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mikomasrmikomasr Membre
3 mars modifié dans La filière littéraire

Bonjour,

J’aimerais savoir comment sont abordés les cours de littérature dans les filières qui en contiennent. J’envisage des études qui comportent ce type d’UE que j’appréhende beaucoup.

Je suis ouvert à l’étude des thèmes qui ont occupé nos écrivains à travers l’histoire, et la façon dont ils les ont exploités. Par exemple, la façon dont la place du travail, ou de l’éducation, ou du patriotisme, évolue dans les mentalités d’un siècle à l’autre, d’après les témoignages littéraires, peut être un sujet passionnant. Mais disserter sur "la figure du bouffon entre le 11e et le 15e siècle", je ne peux pas.

Un autre exercice que j’exècre tout particulièrement est celui consistant à éplucher la forme des textes pour en tirer des conclusions relatives à la philosophie de l’auteur, voire même sa personnalité ou ses opinions privées. Comme ce genre de choses :

Je citerai d’abord une phrase très connue de l’extrême fin des Essais :

“ C’est une absolue perfection, et comme divine, de savoir jouir loyalement de son être 3 . ”

Le phénomène stylistique qui nous intéresse ici est l’incise “ et comme divine ”. Sur le plan grammatical, elle est située sur le même plan que l’adjectif “ absolue ”, tous deux qualifiant la “ perfection ” de l’homme. L’incise “ et comme divine ” fait rebondir la phrase et lui impulse son rythme. Comparons avec la phrase que Montaigne n’a pas écrite : “ C’est une absolue perfection de savoir jouir loyalement de son être ”. Cette phrase est carrée, elle sonne comme une sentence. On compte trois volumes rythmiques (8-8-3). Le court volume final “ de son être ” marque une sorte d’assagissement, pour ne pas dire d’essoufflement du rythme et de la pensée. La découpe rythmique de la phrase avec incise est tout à fait différente : “ C’est une absolue perfection (8) et comme divine (4 /12), de savoir jouir loyalement de son être (11). ” La phrase qu’a écrite Montaigne se trouve en son milieu sur le rebond ; en raison du rythme 12-11, elle présente un léger déséquilibre. Ce rythme donne l’impression d’un inachèvement, mais aussi d’une réserve d’énergie, nécessaire aux mouvements ultérieurs. Le jugement du lecteur est comme incité à revenir sur le morceau en incise ; celui-ci marque l’acmé de la phrase, mais ne saurait constituer un arrêt en raison de sa situation médiane. L’analyse stylistique n’est pas démentie par l’analyse philosophique : on se demande comment l’homme peut atteindre à la divinité, si c’est réellement qu’il le peut, et suivant quel mode (“ comme divine ”). On se demande aussi d’où Montaigne tire ici cet optimisme, voire cette audace, concernant la possibilité qu’a l’homme d’atteindre une sagesse qui semble plus qu’humaine.

Je ne peux m’empêcher de donner une interprétation qui aura encore besoin d’être justifiée. L’incise “ et comme divine ”, qui introduit un rebond dans la phrase, rend plus difficile la maîtrise du sens par un acte d’intellection unique, ainsi que son stockage et sa quasi-disparition dans le magasin de la mémoire. L’incise oblige le lecteur à une relecture, à un parcours, à un exercice renouvelé du jugement. Au lieu de conforter la pensée dans ses pouvoirs, le rebond inquiète et anime à la fois.

http://www.e-litterature.net/pub/spip.php?article427

Voilà le genre d’inepties délirantes qui me donnent le tournis et que je redoute d’avoir à subir en cours de "littérature" (parce que je les ai subies en lettres au lycée).

Celles et ceux qui sont passés par là peuvent-ils confirmer ou infirmer mes craintes ?

Merci d’avance.

Réponses

  • TheRedRoomTheRedRoom Modérateur
    11 mars modifié

    Il existe plusieurs tendances dans l'analyse littéraire contemporaine. L'analyse stylistique (dont le texte ci-dessus est un exemple, il faut bien le dire, pas très convaincant mais je trouve que vous êtes bien dur de le qualifier d' "ineptie délirante") est une tradition parmi les plus anciennes puisqu'elle s'appuie sur l'étude de la rhétorique, enrichie de linguistique. On trouve dans les universités encore beaucoup de cours qui s'appuient sur une analyse fine et formelle des textes, grâce à l'exercice de l'explication de texte qui reste une épreuve phare. D'autres approches sont aussi possibles dans le milieu universitaire, comme une approche comparatiste (qui compare des textes ensemble) ou des approches civilisationnelles.

