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Assia Djebar, L’Amour, la fantasia - La Seconde Guerre mondiale se termina... — Forum littéraire

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Assia Djebar, L’Amour, la fantasia - La Seconde Guerre mondiale se termina...

ZelgaynZelgayn Membre

Bonsoir, je dois étudier un extrait du roman "L'Amour, la fantasia" de Assia Djebar mais j'ai du mal à relever les principales idées et axes/points du texte. Pourriez-vous m'aider à me donner une piste d'analyse ? Dans le cadre d'un commentaire composé à faire pour un cours sur les métamorphoses de l'écriture de soi. Voici l'extrait en question :

La Seconde Guerre mondiale se termina, dans mon pays épargné mais qui avait livré son important contingent de soldats tués au front, par une flambée nationaliste. Un enchaînement de violences marqua le jour même de l’Armistice. Dans ma ville natale, on parla d’un complot déjoué de justesse : des armes volées à l’arsenal, une bombe éclatée à l’hôpital militaire. Les auteurs de ces troubles furent arrêtés peu après. Aux vacances d’été qui suivirent, je participai à une cérémonie inaccoutumée, qui rappelait les enterrements. Le neveu de ma grand-mère, arrêté parmi les comploteurs, avait été condamné aux travaux forcés comme un brigand. Afflux des voiles blancs des visiteuses ; la liturgie du deuil ennoblissait la maison modeste, où habitait la jeune sœur de ma grand-mère. Était-ce une mort sans cadavre ? Nous stationnions, grappes d’enfants interloqués, dans le vestibule : les matrones entraient, s’installaient sur les matelas, dodelinaient de la tête pour partager le lamento de la mère qui, le front serré d’un bandeau blanc, se laissait aller, par convulsions suraiguës, au déroulé de la douleur. Nous qui regardions, nous nous sentions fascinés du manque étrange : l’absence de cadavre altérait la cérémonie. Du rite habituel, ne se conservaient que les paroles, que la solidarité et la soumission féminines, réaffirmées durant la psalmodie de la mère… Au retour, nous entendîmes parler, par bribes, de « travaux forcés » (condamnation inattendue pour ce fils qu’on n’enterrait point, mais qu’on pleurait), d’une bombe, d’un vol d’armes : tout un roman était évoqué à mi-voix par les bourgeoises, sur le ton de la commisération ou de la fatalité. Je fus frappé par le verdict formulé par ma grand-mère : non sur le neveu qu’elle s’abstint de juger en héros ou en voleur de grand chemin, ni sur le malheur qui touchait sa famille dont elle se voulait le porte-parole. Mais elle condamna sa sœur parce qu’au cours de ce rassemblement, celle-ci avait exposé son chagrin avec un excès d’emphase. L’essentiel, pour l’aïeule, était de se maintenir à la hauteur du rôle que heur ou malheur vous imposait. Le neveu fut gracié l’année suivante : je ne me souviens pas que ma grand-mère revînt, elle, sur son jugement à l’égard de sa cadette qui avait déshabillé trop lyriquement sa peine. Dans les lieux à peine changés aujourd’hui de la demeure familiale, c’est ce tribunal qu’incarne, pour moi, le fantôme de l’aïeule morte. Comment une femme pourrait parler haut, même en langue arabe, autrement que dans l’attente du grand âge ? Comment dire « je » puisque ce serait dédaigner les formules couvertures qui maintiennent le trajet individuel dans la résignation collective ?... Comment entreprendre de regarder son enfance, même si elle se déroule différente ? La différence, à force de la taire, disparaît. Ne parler que de la conformité, pourrait me tancer ma grand-mère : le malheur intervient, inventif avec une variabilité dangereuse. Ne dire de lui que sa banalité, par prudence plutôt que par pudeur, et pour le conjurer… Quant au bonheur, trop court toujours, mais dense et pulpeux, concentrer ses forces à en jouir, yeux fermés, voix en dedans… Laminage de ma culture orale en perdition : expulsée à onze, douze ans de ce théâtre des aveux féminins, ai-je par là même été épargnée du silence de la mortification ? Écrire les plus anodins des souvenirs d’enfance renvoie donc au corps dépouillé de voix. Tenter l’autobiographie par les seuls mots français, c’est, sous le lent scalpel de l’autopsie à vif, montrer plus que sa peau. Sa chair se desquame, semble-t-il, en lambeaux du parler d’enfance qui ne s’écrit plus. Les blessures s’ouvrent, les veines pleurent, coule le sang de soi et des autres, qui n’a jamais séché. Sous les projecteurs des mots voraces ou déformants, la nuit ancestrale se déploie. Avale le corps dans sa grâce d’éphémère. Nie les gestes dans leur spécificité. Ne laisse subsister que les sons. Parler de soi-même hors de la langue des aïeules, c’est se dévoiler certes, mais pas seulement pour sortir de l’enfance, pour s’en exiler définitivement. Le dévoilement, aussi contingent, devient, comme le souligne mon arabe dialectal du quotidien, vraiment « se mettre à nu ». Or cette mise à nue, déployée dans la langue de l’ancien conquérant, lui qui, plus d’un siècle durant, a pu s’emparer de tout, sauf précisément des corps féminins, cette mise à nu renvoie étrangement à la mise à sac du siècle précédent. Le corps, hors de l’embaumement des plaintes rituelles, se retrouve comme fagoté de hardes. Reviennent en écho les clameurs des ancêtres désarçonnés lors des combats oubliés ; et les hymnes des pleureuses, le thrène des spectatrices de la mort les accompagnent. 

