Intérêt des études de philo

RigepRigep Membre
8 sept. modifié dans La filière littéraire

Bonjour,


La question peut sembler paradoxale mais c'est bien ainsi qu'elle se pose dans mon cas.

Je suis déjà diplômé dans le secteur des sciences (bac+5), je vais bosser dans mon domaine dès que je trouve un boulot. A côté l'idée m'est venue de faire de la philo à la fac, lisant de plus en plus. J'ai postulé, j'ai obtenu une équivalence. Question organisation ça peut le faire puisqu'il y a la possibilité de valider toutes les UEs d'une année en deux ans au pire, et je serais en formation à distance.

Mon but est de VRAIMENT me former à la philo, avoir des clés de réflexion sur le monde que je ne pourrai acquérir par moi-même ou beaucoup plus difficilement.

Je me demande si on peut avoir un aussi bon niveau en autodidacte, en lisant de son côté, que quelqu'un qui va en fac de philo, ce que la fac apporte en plus.

N'ayant par ailleurs jamais mis les pieds en fac de philo, je suis preneur de tous conseils, sur l'aspect "distanciel" également.

Réponses

  • Pour être allé en khâgne spé philo, je peux donner le conseil (qui paraîtra bateau) de beaucoup lire, et ne pas se contenter de résumés ou de "ouï-dire". La lecture se fait par la "lettre du texte". Sinon, un prof de philo m'a dit que cette discipline a trois critères : la méthode, la culture et la manipulation de concepts.

    S'il est possible à n'importe qui de lire en autodidacte (ce qui reste le plus gros du travail), le cadre des lectures, les conseils et commentaires, les exercices un peu "scolaires" se font à la fac (ou, dans mon cas, en prépa).

    Je pense que même à la fac, l’autodidaxie est nécessaire : l'autonomie est très forte (certes, autonomie et autodidaxie ne sont pas équivalentes, mais la deuxième est une forme d'autonomie dans l'apprentissage). Ainsi, il faut prendre des initiatives et effectuer des lectures complémentaires.

    La question de l'intérêt de telles études (pour en revenir au sujet) peut se poser, mais, si vous avez la possibilité et l'organisation nécessaires, je ne peux que conseiller d'en suivre, c'est enrichissant et, comme vous l'écrivez, permet de réfléchir à des problèmes que l'on n'envisage pas sans une certaine expertise. La fac apporte une certaine méthode, et, si la lecture peut se réaliser en solitaire, les exercices scolaires se font rarement dans ce cas (ou alors il faut beaucoup de motivation et surtout, on n'a pas accès à une correction si l'on ne se forme pas à la fac).

  • RigepRigep Membre

    Merci de votre réponse très claire.

    J'avoue que je me questionne encore malgré tout, pour préciser davantage je cherche vraiment à acquérir la méthode pour aller vers la certitude de penser de manière rigoureuse. Je me demande si la fac correspond juste à ce qu'on pourrait obtenir par un travail personnel, en même temps je me dis que les enseignants-chercheurs sont des gens qui ont fait des thèses de doctorat, que donc pareil cadre doit être réellement formateur. Bref, enfoncer le clou dans ce sens (ou pas) m'aiderait je pense.

    Un exemple aussi pour illustrer : j'ai l'impression que quelqu'un comme Zemmour se plante parce qu'il a lu des livres d'histoire mais n'a pas la méthode systématique qu'ont les historien(ne)s de vérification des faits, des témoignages etc. Qu'il aurait pu acquérir en fac d'histoire.

    Je me dis aussi que la question de la vaccination obligatoire par exemple a déjà pu être traitée (peut-être sous une autre forme) par les Grecs.

    Je souhaite vraiment aller au fond des choses en philo, avoir une vraie activité de productions intellectuelles ensuite, et même si en philo il s'agit de savoir penser librement, je me dis que pour être au niveau des universitaires, ne pas partir dans des raisonnements qui du point de la vue de la logique ou de la méthode (ou d'après ces mêmes universitaires) ne tiennent pas, il est difficile de faire mieux que la fac.

  • Lucid_LynxLucid_Lynx Membre
    9 sept. modifié

    Vaste débat que vous soulevez ici !

    D'abord, je crois, après avoir bien compris votre parcours, qu'il faut définir la notion d'intérêt. Intérêt intellectuel ? Intérêt professionnel ? Autant de réponses à décliner en fonction de vos projets.

