Méthode commentaire Méthode dissertation

Points de vues dans ces textes de La Rochefoucauld et de Dumas

ArthurrrArthurrr Membre

Bonjour à tous,

Quels sont les points de vues des textes qui suivent ? Sont-ils bien omniscients ? Merci !

La Rochefoucauld, Mémoires, livre I

D’autres sujets animèrent encore le Roi et le Cardinal contre la Reine et contre Mme de Chevreuse : le comte d’Hollande vint en France, ambassadeur extraordinaire d’Angleterre, pour traiter le mariage du roi son maître avec Madame, sœur du Roi ; il était jeune, bien fait, et il plut à Mme de Chevreuse. Pour honorer leur passion, ils formèrent le dessein de faire une liaison d’intérêts et même de galanterie entre la Reine et le duc de Bouquinquan, bien qu’ils ne se fussent jamais vus. Les difficultés d’une telle entreprise n’étonnèrent point ceux qui y avaient le principal intérêt : la Reine était telle que je l’ai dépeinte, et le duc de Bouquinquan était favori du roi d’Angleterre, jeune, libéral, audacieux, et l’homme du monde le mieux fait. Mme de Chevreuse et le comte de Hollande trouvèrent toutes les facilités qu’ils désiraient auprès de la Reine et auprès du duc de Bouquinquan : il se fit choisir pour venir en France épouser Madame au nom du roi son maître, et il y arriva avec plus d’éclat, de grandeur et de magnificence que s’il eût été roi. La Reine lui parut encore plus aimable que son imagination ne lui avait pu représenter, et il parut à la Reine l’homme du monde le plus digne de l’aimer. […]

Les choses étaient dans ces termes, quand la reine d’Angleterre partit pour aller trouver le roi son mari ; elle fut menée par le duc et par la duchesse de Chevreuse. Le duc de Bouquinquan eut dans cette réception tout le sujet qu’il désirait de faire paraître sa magnificence et celle d’un royaume dont il était le maître, et il reçut Mme de Chevreuse avec tous les honneurs qu’il aurait pu rendre à la Reine qu’il aimait. Elle quitta bientôt la cour du roi d’Angleterre, et revint en France avec le duc son mari ; elle fut reçue du Cardinal comme une personne dévouée à la Reine et au duc de Bouquinquan ; il essaya néanmoins de la gagner, et de l’engager à le servir auprès de la Reine ; il crut même quelque temps qu’elle lui était favorable ; mais il ne se fiait pas assez à ses promesses pour ne se pas assurer par d’autres précautions. Il voulut en prendre même du côté du duc de Bouquinquan ; et sachant qu’il avait eu un long attachement, en Angleterre, pour la comtesse de Carlille, le Cardinal sut ménager si adroitement l’esprit fier et jaloux de cette femme, par la conformité de leurs sentiments et de leurs intérêts, qu’elle devint le plus dangereux espion du duc de Bouquinquan. L’envie de se venger de son infidélité et de se rendre nécessaire au Cardinal la portèrent à tenter toutes sortes de voies pour lui donner des preuves certaines de ce qu’il soupçonnait de la Reine. Le duc de Bouquinquan était, comme j’ai dit, galant et magnifique ; il prenait beaucoup de soin de se parer aux assemblées ; la comtesse de Carlille, qui avait tant d’intérêt de l’observer, s’aperçut bientôt qu’il affectait de porter des ferrets de diamants qu’elle ne connaissait pas ; elle ne douta point que la Reine ne les lui eût donnés ; mais pour en être encore plus assurée, elle prit le temps, à un bal, d’entretenir en particulier le duc de Bouquinquan, et de lui couper les ferrets, dans le dessein de les envoyer au Cardinal. Le duc de Bouquinquan s’aperçut le soir de ce qu’il avait perdu, et jugeant d’abord que la comtesse de Carlille avait pris les ferrets, il appréhenda les effets de sa jalousie, et qu’elle ne fût capable de les remettre entre les mains du Cardinal pour perdre la Reine. Dans cette extrémité, il dépêcha à l’instant même un ordre de fermer tous les ports d’Angleterre, et défendit que personne n’en sortît, sous quelque prétexte que ce pût être, devant un temps qu’il marqua ; cependant il fit refaire en diligence des ferrets semblables à ceux qu’on lui avait pris, et les envoya à la Reine, en lui rendant compte de ce qui était arrivé. Cette précaution de fermer les ports retint la comtesse de Carlille, et elle vit bien que le duc de Bouquinquan avait eu tout le temps dont il avait besoin pour prévenir sa méchanceté. La Reine évita de cette sorte la vengeance de cette femme irritée, et le Cardinal perdit un moyen assuré de convaincre la Reine et d’éclaircir le Roi de tous ses doutes, puisque les ferrets venaient de lui et qu’il les avait donnés à la Reine.


Alexandre Dumas, Les Trois Mousquetaires, chapitre 20

La reine entra dans la salle : on remarqua que, comme le roi, elle avait l’air triste et surtout fatigué. Au moment où elle entrait, le rideau d’une petite tribune s’ouvrit, et l’on vit apparaître la tête pâle du cardinal. Ses yeux se fixèrent sur ceux de la reine, et un sourire de joie terrible passa sur ses lèvres : la reine n’avait pas ses ferrets de diamants. [...]

Le cardinal parlait au roi tout bas et ce dernier était très pâle. Le roi fendit la foule ; il s’approcha de la reine, et d’une voix altérée :

« Madame, lui dit-il, pourquoi donc, s’il vous plaît, n’avez-vous point vos ferrets de diamants, quand vous savez qu’il m’eût été agréable de les voir ? »

La reine étendit son regard autour d’elle, et vit derrière le roi le cardinal qui souriait d’un sourire diabolique.

