Fiches méthode Bac de français 2021

Jolan_BcxJolan_Bcx Membre

Bonjour, je vous propose mon commentaire littéraire sur un extrait de la Princesse de Clèves. Il s'agit d'un de mes premiers vrai commentaire littéraire, donc n'hésitez pas à être indulgents! En réalité je cherche plutôt des conseils, mais je le mets aussi ici afin d'inspirer d'autres personnes qui auraient du mal :)

NB: les syboles [LIGNE] en gras représentent des numéros de ligne que je n'ai pas encore remplacés.



Voici d'abord l'extrait:


J’avoue, répondit-elle, que les passions peuvent me conduire, mais elles ne sauraient m’aveugler ; rien ne me peut empêcher de connaître que vous êtes né avec toutes les dispositions pour la galanterie et toutes les qualités qui sont propres à y donner des succès heureux : vous avez déjà eu plusieurs passions ; vous en auriez encore ; je ne ferais plus votre bonheur ; je vous verrais pour une autre comme vous auriez été pour moi : j’en aurais une douleur mortelle, et je ne serais pas même assurée de n’avoir point le malheur de la jalousie. Je vous en ai trop dit pour vous cacher que vous me l’avez fait connaître, et que je souffris de si cruelles peines le soir que la reine me donna cette lettre de madame de Thémines, que l’on disait qui s’adressait à vous, qu’il m’en est demeuré une idée qui me fait croire que c’est le plus grand de tous les maux. Par vanité ou par goût, toutes les femmes souhaitent de vous attacher ; il y en a peu à qui vous ne plaisiez : mon expérience me ferait croire qu’il n’y en a point à qui vous ne puissiez plaire. Je vous croirais toujours amoureux et aimé, et je ne me tromperais pas souvent. Dans cet état, néanmoins, je n’aurais d’autre parti à prendre que celui de la souffrance ; je ne sais même si j’oserais me plaindre. On fait des reproches à un amant ; mais en fait-on à un mari quand on n’a qu’à lui reprocher que de n’avoir plus d’amour ? Quand je pourrais m’accoutumer à cette sorte de malheur, pourrais-je m’accoutumer à celui de croire voir toujours M. de Clèves vous accuser de sa mort, me reprocher de vous avoir aimé, de vous avoir épousé, et me faire sentir la différence de son attachement au vôtre ? Il est impossible, continua-t-elle, de passer par-dessus des raisons si fortes : il faut que je demeure dans l’état où je suis, et dans les résolution que j’ai prises de n’en sortir jamais.


Le XVIIe siècle, également appelé le Grand Siècle, est une période durant laquelle les arts et notamment la littérature se développent à une vitesse fulgurante. Le Classicisme, principal mouvement artistique du siècle, regorge lui-même de sous-mouvements, comme la Préciosité, un mouvement porté par des femmes instruites qui refusent la vulgarité. Mme de Lafayette en fait partie, et publie anonymement son roman La Princesse de Clèves en 1678. Elle se fait aider dans ce projet par plusieurs de ses amis comme Gilles Ménage, et écrit dans un contexte historique passé : la cour d’Henri II. L’extrait étudié se trouve dans la quatrième et dernière partie du roman. Il correspond à un dialogue entre le personnage éponyme et le Duc de Nemours. La Princesse de Clèves ayant déjà perdu son mari dans cette entreprise amoureuse impossible, elle déclare ses sentiments mais refuse la proposition de mariage du Duc.

     Dans l’extrait, Mme de Clèves utilise le discours direct et entreprend un argumentaire afin de justifier son refus auprès de l’homme qu’elle aime. Nous pouvons nous demander si les motivations avouées de la Princesse de Clèves sont réellement les seules qui motivent son refus d’épouser le Duc de Nemour

 Pour ce faire, nous étudierons dans un premier temps des raisons explicitées du refus de la Princesse de Clèves et symboliques de sa vertu. Nous étudierons dans un second temps des motifs plus obscurs et inavoués de ce refus, tant au Duc de Nemours qu’à elle-même.

