Je pense que le corps est une métaphore. Il réfère à notre image et à nos soucis modernes qui révèlent notre superficialité et notre solitude tragique. l'âme est remise au second plan.

Réponses

  • Jean-LucJean-Luc Modérateur
    27 juin modifié

    Oui, Giono, se moque avec humour, de ce mauvais usage du corps. La première cible est la femme frivole qui se complaît dans l'entretien addictif de son apparence. La seconde est l'homme sportif (je pense que Giono confond la compétition et le culturisme). Ces deux comportements sont voués à l'échec car le corps est très vite confronté à ses limites. S'enfermer dans son corps, c'est renoncer à son humanité.

    "Mais, votre corps, il ne compose rien sinon une infinité de corps, séparés les uns des autres, pauvrement solitaires malgré toute leur beauté. Seul dans la vie, seul dans l'amour, dans la douleur, dans la joie, dans la mort. Il ne compose rien dans le temps. Il ne vous sert même pas."

    "Car, d'un autre côté, le gouffre imaginaire de l'amour simplement physique est, si j'ose dire (et je l'ose), un cul-de-sac!"

    Implicitement donc, pour Giono, le corps devrait permettre le lien social, la communion avec nos semblables, il devrait être au service d'un langage total, paroles et gestes. Explicitement, le corps est notre possibilité de domestiquer notre environnement, et par là d'assurer notre épanouissement.

  • vemissavemissa Membre

    Vous avez cru faire une œuvre considérable en soignant votre peau mais votre âme est couverte d'eczéma. Elle se gratte tout le temps avec ses grands ongles noirs. Tout ce qu'elle mange, elle le prend avec ces griffes pleines de crasse et des écailles du mal. Elle parle avec une gorge lépreuse. Elle a des cuisses qui ne sont jamais lavées d'aucune époque. Elle conçoit dans la pourriture. Elle fait des avortons tout irrités de dermatoses, que vous prenez pour des fleurs. Ses yeux nourrissent les mouches. Elle ruisselle de sanies et de gommes comme les cerisiers malades. Elle souille les prés qu'elle traverse. [...] Vous la voyez, portant autour d'elle la terreur et la mort mais vous croyez que c'est la marque de sa divinité. L'âme est la composante de tout. Elle organise elle ordonne, elle unit, elle rejoint, elle se marie, elle se mélange. Pure, elle attache les hommes solitaires dans la compagnie du monde. Elle en fait comme des oiseaux couverts de racines. Je joins raisonnablement ces deux mots dont l'un est vélocité, l'autre immobilité un, l'image même de la danse, de la joie, de l'heureuse vanité du vent l'autre, l'image de la plantation, de la cimentation, de la crispation profonde, de la force éperdue qui serre le monde matériel, l'image de l'amour féroce, l'image de la nourriture. Oh! l'homme solitaire est devenu alors comme un courlis, comme une mésange, une fauvette, une alouette ou une huppe, ou bien ces geais qu'on voit passer à travers les rayons du soleil, si mordorés de plumes qu'on peut croire qu'ils décomposent la lumière comme des blocs de verre. L'homme devient cet habitant de l'air, quand il a l'âme pure. Il devient même l'habitant d'un monde bien plus subtil que l'air et, ce qui paraissait être le vide, où nul ne pensait pouvoir appuyer de la vie, c'est pour lui le milieu le plus habitable, le plus nourrissant, le plus savoureux, le plus joyeusement solide. Il n'est plus question de solitude humaine, de condition humaine, de toutes ces grandes illusions, sévères et puantes comme des cadavres verts, qu'on a créées il y a longtemps, en même temps que les lois spirituelles. Il n'y a plus que solitude cosmique, condition cosmique de l'homme. Une position naturelle dans le catalogue des matières où c'est d'une belle vanité que de se plaindre, puisque toutes les plaintes ne modifieraient rien (c'est si évident que même l'intelligence l'entend), où la plus grande gloire (et qui touche immédiatement sa récompense) est de comprendre la succulence extrême de cette position et d'en jouir car c'est exactement ce que la nature entend par vivre. Une âme pure est violemment rejetée en dehors de toutes les lois spirituelles. La crasse d'âme est très ancienne. Dans les plus vieux livres de contes qui nous ont été transmis la Bible, l'Odyssée, on trouve parfois dans la popularité du texte des traces de petites poésies involontaires qui sont encore de la propreté. Mais, bien avant ces temps-là, il aurait fallu soigneusement lessiver et frotter les coins de poils et les endroits travailleurs de l'âme, où naturellement elle se salissait plus vite. A l'époque de la création des lois spirituelles, elle était déjà devenue une sorte de comte d'Orgaz, un flot de pus serré dans une armure inutile (dont l'acier même a l'air de vomir) effondrée entre les bras des prêtres et des nobles. Seulement, le consolant, quand on regarde l'enterrement du comte d'Orgaz, c'est qu'il est mort et qu'il s'en fout, et qu'au fond il est le grand vainqueur de tous ces évêques et de tous ces soldats qui sont là, à ne plus savoir que faire de cette pourriture crustacée dont ils ont plein les mains, essayant de s'en débarrasser les uns sur les autres comme des pitres englués dans du papier tue-mouches. Mais l'âme? Instinctivement, encore une fois et malgré vos philosophes, vous êtes arrivés à savoir qu'elle est immortelle. Oui, elle est immortelle. Regardez dans quel état est l'âme humaine maintenant et dites-moi si c'est consolant de savoir que, malgré tout, elle est encore vivante qu'elle ne mourra jamais, malgré toutes ses plaies! 