« Sire, dit-elle, je puis les envoyer chercher au Louvre, où ils sont, et ainsi les désirs de Votre Majesté seront accomplis.

– Faites, Madame, faites, et cela au plus tôt : car dans une heure le ballet va commencer. »

La reine salua en signe de soumission et suivit les dames qui devaient la conduire à son cabinet.

[...] Le cardinal s’approcha du roi et lui remit une boîte. Le roi l’ouvrit et y trouva deux ferrets de diamants.

« Que veut dire cela ? demanda-t-il au cardinal.

– Rien, répondit celui-ci, seulement si la reine a les ferrets, ce dont je doute, comptez-les, Sire, et si vous n’en trouvez que dix, demandez à Sa Majesté qui peut lui avoir dérobé les deux ferrets que voici. »

Le roi regarda le cardinal comme pour l’interroger ; mais il n’eut le temps de lui adresser aucune question : un cri d’admiration sortit de toutes les bouches.

[...] Sur l’épaule gauche de la reine étincelaient les ferrets, soutenus par un nœud de même couleur que les plumes et la jupe. Le roi tressaillit de joie et le cardinal de colère ; cependant, distant comme il l’était de la reine, ils ne pouvaient compter les ferrets ; la reine les avait, seulement en avait-elle dix ou en avait-elle douze ?

En ce moment les violons sonnèrent le signal du ballet. Le roi s’avança ; on se mit en place, et le ballet commença. Le roi figurait en face de la reine, et chaque fois qu’il passait près d’elle, il dévorait du regard ses ferrets, dont il ne pouvait savoir le compte. Une sueur froide couvrait le front du cardinal.

[...] « Je vous remercie, Madame, lui dit le roi, de la déférence que vous avez montrée pour mes désirs, mais je crois qu’il vous manque deux ferrets et je vous les rapporte. »

À ces mots, il tendit à la reine les deux ferrets que lui avait remis le cardinal.

« Comment, Sire ! s’écria la jeune reine, jouant la surprise, vous m’en donnez encore deux autres ; mais alors, cela m’en fera donc quatorze ? » En effet, le roi compta, et les douze se trouvèrent sur l’épaule de Sa Majesté.

Réponses

  • Bonjour, pour Dumas, c'est certain : omniscient.

    J'hésite pour La Rochefoucauld : en effet, des Mémoires sont toujours subjectifs. L'omniscience n'est qu'apparence. Cela dit, je doute encore.

    Attendre une autre réponse.

  • Jean-LucJean-Luc Modérateur

    Pour le texte de Dumas, je dirais plutôt focalisation externe. Ce que nous savons des réactions des personnages, de leurs sentiments est le fruit d'une observation extérieure.

    Seule, cette phrase pourrait relever de la focalisation interne : "cependant, distant comme il l’était de la reine, ils ne pouvaient compter les ferrets ; la reine les avait, seulement en avait-elle dix ou en avait-elle douze ?"

    Pour La Rochefoucauld, nous avons bien accès, à plusieurs reprises, à l'intériorité des acteurs, c'est une focalisation 0 ou omnisciente.

  • Merci pour ces réponses !

  • @Jean-Luc , Bonjour.

    Je ne doute pas de la justesse de tes réponses.

    • Mais je repose la question : dans quelle mesure peut-on attribuer à des Mémoires une focalisation omnisciente ?
    • Autre chose me turlupine : pourquoi focalisation externe ? Exemples : sourire de joie terrible, sourire diabolique (l'écrivain prend parti).

    Merci de tes explications.

  • Jean-LucJean-Luc Modérateur

    Ce n'est pas tant le fait qu'il s'agisse de mémoires avec un présupposé subjectif ; en effet dans des mémoires , on pourrait s'attendre à une focalisation interne, des faits vécus et interprétés par les yeux du narrateur. Mais le texte de La Rochefoucauld, dans sa restitution des événements tels qu'il les a vécus, nous donne accès aux pensées des personnages, à leur manière de comprendre les situations et aux décisions conséquentes qu'ils mettent en œuvre. Le mémorialiste se comporte alors en narrateur omniscient, en historien impartial.

    Le texte de Dumas n'est pas omniscient parce que le narrateur ne nous donne pas accès à l'intériorité des personnages. Il se contente de décrire ce qu'il voit. Son interprétation subjective reste extérieure. Il pourrait d'ailleurs se tromper dans ce qu'il croit constater. Le parti pris ne signe donc pas un point de vue omniscient. Les événements restent perçus par les yeux du narrateur et non des personnages.

  • Bonjour, pour La Rochefoucauld, je suis tout à fait d'accord avec Jean-Luc, cette phrase par exemple relève clairement de l'omniscience "La Reine lui parut encore plus aimable que son imagination ne lui avait pu représenter, et il parut à la Reine l’homme du monde le plus digne de l’aimer." Je pense qu'il n'est pas rare que des mémoires présentent ce choix de focalisation, le mémorialiste se présentant en effet comme un historien qui nous révèle les motivations de chaque acteur de l'histoire.

    Pour Dumas c'est moins net, à première lecture j'ai pensé à un narrateur omniscient mais en effet en relisant suite à la réponse de Jean-Luc je ne trouve aucun indice d'accès à l'intériorité des personnages. On dirait que le narrateur est une personne du public.

  • Merci à vous deux. 😉

    J'ai toujours trouvé le point de vue externe difficile à repérer. Une caméra qui filme objectivement ce qu'elle voit me paraît une bonne définition.

    Très souvent, dans les textes, les divers points de vue alternent.

    Il me semble que l'écriture d'Hemingway relève souvent du point de vue externe (d'où, pour moi, son désintérêt).

Connectez-vous ou Inscrivez-vous pour répondre.