 

     Dans cet extrait, Madame de Clèves explicite les raisons qui la poussent à refuser depuis si longtemps les avances du Duc de Nemours. Ces raisons sont représentatives de l’idéal de vertu que représente ce personnage. Intéressons-nous premièrement au respect qu’elle porte envers M. de Clèves, un mari aimant mais défunt des suites de la jalousie qu’il avait envers l’amour de son épouse pour M. de Nemours. En effet, la Princesse de Clèves est encore fortement touchée par le décès de son époux, mort quelques pages plus tôt dans le roman. Elle lui porte beaucoup de respect, se sent coupable de sa mort et exprime vouloir se racheter auprès de lui lorsqu’elle se demande à la ligne [LIGNE] : « pourrais−je m'accoutumer [au malheur] de croire voir toujours monsieur de Clèves vous accuser de sa mort, me reprocher de vous avoir aimé, de vous avoir épousé et me faire sentir la différence de son attachement au vôtre ? ». Madame de LaFayette dévoile dans cette phrase l’émotion de la Princesse de Clèves. D’une part, à travers la ponctuation faible comme les virgules qui saccadent la phrase, comme si le personnage sanglotait ou peinait à la prononcer. D’autre part, grâce à l’énumération des raisons pour lesquelles M. de Clèves lui en voudrait avec « vous accuser de sa mort » à la ligne [LIGNE], « me reprocher de vous avoir aimé » [LIGNE], « de vous avoir épousé » [LIGNE], ainsi que « me faire sentir la différence de son attachement au vôtre » [LIGNE]. Madame de Clèves essaie donc de se faire pardonner un crime qu’elle n’a pas commis puisque rien de concret ne s’est jamais produit entre elle et le Duc, auprès d’un mort qui ne peut donc pas la pardonner.

     Deuxièmement, Mme de Clèves exprime la jalousie qu’elle pense ressentir si elle épouse le Duc de Nemours. En effet, cette dernière n’est pas étrangère à ce sentiment, et évoque même la première fois qu’elle le ressent envers M. de Nemours à la ligne [LIGNE], lorsqu’elle déclare : « […] je souffris de si cruelles peines le soir que la reine me donna cette lettre de madame de Thémines, que l'on disait qui s'adressait à vous, qu'il m'en est demeuré une idée qui me fait croire que c'est le plus grand de tous les maux. » , en désignant la jalousie. La Princesse de Clèves utilise son expérience passée avec l’épisode de la lettre perdue du Duc de Nemours, une lettre écrite par une supposée maîtresse de ce dernier mais s’avérant au final appartenir au Vidame de Chartres. Elle emploie également une hyperbole en désignant la jalousie par la périphrase « le plus grand de tous les maux » [LIGNE]. A travers ces deux procédés, la Princesse de Clèves tente de convaincre le Duc de Nemours en le culpabilisant par rapport à la jalousie qu’il lui fait subir. En effet, ce dernier savait très bien à qui appartenait la lettre qui rendait jalouse Mme de Clèves, cependant il ne lui avoua pas tout de suite qu’elle ne lui était pas destinée. L’hyperbole sur la jalousie est également un moyen pour rendre compte au Duc du mal que causerait cette relation à la Princesse de Clèves.

     Troisièmement, Mme de Clèves exprime la souffrance qu’elle est persuadée de ressentir si elle épouse le Duc de Nemours. En effet, même si Madame de Clèves est amoureuse du Duc, avant de penser au bonheur que cette relation lui apporterait, elle pense aux douleurs qui y seraient liées. Elle crée alors un lien avec les autres raisons qu’elle a déjà avancées. Cependant, elle tente encore une fois de faire jouer la culpabilité de M. de Nemours, quand elle affirme à la ligne [LIGNE] : « je ne sais même si j’oserais me plaindre. On fait des reproches à un amant ; mais en fait-on à un mari quand on n’a qu’à lui reprocher que de n’avoir plus d’amour ? ». Elle fait alors comprendre au Duc de Nemours que le malheur que cette relation lui causerait est tellement fort qu’elle ne se plaindrait pas auprès de lui. L’utilisation du conditionnel présent du verbe oser « j’oserais » [LIGNE]  lui permet de montrer qu’elle se projette dans l’avenir. Si ce dernier l’aimait vraiment, il ne s’engagerait pas avec elle dans une relation qui la ferait souffrir. Mme de Clèves refuse catégoriquement la proposition de mariage du Duc de Nemours. Les raisons évidentes qu’elle avance permettent de faire comprendre au duc que cette relation ne serait bénéfique ni pour lui, ni pour elle. Cependant, la Princesse de Clèves cache d’autres raisons au Duc de Nemours.

