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Bernanos, la liberté

Bonjour tout le monde

Je suis en train de lire l'essai de Bernanos et j'avoue que le début de ce texte n'est pas très clair pour moi.

La civilisation ne doit pas être, à présent, seulement défendue. Il lui faut créer sans cesse, car la barbarie, elle, ne cesse de détruire, et elle n'est jamais plus menaçante que lorsqu'elle fait semblant de construire à son tour. Le pire malheur du monde, à l'heure où je parle, est qu'il n'a jamais été plus difficile de distinguer entre les constructeurs et les destructeurs, car jamais la barbarie n'a disposé de moyens si puissants pour abuser des déceptions et des espoirs d'une humanité ensanglantée, qui doute d'elle-même et de son avenir. Jamais le Mal n'a eu d'occasion meilleure de feindre accomplir les œuvres du Bien. Jamais le Diable n'a mieux mérité le nom que lui donnait déjà saint Jérôme, celui de Singe de Dieu.

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Vous ne vous intéressez peut-être pas beaucoup au monde de demain. Mais le monde de demain s'intéresse beaucoup à vous. Vous vous dites sans doute quoi qu'il arrive, je trouverai bien le moyen d'y entrer, d'une manière ou d'une autre. Oui, sans doute. Espérons que ce ne soit pas comme l'agneau dans la gueule du loup.

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Un prophète n'est vraiment prophète qu'après sa mort, et jusque-là ce n'est pas un homme très fréquentable. Je ne suis pas un prophète, mais il arrive que je voie ce que les autres voient comme moi, mais ne veulent pas voir. Le monde moderne regorge aujourd'hui d'hommes d'affaires et de policiers, mais il a bien besoin d'entendre quelques voix libératrices. Une voix libre, si morose qu'elle soit, est toujours libératrice. Les voix libératrices ne sont pas les voix apaisantes, les voix rassurantes. Elles ne se contentent pas de nous inviter à attendre l'avenir comme on attend le train. L'avenir est quelque chose qui se surmonte. On ne subit pas l'avenir, on le fait.

Il est certainement quelques-uns d'entre vous qui m'ont fait l'honneur de me lire, mais c'est peut-être précisément ceux-là qui ont besoin d'être un peu rassurés sur mon compte. Rien n'est plus facile, hélas, que de se tromper sur le véritable caractère d'un auteur encore vivant. La plupart de nos livres, en effet, ne prennent leur véritable signification qu'après notre mort, et c'est pourquoi dès que nous avons réussi à obtenir une certaine audience du public, c'est-à-dire de gros tirages, les éditeurs trouvent que nous devrions bien faciliter leur tâche, et les laisser tranquillement nous enterrer, c'est à-dire en somme nous mettre dedans une fois encore, une dernière fois.

  • Qu'est-ce qu'il veut dire par le mot "civilisation" ici?
  • Quel sens donne-t-il au mot prophète ici?
  • Pouvez-vous m'expliquer les passages mis en gras? j'ai lu et relu mais je voudrai bien avoir vos avis, vos interprétations qui enrichissent mes analyses et me donnent des pistes de lectures.


Réponses

  • Jean-LucJean-Luc Modérateur

    Bonsoir @vemissa

    La difficulté avec Bernanos est qu'il est inclassable. Catholique convaincu, il est parfois anticlérical comme dans Les Grands Cimetières sous la Lune. Il n'aime pas l'hédonisme libéral. Il déteste les totalitarismes, le confort intellectuel, la tiédeur, le mensonge. Formé dans l'Action française, il rompt avec ce courant à cause des horreurs du fascisme, mais il rêve toujours d'une France chevaleresque. Dans La Grande Peur des bien-pensants, il exècre la corruption des hommes politiques, la bourgeoisie bien-pensante et surtout les puissances d'argent. Il se montre antisémite. L'engagé volontaire de 1914-1918, dénonce un patriotisme facile qui s'épanouit sur l'humiliation de l'ennemi allemand, alors que l'honneur des guerriers des deux camps devrait être respecté. Donc, une pensée complexe, parfois contradictoire qui fait de Bernanos une voix solitaire et exigeante.

    La civilisation pourrait être traduite par racines chrétiennes de l'Europe, par nostalgie d'un ordre catholique qui a irrigué le Moyen-Âge. Cette tradition est attaquée sur deux fronts : le consumérisme industriel et son abrutissement conséquent, en provenance des États-Unis ; l'athéisme communiste qui veut un paradis terrestre. Ces deux totalitarismes détruisent la liberté humaine conçue comme le choix du bien, et devant guider sur le chemin difficile de la sainteté.

    Le terme prophète est à comprendre dans son sens biblique. Il est celui qui, inspiré par l'Esprit, parle au peuple, dénonce ses déviances, est le chantre de la justice. Il dérange et il est donc persécuté. Le prophète est aussi celui qui a des visions de l'avenir où il discerne des châtiments, mais aussi des signes d'espérance si le peuple se convertit.

    Relis le texte avec ces éclaircissements.

  • vemissavemissa Membre
    25 juin modifié

    Pourquoi l'auteur est-il mal compris? que signifie cette phrase ?

    La plupart de nos livres, en effet, ne prennent leur véritable signification qu'après notre mort, et c'est pourquoi dès que nous avons réussi à obtenir une certaine audience du public, c'est-à-dire de gros tirages, les éditeurs trouvent que nous devrions bien faciliter leur tâche, et les laisser tranquillement nous enterrer, c'est à-dire en somme nous mettre dedans une fois encore, une dernière fois.

    je pense un peu à Hugo et à ses Contemplations. Le poète est un visionnaire, un prophète qu'on persécute parce qu'il éclaire les gens et les confronte à la vérité/ réalité.

    Que symbolise la France dans sa pensée? Elle n'est pas seulement sa patrie, elle est plus je pense.

  • Jean-LucJean-Luc Modérateur

    @vemissa

    Bernanos se moque des éditeurs qui veulent gagner de l'argent. Or la notoriété est la plupart du temps acquise après la mort de l'auteur. Bernanos joue sur le double sens de "mettre dedans" (à la fois enterrer, mettre dans un cercueil et (Populaire) Tromper, flouer, escroquer).

    Concernant la conception de la France par Bernanos


  • vemissavemissa Membre

    Merci @Jean-Luc

    J'ai lu ce document. Je pense qu'il a une idée fantasmée de la France dans la mesure ou on sent qu'il la personnifie. Elle n'est pas un simple pays. Elle est le cœur de l'Europe; son esprit qui illumine le reste du monde par ses lumières. Bernanos brosse le portrait de sa patrie qui se caractérise par son attachement à l'honneur, son coté rebelle, la solidarité de son peuple, son attachement aux valeurs: liberté, justice,....

  • Jean-LucJean-Luc Modérateur

    Oui et ne pas oublier l'esprit chevaleresque, celui qui anime l'esprit d'enfance, et la tradition catholique. Ce n'est pas pour rien que Bernanos prend pour modèle Jeanne d'Arc, adolescente qui, de plus, en son temps, n'a pas été défendue par le clergé. Il se réfère indirectement à une formule qui a fait florès de son temps : la France est la "fille aînée de l'Église" depuis le baptême de Clovis. Mais l'anticlérical qui sourd en lui situe l'origine de sa réflexion hors de l'institution ecclésiale en la fondant sur "l'Esprit" (la 3e personne de la Trinité), le dernier terme du texte.

  • vemissavemissa Membre

    Merci beaucoup @Jean-Luc.

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