Réponses

  • Jean-LucJean-Luc Modérateur
    décembre 2021 modifié

    Bonsoir,

    C'est un texte très riche.

    Quelques pistes :

    • l'enfance revisitée par une adulte
    • le poids de la tradition, l'identité
    • ambiguïté et déchirement : fidélité à la tradition ou émancipation, affection contre libération, idiome dialectal fruste contre précision et rationalité de la langue du colonisateur, dilemme et souffrance résultante, culpabilité
    • violence des situations, violence sociale et familiale, violence des confidences, violence faite contre soi, violence des souvenirs, de la culture, de l'histoire
  • Merci beaucoup. Selon vous, devrais-je suivre une de ces pistes ou en traiter plusieurs ?

  • Jean-LucJean-Luc Modérateur

    Je crois qu'il faut rendre compte de toutes à partir d'un fil conducteur : la relecture d'un souvenir d'enfance signifiant.

    Tu répondrais ainsi à ton parcours "les métamorphoses de l'écriture de soi".

  • J'ai énormément de mal avec le style d'Assia Djebar, j'ai réussi à comprendre partiellement le texte mais je ne parviens pas à faire de lien avec le poids de l'identité et de la tradition, l'ambiguïté et le déchirement, la violence du texte... etc.

  • Jean-LucJean-Luc Modérateur

    Poids de l'identité et de la tradition : La jeune Assia découvre "une cérémonie inaccoutumée, qui rappelait les enterrements." Au cours de cette rencontre, elle fait l'expérience de "la solidarité et la soumission féminines".

    Ambiguïté et déchirement : la jeune fille est tiraillée entre deux pôles

    • les attaches familiales, le respect dû aux adultes, la langue dialectale gutturale qui fascine par sa force, le rejet du colonisateur cruel et tyrannique...
    • le désir de s'émanciper, le refus de taire la souffrance, de subir le carcan social, le voile (voir à la fin le thème du dévoilement qui s'accompagne de la mise à nu qui choque au propre et au figuré), chance d'avoir accédé à la culture française " ai-je par là même été épargnée du silence de la mortification ?", maîtrise d'une langue analytique "Tenter l’autobiographie par les seuls mots français, c’est, sous le lent scalpel de l’autopsie à vif, montrer plus que sa peau."