    Mais dans les formations littéraires universitaires, il s'agit aussi essentiellement de construire le bagage culturel nécessaire, donc de faire lire, vérifier que les œuvres sont lues et comprises, et que l'étudiant est capable de les œuvres à des grandes thématiques.

    Mais chaque université, et même chaque département ou chaque enseignant, peut disposer d'une certaine liberté. Le mieux est de consulter les brochures et les descriptions de cours fournis par chaque filière.

  • mikomasrmikomasr Membre
    10 mars modifié

    Merci @TheRedRoom pour votre réponse.

    Effectivement j’ai été beaucoup trop virulent, a fortiori sur un forum entièrement consacré à cette matière. Pour ma défense, cet exercice d’analyse stylistique m’a tellement exaspéré au lycée de par sa vacuité que j’en fais aujourd’hui une allergie. Aujourd’hui-même j’ai appris que l’épreuve de composition française à l’agreg de LM cette année portait sur Villon tel que commenté par Jean Dufournet, d’après qui "cette recherche de l’ambiguïté, ces mots suspects qui comportent plusieurs sens, cet émiettement du langage visent à rendre évidente l’incertitude du monde (...)". Or, à moins que Villon ne s’en soit lui-même expliqué, de tels propos ne sont que projections subjectives et complètement arbitraires qui n’autorisent en rien leur auteur à affirmer que le style de Villon vise à rendre évidente l’incertitude du monde. Et c’est ça qui me GAVE au plus haut point, exactement comme dans le texte que j’ai posté dans le message précédent, qui prêtait à l’auteur de l’ouvrage "analysé" des intentions qu’il n’a probablement jamais eues.

    Alors oui, on peut bien étudier l’effet subjectif d’un texte sur son lecteur dans une démarche ouvertement subjective, personnelle, et pourquoi pas fantaisiste, à condition qu’elle soit assumée ; mais prétendre en déduire les intentions de l’auteur, voire même ses réflexions intimes, à la manière d’un psychanalyste de pacotille, relève pour moi d’une supercherie assez insupportable.

    Longtemps les plusieurs volumes du manuel de littérature de Bordas ont été mes livres de chevet. Avant de m’endormir je lisais la petite biographie d’un auteur pris au hasard, le contexte historique dans lequel il a écrit et auquel ses écrits font écho, quelques extraits choisis... je trouvais ça passionnant, c’était mon petit plaisir apaisant du soir. J’aimerais beaucoup retrouver ce genre de matière à la fac, mais d’après votre description, ça risque d’être la roulette russe. Et malheureusement les descriptifs d’UE, quand ils sont disponibles sur le site des universités, sont lapidaires. Merci quand même !

  • TheRedRoomTheRedRoom Modérateur

    Je trouve qu'il y a un énorme manque dans les études littéraires, c'est l'explicitation du cadre méthodologique qui telle ou telle lecture d'un texte.

    En effet, ce que vous décrivez au aussi été critiqué et appelé "intentional fallacy" (c'est-à-dire l'interprétation fallacieuse de l'intention de l'auteur) par le courant critique dominant dans le monde universitaire anglophone à partir des années 20, le New Criticism. Ce courant affirme que nous n'avons, par définition, pas accès à l'intention de l'auteur (sauf s'il la lui-même explicité dans des écrits non-littéraires, encore qu'on puisse toujours douter de la sincérité de tels écrits) et qu'il est vain d'y chercher le sens d'une œuvre littéraire.

    Il m'a fallu arriver jusqu'en maîtrise, et même partir à l'étranger, pour comprendre le cadre conceptuel et méthodologique qui avait été le mien pendant toutes ces années d'études secondaires et supérieures ! C'est fort dommage. Il faudrait poser, assez tôt, la question "qu'est-ce qui fonde le sens d'un texte littéraire ?" et la question corollaire "Que cherche la recherche en littérature ?" Les réponses sont multiples, et bien souvent lorsqu’on ne souscrit pas à un travail de critique littéraire, c'est que fondamentalement on ne souscrit pas aux prémisses méthodologiques.