    À plusieurs reprises, vous semblez revenir à cette dialectique, opposant l'apprentissage autodidacte à l'apprentissage académique, encadré, tel que proposé par l'université. Tentons de dépasser cette dualité. Certes oui, l'université vous apportera une rigueur, une méthode, un retour critique (l'évaluation !) et la dose de coercition nécessaire à tout apprentissage sérieux. Vous explorerez des domaines et mobiliserez des ressources personnelles que vous n'auriez jamais effleurés dans une démarche autodidacte. C'est exactement pour cette raison que je crois encore à une certaine valeur des diplômes. Pour combien de temps ? Cela est un autre sujet. Au-delà de ces réalités, que certains ont déjà du mal à admettre, il importe tout autant de vous forger votre propre parcours, votre propre profil, singulier et unique. Je déplore que beaucoup de diplômés en philosophie ou même d'enseignants soient des érudits en histoire de la philosophie (champ disciplinaire que je ne dénigre aucunement), mais restent sans profondeur, sans substance philosophique eux-mêmes, incapables de prendre parti ou d'appliquer à leur propre vie une fraction des savoirs qu'ils fréquentent pourtant tous les jours. Si une connaissance minimale des œuvres patrimoniales est attendue, veillez tout autant à enrichir vos lectures d'auteurs plus marginaux, contemporains ou d'autres champs disciplinaires (littérature, psychanalyse, sciences, etc.). Un bon étudiant, tout comme un professionnel compétent, est une personne qui a su se construire en équilibre autour de ces deux pôles. Tendre avec excès à l'un ou l'autre de ces pôles fait de nous, au choix, un pantin ou un dilettante.

    Je voudrais aussi répondre à l'exemple d'Éric Zemmour que vous mobilisez. Il me semble que vous faites erreur à son sujet. Pour avoir travaillé avec lui, il y a fort longtemps et à une seule occasion, je sais qu'il connait parfaitement l'exigence de la méthodologie universitaire et l'éthique de l'information qui doit - devrait - fonder tout travail de recherche. Le fait est qu'il les ignore délibérément. Son objectif est tout autre et je ne crois pas que son discours constitue un bon exemple ici. Éric Zemmour, loin d'être dénué de compétences, cherche avant tout à marquer les esprits et à emporter l'adhésion. Sa stratégie, pour l'essentiel, consiste à produire un effet d'érudition, saupoudré d'un argument d'autorité auto-entretenu, et à capitaliser sur l'impact ainsi produit, un effet dont la portée et l'efficacité sont d'autant plus maximisées qu'il prend soin de s'exprimer sur des canaux profanes (non universitaires), pour ne pas dire populaires (son goût douteux pour l'occupation de l'espace télévisuel et médiatique). Lors de ses trop rares interventions dans d'autres cadres, on découvre un homme tempéré, ouvert au débat, et fort rigoureux, parfois même charmant. C'est heureux, car il mérite - impose ? - d'être débattu ou combattu sur ce terrain là. En bref, Monsieur Zemmour est avant tout un rhétoriqueur de forum, au sens antique du terme.

    Il me semble évident qu'un cursus en philosophie vous apportera beaucoup. D'abord en complétant votre parcours scientifique. Je suis moi-même passé par des études scientifiques avant de tomber en littérature quelques années plus tard. Les perspectives ouvertes par ce syncrétisme sont vertigineuses. Ensuite, oui, vous gagnerez une profondeur de vue à propos des débats et questions qui agitent nos vies minuscules et nos sociétés. La pratique de la philosophie vous permettra, si vous jouez le jeu, de vous affranchir plus aisément des biais de jugement, des dogmatismes, des illusions d'optique qui ne manquent pas de survenir.

  • RigepRigep Membre

    Merci pour votre réponse, que j'ai pris le temps de bien lire.

    J'y vois déjà plus clair, sur Zemmour oui c'est un autre sujet, c'était un simple exemple.

    Ce qui m'importait beaucoup était ce que la fac pouvait apporter en termes de formation des esprits, pas d'inquiétude je mets un point d'honneur à ma liberté de penser.

  • JocrisseJocrisse Membre
    11 sept. modifié

    Zemmour un simple exemple ?

    Dans la manière dont on le voit surgir, comme un diablotin de sa boîte, dans tous les sujets, même les plus incongrus et éloignés, on se demande au contraire si tout autre sujet ne serait pas qu'un simple exemple, une sous-question de ce qui seulement nous intéresse, savoir Zemmour. L'intéressé ne semble pas résister plus que d'autres à cette tendance : son discours est de plus en plus un commentaire sur lui-même (ce qu'il a voulu dire en employant telle expression qui lui vaut une inculpation, etc.), une auto-herméneutique. Fais gaffe quand même, Eric ! L'auto-exégèse, ça rend sourd.