     En réalité, le discours de Mme de Clèves est également motivé par des raisons parfois autant inavouées à M. de Nemours qu’à elle-même. En premier lieu, intéressons-nous au fait que sans le savoir, La Princesse de Clèves émet un jugement biaisé vis-à-vis du Duc de Nemours. Mme de Clèves se croit lucide et elle dissémine des éléments montrant sa persuasion quant à la nature de M. de Nemours tout au long de son argumentaire. Elle affirme à l’aide d’une hyperbole à la ligne 1008 que « rien ne peut [l]’empêcher de connaitre », ou encore aux lignes 1021 à 1022 « je ne me tromperais pas souvent ». Elle utilise même la métaphore de l’aveuglement lorsqu’elle annonce à la ligne 1007 : « Les passions peuvent me conduire, mais elles ne sauraient m’aveugler ». Cela lui permet également de prendre de la distance avec le Duc de Nemours, en lui disant que leur amour n’est pas assez fort pour lui faire perdre sa raison ou sa vertu. Mme de Clèves tente alors de prédire son futur avec le Duc de Nemours alors que tout ce qu’elle sait de lui est basé sur des rumeurs propagées par ses opposants pour l’éloigner de lui. De la même façon, l’épisode de la « lettre de madame de Thémines » ([LIGNE]) n’est en réalité qu’une rumeur de Mme la Dauphine afin d’éloigner la Princesse de Clèves  du Duc de Nemours.

     En deuxième lieu, on observe que Mme de Clèves établit un éloge du Duc de Nemours. Elle utilise des expressions mélioratives afin de décrire M. de Nemours, ainsi que son charme, comme « rien ne me peut empêcher de connaître que vous êtes né avec toutes les dispositions pour la galanterie et toutes les qualités qui sont propres à y donner des succès heureux ». L’adverbe quantitatif « toute » est utilisé à deux reprises dans cette phrase, ce qui permet à la Princesse de Clèves de dresser un portrait du Duc lui attribuant un nombre de qualités impressionnant. Cependant, il ne s’agit absolument pas d’un éloge mais bien d’une critique déguisée. En effet, la Princesse de Clèves décrit ici en réalité les galanteries et les tromperies du Duc de Nemours. Elle s’appuie pour ce faire sur l’avis que sa mère lui donne sur M. de Nemours dans la première partie du roman. Lorsqu’elle déclare : « vous avez déjà eu plusieurs passions ; vous en auriez encore » à la ligne 1011, elle souligne la frivolité du Duc de Nemours et par la même occasion, nie la capacité qu’il aurait à entreprendre une relation sérieuse avec elle. La Princesse de Clèves se sent donc en quelque sorte supérieure à ce dernier.

     Enfin, Mme de Clèves ne se sent pas uniquement supérieure au Duc de Nemours : bien qu’elle ne l’avoue ni aux autres ni à elle-même, cette dernière a hérité, à travers son éducation, de l’orgueil de sa mère. Elle souhaite toujours se détacher et agir comme différente par rapport aux autres femmes. En effet on peut noter qu’elle mentionne à plusieurs reprises les autres femmes, soit directement comme à partir de la ligne 1020, quand elle déclare que « Par vanité ou par goût, toutes les femmes souhaitent de vous attacher », ou de manière plus abstraite et indirecte comme aux lignes 1012-1013 en déclarant : « je vous verrais pour une autre comme vous auriez été pour moi : j’en aurais une douleur mortelle ». Dans la proposition principale de cette phrase, Mme de Clèves met en place une antithèse entre « une autre » et « pour moi », afin de créer une rupture entre elle et les autres femmes et de se placer en position de supériorité. Dans la proposition juxtaposée, Mme de Clèves dévoile à quel point se sentir semblable aux autres femmes est un supplice pour elle, à cause de son orgueil. Le refus catégorique de Madame de Clèves d’épouser le Duc de Nemours relève donc également de raisons plus personnelles et sombres qu’elle ne peut pas se permettre d’avouer au Duc, si seulement elle les connaissait toutes elle-même.

 

     Même si Madame de Clèves tente de faire croire au Duc de Nemours que les raisons pour lesquelles elle refuse de l’épouser relèvent de sa vertu, et ne visent qu’à les ménager tous deux de souffrances inutiles, son discours est également influencé par d’autres raisons. Qu’elles soient connues ou pas de Madame de Clèves elle-même, elles représentent en quelque sorte une tâche dans l’idéal de vertu que représente son personnage. On se rend compte que la Princesse de Clèves est une femme tiraillé entre son idéal de vertu, représenté dans cet extrait par ses motifs avoués et un côté plus sombre d’elle-même. Dans une certaine mesure, on pourrait la comparer avec Mme de Tourvel dans Les Liaisons Dangereuses de Choderlos de Laclos, sorti cent quatre ans après La Princesse de Clèves, en 1782. Tout comme Mme de Clèves, il s’agit d’un personnage tiraillé entre sa morale et ses sentiments. Toutes deux refusent de succomber à leur amour pour un homme, bien que Madame de Clèves y arrive mieux que la seconde. Elles cherchent toutes deux leur place dans la société.