    Je me rappelle quand même un professeur de français, au collège, qui nous avait mis face au problème suivant : un auteur décrit un personnage et lui attribue une voiture de sport rouge. En tant que lecteur, ai-je le droit de donner une interprétation de cette couleur rouge ? Ai-je le droit de dire que cela donne une dimension m'as-tu-vu au personnage ? de dire que la couleur de la voiture fait écho à d'autres occurrences de la couleur rouge dans le roman ? Et si l'auteur lui-même dit que je lui prête des intentions qu'il n'a jamais eues, mon interprétation est-elle toujours valide ?

    Notre professeur en avait conclu qu'il y avait un certain nombre de choses dans une œuvre littéraire (mais peut-être pas tout), qui ne trouve sa résolution que par l'interprétation que le lecteur en fait.

    Mais en vérité je n'ai jamais complètement répondu à cette question, que je trouve fascinante.


    Bien entendu, le cours d'Antoine Compagnon, "Qu'est-ce qu'un auteur ?" reste une référence incontournable pour réfléchir à la question : https://www.fabula.org/compagnon/auteur.php


    J'ai aussi beaucoup apprécié la lecture de "Lire contre l'auteur", sous la direction de Sophie Rabau https://www.fabula.org/actualites/s-rabau-dir-lire-contre-l-auteur_52416.php .

  • Sans oublier Lector in fabula d'Umberto Eco et son Apostille au Nom de la Rose, si bien fait et si dense qu'il y a une édition séparée pour celle-ci, en France. C'est fort éclairant d'avoir le retour d'un auteur, Umberto Eco, également sur la critique qui a été produite sur son roman.

  • loglog Membre

    Parmi les références utiles dans ce contexte je rajouterais le cours de Paul Fry à Yale, qui dresse un panorama de toutes les approches de la théorie de la littérature (qu'il distingue de la critique, comme l'englobant en fait) : https://oyc.yale.edu/english/engl-300 (toutes les sessions + les transcripts sont dispos librement). Parfois ça part un peu loin en philo, mais c'est vraiment utile pour avoir un aperçu historiographique de la question, et arriver à situer dans cette galaxie les méthodes que l'on applique parfois sans forcément réfléchir. Il aime bien la critique française donc c'est pas trop dépaysant, je suppose.

  • AscagneAscagne Membre

    Selon le parcours que l'on suit et l'agencement des maquettes, on peut en effet découvrir tardivement certains fondamentaux de ce genre, voire y échapper. Entre les maquettes de cursus qui existent et la maquette idéale, il y a bien sûr plein de contraintes de genres divers, et la réalité rugueuse... Quand on a une promotion de bacheliers au niveau faible et aux connaissances rudimentaires, la priorité semble consister en autre chose qu'un cours d'introduction sur l'herméneutique, son histoire, et les différents courants interprétatifs et critiques, alors que ce serait nécessaire ! Comme il faut revenir sur ce qui devrait déjà être connu, on aborde cela par des biais ou comme entre parenthèses, à part lorsqu'il y a des séances dédiées dans une autre UE, mais ça n'existe pas partout.

    @TheRedRoom : C'est lors d'un cours de M1 d'anglais axé sur la recherche que j'ai eu une bonne introduction au new criticism entre autres tendances anglophones. En revanche, je suis passé par la prépa.

    @mikomasr : On peut avoir des enseignants aux approches diverses, à l'université, et cela inclut aussi cet aspect - que l'on considère les explications/commentaires de texte, ou bien les communications ou articles des chercheurs. Les étudiants en général et les khâgneux en particulier n'ont pas inventé le mot "capillotracté" pour rien. Dans un certain sens les exercices et les approches explicatives peuvent pousser à être tarabiscoté et à aller très loin si l'on utilise telle ou telle grille de lecture (il faut bien produire, phrase à prendre encore plus au sens propre quand il s'agit de recherche). Il est possible de rendre complexe le simple sous cet angle-là, de chercher la petite bête partout, ou de psychanalyser ce qui ne devrait pas forcément l'être, mais après tout, cela dérive de l'ouverture même de l'œuvre et cela ne part pas d'un mauvais sentiment. Du côté des étudiants - mais pas seulement - il y a aussi souvent l'idée (du moins quand ils ont des idées sur le texte...) qu'il faut forcément aller très loin pour réaliser l'exercice. Tous les poèmes, tous les passages, n'ouvrent pas forcément sur d'incroyables abîmes. Bon, on voit passer à la fois des étudiants qui forcent un texte à fond, tout autant que d'autres qui survolent la profondeur de tel autre extrait.