    Plus sérieusement, pour l'étude de la philosophie, être autodidacte est une approche légitime. Lucid Lynx a dit l'essentiel, je n'y reviens pas, j'éclaire juste un point précis : il faut alors lire les textes fondamentaux, les incontournables. Ceci parce que je vois des autodidactes qui se lancent dans la lecture de Deleuze, de Foucault ou de Derrida direct, ce dont ils tirent sans doute des enseignements, mais n'ayant pas les armes pour les entendre correctement (lire d'abord Bergson, Nietzsche, dans ces exemples).

    Il y a dans la Nausée, le roman de Sartre, un personnage qu'il appelle l'Autodidacte. Le héros, qui est un professeur, va bosser en bibliothèque, et là il y a un type qui veut apprendre, et qui a décidé de lire toute la bibliothèque ; ne sachant par où commencer, il a opté pour l'ordre alphabétique. Commençant à la lettre A, il a lu pour l'instant un livre d'histoire sur Louis XIV, puis un traité sur les différentes races de coléoptères, puis un roman d'amour, etc. Ca résume la difficulté de l'autodidacte et les avantages de la fac : on vous dit ce qu'il faut lire et par où commencer, et ainsi éviter le bouquin sur les coléoptères.

    PS : Soyons juste, la méthode alphabétique de l'Autodidacte n'est pas sans vertu : elle remettra à son vrai rang (d'urgence) la lecture de Zemmour.😏

  • Oui, c'est une chose que je me suis dite sur l'autodidaxie : son problème est qu'elle ne permet pas d'ordonner ni de hiérarchiser les informations. Ainsi, une anecdote sur un sujet pointu sera-t-elle mise sur le même plan qu'un ouvrage général.


  • Pour éviter d'aller se perdre dans l'anecdotique, et pour travailler de façon un peu organisée, il y a certainement d'excellents cours structurés disponibles en librairie, avec les oeuvres à lire en priorité pour acquérir les bonnes bases. Non ?

  • D'accord avec Plutonium.

  • Lucid_LynxLucid_Lynx Membre
    15 sept. modifié

    Il y a un romantisme de l'autodidaxie, qui peut prendre bien des formes, mais qui sonne souvent comme une gigantesque excuse...

    Cela est peut-être lié à l'avènement de l'individualisme comme norme épistémologique, au règne de l'auto-référence performative à l'excès, je ne sais pas...

    L'université n'est pas un sérail (même si elle peut devenir aisément un harem en lettres et sciences humaines ;-), elle fut créée pour donner au plus grand nombre les outils permettant d'accéder au savoir et à la connaissance. L'université donne justement les bases pour poursuivre seul son apprentissage et son chemin.

  • @Lucid_Lynx peut-être surtout l'avènement des 35h, des CPF, de la formation tout au long de la vie, des évolutions de carrière de plus en plus souples, et plus généralement de la démocratisation du savoir ?

    Mes parents n'ont pas été autodidactes parce qu'ils n'avaient ni le temps pour, ni Wikipedia... :)

  • Lucid_LynxLucid_Lynx Membre
    18 sept. modifié

    Peu de rapport entre ces progès sociaux et la question de l'autodidaxie...

    Les CPF, la formation continue et les évolutions de carrières sont précisément le contraire de l'apprentissage autodidacte ! Ces dispositifs ne sont rendus possibles que par une collaboration étroite avec les pairs et ils sont le fruit d'un travail collectif.

    Je vois peu de lien aussi avec la démocratisation du savoir ou le temps libre. Pour moi, se revendiquer autodidacte constitue bien souvent une manifestation égocentrique et narcissique. Les livres ou les vidéos Youtube que nous consultons ne sont pas apparus par magie ! Peu de différence avec le cours d'un professeur, seul le media et le caractère asynchrone change.

    L'autodidaxie a peut-être peu à voir avec le temps libre au sens où elle peut s'exercer dans tous les contextes. Vous évoquez les anciennes générations. Combien de personnes ayat appris "sur le tas" l'exercice d'une profession ? La certification et les diplômes n'occupaient pas la place qu'ils ont aujourd'hui. Jusque dans les années 70, il suffisait du niveau bac pour devenir instituteur, simple exemple. Précisément, les corps de métier comptaient sur l'autodidaxie et la formation par les pairs pour former les professionnels.