    Mais cet écartèlement est vécu sous le signe de la souffrance et de la culpabilité : choisir la langue du colonisateur et vouloir se dévoiler (au propre et au figuré), s'émanciper, c'est trahir les siens...

    Il y a une belle réflexion sur le pouvoir des mots qui ressuscite un passé oublié, refoulé : "Sous les projecteurs des mots voraces ou déformants, la nuit ancestrale se déploie".

  • ZelgaynZelgayn Membre
    décembre 2021 modifié

    Je ne suis pas sûr de moi, est ce que la tradition est un poids pour Assia Djebar car elle la rattache au passé, à la souffrance endurée par ses ancêtres durant la mise à sac de l'Algérie par les colons ? Ou alors il s'agit d'un poids car la tradition l'empêche d'avancer, de passer à autre chose et d'être libre ?

  • Jean-LucJean-Luc Modérateur
    décembre 2021 modifié

    La tradition est ambivalente : "nous nous sentions fascinés du manque étrange : l’absence de cadavre altérait la cérémonie. Du rite habituel, ne se conservaient que les paroles, que la solidarité et la soumission féminines, réaffirmées durant la psalmodie de la mère… "

    "c’est ce tribunal qu’incarne, pour moi, le fantôme de l’aïeule morte. Comment une femme pourrait parler haut, même en langue arabe, autrement que dans l’attente du grand âge ?" L'affection respectueuse pour la grand-mère est abimée par ce déni de l'expression. Assia peut-elle se donner le droit de se mettre à nu aujourd'hui ?

    Il y a aussi ce choix d'employer la langue du colonisateur (plutôt que l'arabe dialectal) qui permet l'émancipation, mais trahit les aïeux : "Or cette mise à nue, déployée dans la langue de l’ancien conquérant, lui qui, plus d’un siècle durant, a pu s’emparer de tout, sauf précisément des corps féminins, cette mise à nu renvoie étrangement à la mise à sac du siècle précédent. Le corps, hors de l’embaumement des plaintes rituelles, se retrouve comme fagoté de hardes. Reviennent en écho les clameurs des ancêtres désarçonnés lors des combats oubliés ; et les hymnes des pleureuses, le thrène des spectatrices de la mort les accompagnent."

  • D'accord, je vois mieux. Désolé de prendre autant de votre temps, j'ai juste une dernière question . Vous m'aviez donné cette piste d'analyse dans votre premier commentaire : "violence des situations, violence sociale et familiale, violence des confidences, violence faite contre soi, violence des souvenirs, de la culture, de l'histoire". J'aimerais que cette piste fasse l'objet d'un axe dans le développement de mon commentaire composé, mais j'ai assez peu d'éléments en main pour édifier une partie solide, avez-vous des idées ? Merci.

  • Jean-LucJean-Luc Modérateur
    décembre 2021 modifié

    Dans l'ordre

    • violence des attentats
    • violence de la répression
    • violence de la réaction familiale qui organise un simulacre d'enterrement (du moins c'est ce que perçoit l'enfant)
    • violence de la douleur de la mère
    • violence de l'aïeule qui condamne sa sœur
    • violence faite aux femmes par le voile et le bridage de leurs sentiments
    • violence du recours au français
    • violence de l'émancipation et de la révolte (pour les hommes, le sursaut nationaliste, pour les femmes, se libérer du carcan traditionaliste)
    • violence de l'analyse des souvenirs dont l'émergence se confond avec la violence de l'histoire dans la mémoire collective

    La violence est bien un fil conducteur.

  • ZelgaynZelgayn Membre

    Bonjour, j'écris ce message pour demander de l'aide, je dois bientôt passer un rattrapage pour lequel on m'a donné très peu de temps, cependant, je dois repasser sur exactement le même sujet que le premier oral (que j'ai raté de peu, 9,5/20).

