Comment concilier les règles de la versification (césure à l'hémistiche et enjambements) ?

balteobalteo Membre
1 mai modifié dans Littérature française

Bonjour,

J'ai quelques questions concernant les alexandrins, la versification ainsi que les règles à respecter.

J'ai pris pour exemple une élégie de Desbordes-Valmore datée de 1830 :

Peut-être un jour sa voix tendre et voilée

M'appellera sous de jeunes cyprès;

Cachée alors au fond de la vallée,

Plus heureuse que lui, j'entendrai ses regrets.

Lentement des coteaux je le verrai descendre;

Quand il croira ses pas et ses vœux superflus,

Il pleurera! ses pleurs rafraîchiront ma cendre;

Enchaînée à ses pieds, je ne le fuirai plus.

Je ne le fuirai plus! je l'entendrai; mon âme,

Brûlante autour de lui, voudra sécher ses pleurs;

Et ce timide accent, qui trahissait ma flamme,

Il le reconnaîtra dans le doux bruit des fleurs.

Oh! qu'il trouve un rosier mourant et solitaire!

Qu'il y cherche mon souffle et l'attire dans son sein!

Qu'il dise: " C'est pour moi qu'il a quitté la terre;

Ses parfums sont à moi, ce n'est plus un larcin."

Qu'il dise: "Un jour à peine il a bordé la rive;

Son vert tendre égayait le limpide miroir;

Et ses feuilles déjà , dans l'onde fugitive,

Tombent. Faible rosier, tu n'as pas vu le soir!"

Alors, peut-être, alors l'hirondelle endormie,

A la voix d'un amant qui pleure son amie,

S'échappera du sein des parfums précieux,

Emportant sa prière et ses larmes aux cieux.

Alors, rêvant aux biens que ce monde nous donne,

Il laissera tomber sur le froid monument

Les rameaux affligés dont la gloire environne

Son front triste et charmant.


Alors je resterai seule, mais consolée,

Les vents respecteront l'empreinte de ses pas.

Déjà je voudrais être au fond de la vallée:

Déjà je l'attendrais... Dieu! s'il n'y venait pas.


Marceline Desbordes-Valmore (1786-1859)

Je crois comprendre que les alexandrins doivent comporter une césure et deux hémistiches. Je connais également la notion de rejet et contre-rejet.

Ma question est donc : comment concilier les deux règles et quand le poète peut-il se permettre de ne pas respecter la règle de la césure (6 syllabes // 6 syllabes) comme dans les vers suivants :

Césure après 4 syllabes :

Il pleurera! ses pleurs rafraîchiront ma cendre;


Rejet :

Et ses feuilles déjà , dans l'onde fugitive,

Tombent. Faible rosier, tu n'as pas vu le soir!"


Merci par avance pour vos réponses.

Réponses

  • Jean-LucJean-Luc Modérateur
    1 mai modifié

    Bonjour,

    La ponctuation est trompeuse en plaçant des pauses fortes ailleurs qu'à la césure.

    Pourtant ce sont des alexandrins classiques à 4 accents toniques.

    Il pleurera! / ses pleurs // rafraîchiront / ma cendre;

    Tombent. / Faible rosier, // tu n'as pas vu / le soir!"

    Césure

    La règle classique formulée par Boileau signifie formellement que la césure doit coïncider avec une coupure syntaxique importante. Selon Lancelot (1663), « il n'est pas nécessaire que le sens finisse à la Cesure [...] mais il faut [...] qu'on s'y puisse reposer », ce qui implique par exemple que des « particules » comme qui, je ne peuvent y apparaître. De même, le substantif et l'adjectif ne peuvent figurer de part et d'autre de la césure. D'autre part, si le sens continue après la césure, « il faut qu'il aille au moins jusques à la fin du vers ».

    Wikipedia

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Alexandrin

  • balteobalteo Membre

    Bonjour @Jean-Luc

    Merci pour votre réponse. J'ai cependant du mal à bien comprendre le sens de la règle suivante :

    D'autre part, si le sens continue après la césure, « il faut qu'il aille au moins jusques à la fin du vers ».

    Pourriez-vous expliciter cette règle avec des exemples s'il vous plaît ?

    Merci par avance,

  • duduledudule Membre

    Vous êtes en poèmes, tous les coups sont permis !

    Il faut les repérer mais non les sanctionner,

    Ni de faire d'un principe une règle absolue.

    L'auteur, parfois, peut-être, a un peu trop fort bu,

    Voire pris une choppe...

    d'absinthe dans le nez.

    D'où coule un sang impur,

    Celui de la victoire et des joies

    A venir.


    Bon, ceci ne veut pas dire grand chose ;-) Mais juste pour illustrer qu'on peut en fait couper un peu où l'on veut. Je pense que l'idée de base est qu'il faut que cela sonne bien à l'oreille. Les enjambements/rejets ne sont pas si rares dans le théatre classique. La chanson ne se prive pas non plus de distinguer : Dis, quand reviendras-tu ? — Wikipédia (wikipedia.org)

    [Que les puristes me pardonnent ou punissent !]