    Il ne faut pas confondre l'autodidaxie et la profusion des contenus dont on nous inonde. Parmi les anciennes générations, les gens capables d'accomplir eux-mêmes certaines tâches étaient bien plus nombreux. A contrario, la logique d'assistanat n'a jamais été aussi répandue qu'aujourd'hui.

    Je déplore que nous vivions un temps où prédomine cette croyance que tout peut s'apprendre seul et que nous n'avons plus besoin des "maîtres" ou de la fréquentation des pairs. Je suis il est vrai un peu aigri, car confronté à cette posture régulièrement dans ma profession. Évidemment, un autodidacte peut réussir, jusqu'à un certain point (c'est précisément pour cela que des autodidactes reviennent aux études en formation continue plus tard dans leur carrière : pour certifier et consolider leurs acquis). Il y a toutefois des limites inhérentes au travail en solitaire : l'évaluation, le retour critique, la rigueur, le dépassement de soi, etc. qui sont imposés par le travail collectif et académique. Je connais peu d'autodidactes en littérature, par exemple, se portant naturellement à lire Bossuet ou Mme de Lafayette... Nous en avons parlé dans les messages précédents.

    Au sens strict du terme, la véritable autodidaxie serait l'empirisme : l'homme seul parvient à la réussite en commettant des erreurs. C'est efficace et gratifiant également.

    Et je voudrais insister sur ce point : pas d'autodidacte qui tienne sans une solide formation intellectuelle au préalable. Et c'est bien le but - ou l'idéal - de l'université que d'apprendre à apprendre.

  • loglog Membre

    Je suis tout à fait d'accord avec lucid_lynx, et j'en veux pour preuve mon cas personnel : j'ai passé environ un an en autodidacte, à m'intéresser à divers aspects de l'histoire ancienne en lisant beaucoup de sources, en suivant quelques MOOCs, et en cherchant et lisant des articles dans les sujets qui m'intéressaient. J'ai appris des choses, certes, mais la courbe ne progression n'a rien à voir à ce que j'ai appris en faisant une licence de LC et un M1 d'histoire - c'est vraiment incomparable. Par soi-même, avec autant de sérieux qu'on peut avoir, on ne peut pas s'imposer la même exigence de niveau et de maîtrise qu'au travers du regard d'un professeur, simplement parce qu'on ne connaît pas vraiment le sujet. En revanche, sur la base de ces connaissances, je peux élargir plus sereinement le champ de mes connaissances, de manière autonome, dans ce domaine.

  • JocrisseJocrisse Membre
    18 sept. modifié

    Je suis moins d'accord avec Lucid Lynx dans son explication par l'individualisme. Le lien qu'il/elle veut établir entre autodidaxie et individualisme, le tuyau qu'il institue est trop "coudé" pour moi.

    L'idée "d'individualisme" comporte plusieurs sens, le plus fréquent désigne la volonté de vouloir réussir individuellement, peut-être au détriment des autres. Sur ce plan, j'ai du mal à croire que les élèves des grandes Ecoles ou des Facultés en soient plus dépourvus que le brave type qui, s'étant entiché d'un poème de Virgile, potasse le latin tout seul dans son coin. Pour avoir moi-même fréquenté ce genre de lieux, je n'ai pas ressenti le sentiment océanique évoqué par Lucid, et plutôt vu que c'était plus prosaïquement : chacun pour sa gueule. Si j'ai pu, dans la suite, nourrir en mon âme des sentiments philanthropiques, ce n'est pas là que j'en ai trouvé la source.

    Mais surtout, l'autodidacte dont nous parlons - dans "autodidacte", il y a de l'auto, mais aussi et surtout du didaskein - ce n'est pas celui qui refuse de lire, qui croit qu'il va réinventer le monde tout seul, non, il veut lire, il veut s'informer, il fait confiance aux autres, par conséquent. Il veut bien lire Platon, qui est un autre et pas son individualité à lui, mais il veut le faire par lui-même, sans suivre un cours. L'autodidaxie, c'est l'idée d'un rapport plus court et plus direct au savoir, et non l'abolition du savoir. Et cela ne paraît pas une attitude hostile à la société ni au genre humain.

  • loglog Membre

    Jocrisse,

    Il me semble que lucid_lynx a parlé d'individualisme au sens ou chacun chercherait à apprendre par lui même. Dans le cadre de partage de connaissances, en école ou à la fac, j'ai du mal à concevoir comment "au détriment des autres" opèrerait.

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