    Il s'agit d'un oral sur un extrait de L'amour, La Fantasia de Assia Djebar :

    [même extrait]

  • ZelgaynZelgayn Membre
    22 juin modifié

    Voici mon travail sur cet extrait :


    Aujourd’hui, dans ce commentaire composé, nous étudierons un extrait de L’Amour, la fantasia, un roman d’Assia Djebar publié pour la première fois en 1985. Dans le contexte du roman, notre extrait se situe dans le chapitre intitulé « La mise à sac », au milieu du deuxième mouvement nommé « Transes », issu de la troisième partie du roman, quant à elle intitulée « Les voix ensevelies ». Cet extrait s’étend du début de la page 222 à la fin de la page 224 : Dans lequel la narratrice, Assia Djebar, revient sur son enfance durant un rassemblement familial.

      (Lecture de l’extrait)

    Ici, Djebar, de par la relecture de ce souvenir, a recours à l’écriture autobiographique et historique, puisqu’elle relate des évènements dans un style personnel, où elle évoque son enfance, et à quelle point elle a été déterminante. De ce fait, nous sommes en droit de nous demander pourquoi ???. Nous nous poserons donc la question suivante : En quoi Assia Djebar fait-elle la relecture d’une souvenir d’enfance signifiant ?

    Dans l’objectif d’apporter une réponse à cette problématique, nous structurerons notre travail à l’aide du plan suivant : Dans une première partie, nous parlerons du poids de la tradition et de l’identité qui pèse sur Assia Djebar, puis, dans une seconde partie, nous verrons en quoi notre extrait repose sur un principe d’ambiguïté et de déchirement, enfin, dans une dernière partie, nous traiterons de la violence qui caractérise le texte.

     

     

     

    I-                   Le poids de la tradition et de l’identité

            Alors que l’auteure replace le texte dans son contexte historique, c’est-à-dire peu après la fin de la seconde guerre mondiale, cette dernière revient sur son enfance, ou du moins, un souvenir de son enfance, laquelle a été régie par la tradition, et l’identité d’Assia Djebar. En fait, il ne s’agit pas vraiment de son enfance mais de son existence même qui a été déterminante , puisque depuis sa naissance le sang algérien coule dans ses veines, naturellement, la tradition et l’identité ont été des fardeaux innés pour la jeune Assia. Nous pourrions dire qu’elle est soumise à son identité de la même façon qu’elle l’est à la tradition. « Aux vacances d’été qui suivirent, je participai à une cérémonie inaccoutumée », dit la narratrice, soit, Djebar, de la ligne 10 à 11. Ici, on devine que cette cérémonie inaccoutumée est une tradition religieuse, plus précisément, un rite funéraire : Djebar enchaîne avec « qui rappelait les enterrements » (l. 11-13), à ce moment là de sa vie, elle n’est qu’une enfant, de son point de vue, sa famille organise un simulacre d’enterrement. Cette tradition, au-delà de commémorer, est nuisible pour Djebar puisqu’elle la rattache au passé, à la souffrance endurée par ses ancêtres durant la colonisation de l’Algérie par les français. L’auteure résume cette idée aux lignes 79 à 81, je cite : « Les blessures s’ouvrent, les veines pleurent, coule le sang de soi et des autres, qui n’a jamais séché ». Le sang n’a jamais séché, cela signifie que la douleur vécue par les ancêtres persiste, elle est intemporelle.