    Pour ceux qui aiment l'aspect polémique du débat, il y a les fameuses critiques de René Pommier.

  • mikomasrmikomasr Membre
    15 mars modifié

    Merci beaucoup pour vos remarques.

    J’avoue être presque enthousiasmé par l’abondance des références que vous partagez, et qui montre bien que la question a été amplement examinée, contrairement à ce que l’enseignement des lettres au lycée porte à croire. Je trouve ça d’ailleurs bien dommage, car il me semble que c’est par là qu’on devrait commencer.

    Après tout, la question fondamentale consistant à se demander si ce qu’on comprend d’un texte correspond bien à ce que l’auteur souhaitait lui faire exprimer ne fait que gagner en importance de jour en jour, avec la frénésie des réseaux sociaux où cette question se pose en permanence et à laquelle les jeunes d’aujourd’hui sont peut-être encore plus sensibles qu’il y a cinquante ans.

    @TheRedRoom

    Je me rappelle quand même un professeur de français, au collège, qui nous avait mis face au problème suivant : un auteur décrit un personnage et lui attribue une voiture de sport rouge. En tant que lecteur, ai-je le droit de donner une interprétation de cette couleur rouge ? Ai-je le droit de dire que cela donne une dimension m'as-tu-vu au personnage ? de dire que la couleur de la voiture fait écho à d'autres occurrences de la couleur rouge dans le roman ? Et si l'auteur lui-même dit que je lui prête des intentions qu'il n'a jamais eues, mon interprétation est-elle toujours valide ?

    Vous avez eu de la chance d’avoir un tel professeur !

    Cela dit, même si j’admire cette amorce de réflexion auprès de collégiens, à y regarder de plus près j’ai l’impression que le problème n’est pas vraiment bien posé. Il serait en effet difficile pour un auteur quel qu’il soit de reprocher à son lecteur d’avoir de son texte une interprétation qu’il n’envisageait pas, à partir du moment ou le lecteur la présente comme sa propre interprétation subjective et non comme une "vérité" déduite de telle ou telle démonstration complexe basée sur des indices textuels. En revanche l’auteur serait tout à fait en droit de relever que ses intentions étaient tout autres, et aucun lecteur n’aurait la légitimité de mieux connaître les intentions de l’auteur que ce dernier (n’est-ce pas là presque une lapalissade ?).

    Bref il me semble que le problème est facilement résolu quand le critique littéraire commence son analyse par "il semble que" et s’abstient de déclarations du genre "De toute évidence, l’auteur M. X cherche à actualiser la prégnance de qualia évanescents par ce jeu méthodique d’alternance des M et des N tous les 25 à 50 caractères, figurant les gémissements mélancoliques d’une âme outragée par les rudesses de l’existence, et évoquant immanquablement l’enfance douloureuse de M. X et son Œdipe non résolu".

    Tant que la subjectivité de l’interprétation est affichée et assumée, je ne vois pas où est le débat. Il en subsiste un quand même ?


    @Ascagne L’exercice, s’il est bien mené, est sans doute profitable à la plupart des élèves, mais si on n’encadre pas les ardeurs de ceux qui le poussent au-delà des limites du raisonnable, on risque de fabriquer des lecteurs qui voient le bien ou le mal (selon leurs penchants du moment) partout, inventent des choses qui n’existent pas dans ce qu’ils lisent ou entendent, et qui deviendront incapables d’interpréter factuellement un propos purement factuel. J’ai parfois remarqué cette tendance chez certaines personnes, qui voient des insinuations, des sous-entendus, des demi-mots dans la phrase la plus banale et la plus innocente qui soit, ce qui au final peut se révéler assez handicapant à l’ère où on travaille par emails et écrans interposés et où il suffit que ce genre de personne soit de mauvaise humeur pour croire déceler un reproche voire une insulte dans le mail d’un supérieur ou d’un collègue (observation réelle), ou percevoir des relents de racisme ou de xénophobie dans un article scientifique purement descriptif (observation réelle aussi). Au final, c’est précisément une telle attitude outrancière qui est parfois encouragée, voire récompensée, chez nos lycéens, non ?

    Merci encore pour les références, que je compte bien consulter et, qui sait, j’y prendrai peut-être goût.

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