  • Lucid_LynxLucid_Lynx Membre
    1 mai modifié

    Horace et Boileau sont des théoriciens magnifiques et de solides modèles, à qui il faut rendre toutes les grâces pour leur contribution au monument magnifique de la littérature. Toutefois, l'âge de l'art normatif est révolu, s'il eût jamais existé...

    On charge souvent, trop souvent à mon goût, l'alexandrin du poids de l'idéal. Il est vrai qu'un alexandrin parfaitement équilibré, ce que vous évoquez comme une règle, garde un charme singulier, une puissance hiératique qui impressionne encore le lecteur sensible du XXIe siècle. Mais il ne s'agit pas d'une obligation. On a trop fait, trop dit sur les règles en poésie.

    D'autre part, si le sens continue après la césure, « il faut qu'il aille au moins jusques à la fin du vers ».

    Ce que j'en comprends, c'est que la césure n'est pas qu'un dispositif rythmique ou euphonique, mais également un mécanisme de distribution du sens. La césure sépare des unités de sens cohérentes et efficaces dont l'équilibre, l'enchaînement autant que l'autonomie, ne peuvent pas être contaminés par une répartition malheureuse de certains outils de langue. La césure ne doit pas perturber la sémantique naturelle du propos. La césure serait-elle une forme de ponctuation ? Piste intéressante. Finalement, c'est aussi une invitation à ne pas prendre la règle au pied de la lettre, en instaurant une priorité supérieure (ce qui apparait d'ailleurs dans l'Art Poétique de Boileau).

    Évidemment et comme d'habitude, je déblatère, inspiré avant tout par la sensibilité du lecteur, plutôt que par le discours analytique et technique. C'est un vice que je cultive soigneusement.

    @dudule les puristes t'imposeront le cilice et une déclamation des Odes d'Horace, dans une alliance sadique du fétichisme chrétien et de l'ingénuité païenne.

  • duduledudule Membre
    1 mai modifié

    Je pense que je vais préférer l'ingénuité païenne ;-) Je ne saurais déclamer Horace... une ch'tite scansion de quelques vers pardonnera-t-elle ?

  • duduledudule Membre
    1 mai modifié

    Notez que, parfois, on refuse l'alexandrin :

    C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar.

    Je n'ai jamais trop compris pourquoi Flaubert n'avait pas franchi le pas : il ne manque que deux syllabes, faciles à rajouter, lesquelles même pourraient renforcer l'allitération en "a"... ce qu'il semble avoir refusé.

    L'alexandrin classique avec césure 6/6 est un carcan dont on peut un peu s'échapper... c'est moins facile avec les hexamètres latins de la langue classique : diverses "coupes" y sont autorisées mais les enjambements y restent assez rarissimes.

  • Jean-LucJean-Luc Modérateur

    @balteo

    Cette règle s'applique dans les deux exemples soumis à l'analyse :

    Il pleurera! / ses pleurs // rafraîchiront / ma cendre;

    Tombent. / Faible rosier, // tu n'as pas vu / le soir!"

    Elle permet aussi le contre-rejet

    Mon mal vient de plus loin //. À peine au fils d'Égée

    Sous les lois de l'hymen je m'étais engagée,

    Mon repos, mon bonheur semblait s'être affermi,

    Athènes me montra mon superbe ennemi.

    Phèdre Racine

    Pour des raisons d'équilibre, il convient de faire coïncider les unités de sens et la rythmique.

    La césure marque un temps de repos dans l'énoncé. Elle correspond à une ponctuation forte entre deux propositions indépendantes juxtaposées. Entre des groupes d’une même proposition, elle devrait se situer soit entre le groupe sujet et le groupe verbal, soit entre le groupe sujet-verbe et le complément. La césure peut mettre en valeur des éléments en position détachée par énumération, apostrophe, apposition.

    Voilà, en contre-exemples, des alexandrins disloqués plus difficiles à saisir :

    Et dès lors (3)/ je me suis baigné (5) / dans le Poème (4)

    De la mer (3, rejet), infusé d'astres (5, en raison du S), et lactescent (4)

    Rimbaud


  • balteobalteo Membre

    Bonjour

    Merci à tous et notamment @Jean-Luc pour ces explications. Je comprends mieux maintenant !

  • duduledudule Membre

    Ces vers... il faut les écouter. Pas simplement les lire.

    Ecoutez ici les (brillantes) coupes :

    Fraissinet - Dis, quand reviendras-tu ? ( Reprise Barbara ) - YouTube

    [Je suis désolé de reprendre toujours le même exemple de texte... mais je n'y peux rien... il est parfait. On peut quasiment réciter Harmonie du soir sur le même thème musical ;-)]


    J'en suis venu à me demander si, dans un alexandrin, un "souffle/soupir" au sens musical, pouvait constituer un pied.

  • Lucid_LynxLucid_Lynx Membre

    Sans vouloir faire mon iconoclaste, je ne suis vraiment pas touché par cette interprétation. Le ton, la voix, la posture, tout me met presque mal à l'aise. Mon avis à part, il faut toujours encourager ce genre de travail, bien sûr. C'est ainsi qu'un patrimoine se préserve : par l'action, par la (re)production vivante et la transmission.

  • lamaneurlamaneur Modérateur

    Je ne la connaissais pas, mais je la trouve très belle.

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