    Au cours de cette rencontre familiale, la jeune Assia fait l’expérience de la solidarité ainsi que de la soumisson féminine : « Du rite habituel, ne se conservaient que les paroles, que la solidarité et la soumission féminines » (l. 27-29). Cette soumission de la femme qu’évoque Djebar passe par plusieurs éléments, notamment le port du voile, qui est symbolique d’une inégalité entre hommes et femmes dans l’islam (droits limités, codes imposés, statut inférieur…). Ainsi, le voile faisant l’objet d’une tradition religieuse, nous pouvons dire que la soumission féminine est intimement liée à la tradition, d’où cette notion de poids pour Assia Djebar. Prendre part à la tradition c’est, fatalement, renoncer à la liberté, liberté que Djebar désire par-dessus tout, la liberté de se dévoiler, au sens propre comme figuré, de ne plus taire la souffrance, que elle et autrui subissent : « La différence, à force de la taire, disparaît » (l. 61-62), Djebar souhaite que cette souffrance ne sombre pas dans l’oubli, d’où le besoin de revenir sur ce souvenir d’enfance. Quant à la solidarité qu’évoque Djebar, elle constitue également un poid pour cette dernière car, malgré ses bienfaits notoires, cete solidarité empêche la jeune Assia d’emprunter une voie individuelle, elle dit, je cite (l. 56-59) : « Comment dire « je » puisque ce serait dédaigner les formules-couvertures qui maintiennent le trajet individuel dans la résignation collective ? » (formules-couvertures = « nous », « vous », « ils »…) [trajet individuel = maintenu dans la résignation collective = soumission]. Sa place dans l’islam, ainsi que sa place au sein de ce rite ne lui permettent pas d’exprimer des sentiments personnels, Djebar est comme entravée de sa liberté. Encore une fois, ici c’est la tradition qui pèse sur la jeune Assia, qui ne peut s’en délivrer sous peine de trahir les siens et sa religion, elle est donc dans une impasse.

     

     

    II-                 Ambiguïté et déchirement

     

    Comme nous disions précedemment, Assia Djebar se trouve dans une impasse. Puisque cette dernière est tiraillée entre deux pôles : D’un côté, elle souhaite s’émanciper et s’affranchir des codes traditionnels et familiaux qui lui collent à la peau, mais d’un autre elle ne veut pas décevoir ses proches, trahir les siens. Cette distinction entre ces deux pôles est faite par l’intermédiaire de l’opposition entre la langue arabe et française, parler la langue des aïeules, soit, l’arabe, c’est perpétuer la tradition et respecter ses pairs, mais se soumettre à l’autorité familiale. En revanche, parler la langue des colonisateurs, donc, le français, c’est s’émanciper et se dévoiler : « Tenter l’autobiographie par les seuls mots français, c’est, sous le lent scalpel de l’autopsie à vif, montrer plus que sa peau », dit Djebar de la ligne 75 à 77. En parlant de dévoilement, nous parlions plus tôt du double sens du terme « dévoiler », puisqu’il évoque le retrait du voile, le hidjab, et par conséquent l’apostasie, mais « dévoiler » peut aussi renvoyer au fait de se livrer, de montrer ses sentiments, ses opinions, d’être libre. La narratrice, Djebar, décrit cette idée de dévoilement par l’expression « se mettre à nu » (l. 91). Encore une fois, on observe ce double sens, puisque se dévêtir du hidjab c’est, en quelque sorte, se dénuder, de même pour le dévoilement personnel. Ce n’est pas la seule métaphore que fait Djebar, puisqu’aux lignes 73 à 75 elle dit, je cite : « Ecrire les plus anodins des souvenirs d’enfance renvoie donc au corps dépouillé de voix ». On retrouve ici une idée de superficialité dans le fait d’évoquer seulement ce qui est apparent, soit, le corps. Avec cette phrase, l’auteure opère également une transition, puisqu’elle parle de son « je » du présent (évocation des souvenirs). Djebar continue de filer la métaphore de la mise à nue, je cite (l. 92-95) « Or cette mise à nue, déployée dans la langue de l’ancien conquérant, lui qui, plus d’un siècle durant, a pu s’emparer de tout, sauf précisément des corps féminins ».