    Si j'ai bien compris, Giono développe une réflexion phis ophique sur la dualité corps et âme qu'on trouve aussi dans la pensée de Platon. Le corps et l'âme sont en crise. le premier est victime d'une modernité superficielle qui l'emmure en lui-même et le pousse à se désolidariser de ses confères. Il est l'image de l'individualité solitaire qui, voulant marquer sa grandeur, se voit agir pour que les liens sociaux se délitent. l'âme de son coté semble malade. Elle est victime des lois spirituelles qui condamnent toute forme de sensualisme et étouffe l'âme en faisant d'elle une prisonnière du corps.

    le monde moderne affecte négativement le corps et l'âme de l'homme, ce microcosme qui fait partie du macrocosme.

    mais qu'est-ce qu'il veut dire par ces expressions:

    • Une âme pure est violemment rejetée en dehors de toutes les lois spirituelles. La crasse d'âme est très ancienne.
    • Comte d'Orgaz. (j'ai fait une recherche et j'ai découvert qu'il s'agit est une toile emblématique du siècle d'or espagnol et un chef-d'œuvre exemplaire du maniérisme. Mais je ne comprends pas sa signification ici.)
    • Votre âme est couverte d'eczéma.
    • Vous la voyez, portant autour d'elle la terreur et la mort mais vous croyez que c'est la marque de sa divinité. (pourquoi est-elle porteuse de la mort et de la terreur?)
    • L'homme devient cet habitant de l'air, quand il a l'âme pure. (qu'est-ce qu'il veut dire par l'air ici)

    J'ai l'impression qu'il y a ici une vision vitaliste qui célèbre l'union de l'homme avec les éléments du monde. l'artiste est un observateur qui a un regard particulier et une imagination fertile qui lui permettent de voir ce que les autres ne veulent pas voir (comme l'aurait dit Bernanos). Il se laisse interpeller par le chant du monde qui titille son âme et son imagination.

  • Jean-LucJean-Luc Modérateur

    Bonsoir,

    Giono développe le thème de la solitude de manière duelle :

    –    la modernité crée une solitude mortifère parce qu’elle repose sur un égoïsme et une rupture avec l’élément naturel,

    –    La vraie solitude est celle qui consiste à quitter pour un temps la société humaine afin de retrouver la communion panthéiste avec le cosmos. Elle est mystique, spiritualisation, d’où la métaphore filée avec le monde des oiseaux. (Je ne sais si Giono connaissait La Conférence des oiseaux, en tout cas c’est troublant)

    Giono est un païen du moins à une certaine époque quand il écrit Regain, Le Serpent d’étoiles, Que ma Joie demeure

    Il condamne les religions révélées qui ont obscurci le rapport naturel de l’homme avec le cosmos en professant des obligations morales, « les lois spirituelles » qui encrassent. L’âme, ainsi abîmée, a perdu la conscience de son immortalité, la civilisation a développé le sens tragique de l’existence, d’où la terreur et la mort imagée par la peinture du Gréco.

  • vemissavemissa Membre
    27 juin modifié

    Merci Jean-Luc.

    Pourquoi il parle du Comte d'Orgaz? le style de Giono est très beau et très poétique. Mais il n'est pas accessible.

    Que faut-il faire pour le comprendre? ai-je le droit d'interpréter son texte à ma guise? dois-je faire des recherches sur son esthétique avant de lire son œuvre?

  • Jean-LucJean-Luc Modérateur

    Il compare l'âme prisonnière de la civilisation et des lois religieuses au tableau du Gréco.

    "A l'époque de la création des lois spirituelles, elle était déjà devenue une sorte de comte d'Orgaz, un flot de pus serré dans une armure inutile (dont l'acier même a l'air de vomir) effondrée entre les bras des prêtres et des nobles. Seulement, le consolant, quand on regarde l'enterrement du comte d'Orgaz, c'est qu'il est mort et qu'il s'en fout, et qu'au fond il est le grand vainqueur de tous ces évêques et de tous ces soldats qui sont là, à ne plus savoir que faire de cette pourriture crustacée dont ils ont plein les mains, essayant de s'en débarrasser les uns sur les autres comme des pitres englués dans du papier tue-mouches."

    Il dresse un portrait satirique de la société religieuse espagnole : l'assistance ne sait que faire de ce cadavre qui les indispose. L'âme est prisonnière d'une carapace (notons l'humour noir de "pourriture crustacée "), comme le mort est enfermé dans son armure. Mais le mort dédaigne les prières rituelles. La mort; en le rendant à l'éternité, l'a libéré. Giono se montre iconoclaste (note les familiers "il s'en fout", "pitres englués dans du papier tue-mouches.").

    Il te faut essayer de saisir les associations d'idées. Giono est souvent déroutant

  • vemissavemissa Membre

    Et pourquoi parle-t-il d'une "écorce d'or" ? il présente négativement le corps, mais cette expression me parait positive. s'agit-il d'une métaphore ironique? J'ai l'impression que le texte associe le ton tragique à l'humour noir qui donnent une teinte particulière au style de Giono.

  • Jean-LucJean-Luc Modérateur

    Quand Giono parle d'or à propos du corps, c'est pour signifier que notre enveloppe charnelle, contrairement aux idées reçues, n'est pas la prison de l''âme (le souffle, le principe vital), mais ce qui devrait la manifester. La prison, de l'âme, ce sont les préceptes moraux, la "crasse" religieuse.

Connectez-vous ou Inscrivez-vous pour répondre.