Réponses

  • JehanJehan Modérateur

    Bonsoir.

    C'est bien joli, mais où est le texte de l'extrait lui-même ?

  • OOPS! J'avais complètement oublié ce détail, je l'ajoute tout de suite

  • lamaneurlamaneur Modérateur

    Détail infime mais qui m'a frappé l'oeil : revoir la syntaxe de "et ne visent qu’à les ménager tous deux de souffrances inutiles". Ça choque d'autant plus que le devoir paraît (je n'ai que survolé) d'un bon niveau. 😊

  • D'accord, je vais regarder ça merci beaucoup!

  • Jean-LucJean-Luc Modérateur
    décembre 2020 modifié

    C'est un bon devoir dont je ne partage pas toutes les affirmations.

    Une remarque de style : "elles représentent en quelque sorte une tâche (tache) dans l’idéal de vertu que représente (répétition = lui impose) son personnage.

    À titre d'information seulement, j'indique mon analyse des propos de Mme de Clèves.

    Est-elle orgueilleuse ? Tout dépend de ce que l'on entend par ce mot. Mme de Clèves est une très jeune femme (15 ou 16 ans) de famille aristocratique. L'honneur dû au nom y est une valeur forte. Elle n'a plus le soutien et les conseils de sa mère ni de son mari pour conduire sa jeune existence au sein d'une société futile qui cultive la galanterie et ses commérages conséquents.

    Pourquoi se méfier de la passion ? Mme de Clèves a bien perçu les ravages de la passion dans son propre couple, mais aussi dans la cour royale. Elle a appris de sa mère que les premières victimes sont les femmes. Elle a expérimenté les souffrances des affections désordonnées. La passion est illusoire, capricieuse, trompeuse, décevante car elle ne tient pas ses promesses dans la durée. Mme de La Fayette développe explicitement les conceptions sociologiques de son temps (qui peuvent logiquement heurter les nôtres) : les femmes ne sont pas maîtresses de leur destin dans le mariage, elles sont même une monnaie d'échange dans les alliances entre grandes familles, le désir n'y a aucune place... Mais elle développe implicitement d'autres conceptions qui irriguent le récit : une approche janséniste rigoriste qui voit dans la passion un risque mortel pour la vie de l'âme dans sa perspective eschatologique. Seul Dieu peut combler notre besoin absolu d'amour, l'amour humain est vicié par la faute originelle, il y a divorce entre le corps et l'esprit, la chair est faible. Il y aurait à creuser du côté de la valeur de la souffrance et de l'ascèse (mais ce serait un autre débat).

    Qu'est-ce que l'amour véritable ? Il faut comprendre les conceptions amoureuses de l’époque, idées héritées de la philosophie de l’Antiquité grecque :

    • Éros est fondé sur une relation sensuelle, éventuellement amoureuse et passionnelle, un fort désir de l’autre
    • Philia est un sentiment d’amitié, associé à des valeurs communes. Cet amour est conditionnel, car il repose sur des centres d’intérêt partagés.
    • Agapé est un amour inconditionnel, altruiste, spirituel. Il est gratuit, il n’attend pas de retour. Il accepte l’autre dans sa totalité, avec ses qualités et ses défauts. Il a de la compassion pour l’autre. Il veut son bien. Il n’exige pas la réciprocité.
    • La princesse a vécu Éros pour un autre que son époux, tout en restant vertueuse. À son mari défunt, elle a accordé Philia, « amitié » et « estime ». Elle a espéré de lui Agapé, « pitié », protection.
    • À l'évidence, elle ne peut envisager les deux derniers aspects dans une hypothétique union avec M. de Nemours.

    Comparaison avec Mme de Tourvel : La présidente a manqué de prudence, elle a cru que son amour passionnel convertirait et sauverait Valmont. Au bout du compte, elle trouve la trahison, la folie et la mort. Mme de Clèves a refusé de succomber, elle aussi va connaître rapidement la mort, mais dans l'honneur et la dignité. Ce sont donc deux héroïnes tragiques et deux victimes. Leur foi chrétienne a contribué à leur tourment. L'une fait naître la pitié, l'autre en sort grandie. Mme de Clèves reste cependant difficilement compréhensible à nos conceptions individualistes et hédonistes actuelles.

  • C est pas un peu trop paraphrasé?

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