    Cette volonté de se dévoiler traduit donc chez la jeune Assia un rejet de la tradition, des codes et de la famille, un rejet qui choque, d’autant plus qu’elle est musulmane de naissance. Dans le texte, ce rejet est vu comme un sorte de rupture avec son appartenance, l’auteure dépeint ce déchirement par cette phrase, je cite : « Parler de soi-même hors de la langue des aïeules, c’est se dévoiler certes, mais pas seulement pour sortir de l’enfance, pour s’en exiler définitivement » (l. 86-89). On ressent également ce détachement avec la tradition et la famille aux lignes 52 à 56, je cite : « c’est ce tribunal qu’incarne, pour moi, le fantôme de l’aïeule morte. Comment une femme pourrait parler haut, même en langue arabe, autrement que dans l’attente du grand âge ? » (grand âge = autoritaire / parler haut = autorité). Ici, l'affection et le respect pour la grand-mère sont fragilisés par le déni de l'expression « tribunal ». Dans notre extrait, Djebar décrit le rejet de l’arabe comme un acte de trahison, choisir la langue française reviens à tolérer la souffrance infligée à ses ancêtres, se soumettre à la tyrannie et la cruauté des colonisateurs, du point de vue de la famille : « cette mise à nu renvoie étrangement à la mise à sac du siècle précédent » (l. 95-96). Mais, du point de vue de Djebar, parler et écrire la langue des colons est percue comme une chance, elle s’estime elle-même chanceuse d’avoir pu accéder à la culture française. L’arabe, bien que fascinant par sa force locutive, ne permet pas à Djebar de se dévoiler, car ce dialecte est automatiquement lié à la tradition et à la religion : « Laminage de ma culture orale en perdition : expulsée à onze, douze ans de ce théâtre des aveux féminins, ai-je par là même été épargnée du silence de la mortification ? » (l. 70-73). Tandis que, utiliser la langue française c’est s’exprimer sous le prisme de la liberté.  

     

     

    III-                La violence du texte

     

    S’il y a bien une chose qui caractérise notre extrait, c’est la violence. Une violence qui s’observe partout, qu’elle soit sociale, familiale, culturelle, mémorielle, historique… etc. En fait, au-delà de caractériser notre texte, la violence fonctionne comme un fil conducteur. À commencer par la violence que la narratrice, Assia Djebar, se fait soi-même. Violence qu’elle s’inflige en trahissant les siens par le rejet de l’arabe dialectal et de la tradition, provoquant en elle souffrance et culpabilité. La jeune Assia subit aussi une violence endurée par toutes les femmes, le port du voile et le bridage de ses sentiments. Parallèlement, Djebar se fait aussi violence en tant qu’adulte, puisqu’écrire ces souvenirs d’enfance revient à ressasser un passé douloureux. Dans l’analyse de ces souvenirs, leur émergence se confond avec la violence de l’histoire dans la mémoire collective. Nous pouvons alors observer dans le texte une réflexion sur le pouvoir des mots, la narratrice dit à la ligne 82 et 83 : « Sous les projecteurs des mots voraces ou déformants, la nuit ancestrale se déploie ». À travers l’emploi des mots, Djebar ressuscite un passé oublié. Par souffrance et culpabilité, l’auteure a refoulée son passé, désirant oublier cette dure réalité.

    La violence caractérise également le texte par son omniprésence, l’extrait s’ouvre sur « La Seconde Guerre mondiale », d’entrée de jeu, le texte est placé sous le prisme de la violence. Est aussi évoqué dans notre extrait une histoire de complot : « Dans ma ville natale, on parla d’un complot déjoué de justesse » (l. 6-7), lequel aurait été orchestré, entre autre, par le neveu de la grand-mère d’Assia Djebar : « Le neveu de ma grand-mère, arrêté parmi les comploteurs » (l. 12-13). On retrouve alors des allusions à la violence avec la mention d’ « armes volées » (l. 7) ou de « bombe éclatée » (l. 8). Djebar raconte le déroulé de la cérémonie parallèlement à cette histoire de complot, qui s’avère être en réalité un attentat. Historiquement, l’Algérie a toujours été une nation secouée par le terrorisme, de nombreux attentats contre des civils ont eu lieu, notamment par des groupes islamistes. Le désir de Djebar de s’émanciper, d’utiliser le français, caractérise aussi un désir de s’échapper de la violence de cette nation, l’arabe est un beau dialecte mais souillé par la violence de ses locuteurs. À travers l’attentat à la bombe du neveu, et le désir de la jeune Assia d’utiliser le français, on observe chez les deux une volonté d’émancipation, qui symbolise la révolte des civilis d’Algérie, pour les hommes, il s’agit d’un sursaut nationaliste, nationalisme qui est mentionné en début de texte, je cite : « dans mon pays épargné mais qui avait livré son important contingent de soldats tués au front, par une flambée nationaliste » (l. 1-4). Quant aux femmes, leur révolte consiste à se libérer du carcan social, pour la jeune Assia, il s’agit du traditionalisme familial. En Algérie, les révolutionnaires ont été réprimés, Djebar montre la violence de cette répression dans le texte, par exemple, le neveu a été jugé, je cite : « comme un brigand » (l. 14), et condamné aux, je cite : « travaux forcés » (l. 31), du côté de la jeune Assia, on peut dire que la répression s’opère par le rejet de la famille vis-à-vis de son émancipation.

    Enfin, la violence du texte s’opère au sein même de la famille, l’aïeule, soit, la grand-mère d’Assia, condamne sa propre sœur, je cite : « Mais elle condamna sa sœur parce qu’au cours de ce rassemblement, celle-ci avait exposé son chagrin avec un excès d’emphase » (l. 41-44), une fois de plus, la tradition est indirectement responsable de la violence que subit les femmes : « L’essentiel, pour l’aïeule, était de se maintenir à la hauteur du rôle que heur ou malheur vous imposait ». On observe également la violence par le biais de la mère : « les matrones entraient, s’installaient sur les matelas, dodelinaient de la tête pour partager le lamento de la mère qui, le front serré d’un bandeau blanc, se laissait aller, par convulsions suraiguës, au déroulé de la douleur ».

     

     

     

    Pour en conclure avec notre sujet, nous pouvons dire que Assia Djebar fait la relecture d’un souvenir d’enfance signifiant car elle montre le rôle déterminant et restrictif de la tradition, la religion, la famille et l’identité, qui ont constitué un carcan social pour la jeune Assia, dont le seul moyen de s’en libérer était de de dévoiler ses sentiments dans la langue française, de s’émanciper. Par ceci, Djebar montre la situation d’ambiguïté dans laquelle elle était, ainsi que l’inéluctabilité du déchirement avec les siens, en ces deux éléments, le souvenir d’enfance sur lequel revient Djebar est teinté de violence, ce passé est douloureux et le ressasser permet à Djebar de ne pas oublier cette souffrance, et de l’exposer par le biais de l’autographie, voilà en quoi ce souvenir est signifiant, parce qu’il est représentatif de ce que subisse les femmes algériennes, la soumission à l’autorité religieuse.










    Et voici ce que l'examinatrice m'a dit :


    "Vous avez bien posé des questions au texte, mais deux éléments vous ont souvent conduit vers le contresens. Tout d’abord, vous semblez ne vous être pas assez penché sur la lettre du texte, sur ce que dit ici Djebar des valeurs incarnées par les femmes de sa famille, et sur les questions que cela pose pour sa propre écriture. Par ailleurs, votre lecture ne correspond pas, plus généralement, aux problématiques de L’Amour, la Fantasia, ce qui vous conduit souvent à exagérer les propos de Djebar."

    J'ai compris ce qu'elle reproche à mon travail, ceci étant dit j'aimerais savoir comment je pourrais l'améliorer, je remercie d'avance celui ou ceux qui aura/auront la patiente de tout lire et de m'aider.

    Codialement,

    Julien.

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