Fiches méthode Bac de français 2021

Bonsoir,

Je dois rendre une dissertation dans les prochains jours, mais j'ai des difficultés à ne serait-ce que faire un plan correct.

Dans ses Essais, Albert Camus écrit :

"Nos plus grands romanciers ne sont pas des faiseurs de maximes, ce sont des romanciers (...). Ils n'ont pas fait de phrases, ils ont regardé et ils se sont regardés. Ils n'ont pas légiféré, ils ont peint. Et par là ils ont plus fait pour éclairer la conduite des hommes que s'ils avaient poli patiemment, pour quelques beaux esprits, une centaine de formules définitives (...). C'est que le roman seul est fidèle au particulier. Son objet n'est pas les conclusions de la vie, mais son déroulement même".

Pensez-vous que cette affirmation puisse s'appliquer aux romanciers du XVIIIème siècle ?

Je dois nécessairement répondre à cette question en incluant Point de lendemain de Denon et Les Liaisons dangereuses de Laclos.

J'ai d'abord remis dans son contexte la citation d'Albert Camus, et il semble évoquer dans sa préface aux oeuvres de Chamfort, La Rochefoucauld et le fait qu'il ne puisse pas être un bon romancier. De plus, d'après mes connaissances, le XVIIème siècle est très marqué par le courant moraliste, alors que le XVIIIème siècle est celui des Lumières, éclairé par la raison, et sans nul doute des libertins, de surcroît il annonce le romantisme du siècle prochain.

J'ai pensé à la dichotomie entre le roman et la morale ; que le roman peut avoir cette finalité morale ; mais le roman n'obéit pas à la codification des genres, puisqu'il est malléable.

Aussi, Camus semble défendre un auteur dont la réflexion est dictée par l'expérience. Par rapport à Laclos, il dénonce le danger des passions dans Les Liaisons dangereuses, ce qu'il a vu de son époque.

Pensez-vous que mes idées vont dans le sens du sujet ?

Je vous remercie par avance pour votre aide.

Réponses

  • Jean-LucJean-Luc Modérateur

    Bonjour,

    Camus affirme haut et fort que le roman est un genre du récit. Son intérêt réside dans sa force mimétique. Il n'enseigne pas, il montre.

    S'il argumente, il recourt à l'argumentation indirecte, il est indiscutable s'il livre une expérience sincère. Le roman est-il alors plus efficace qu'un recueil de maximes pour acquérir la sagesse ?

    Revérifie tes premières pistes en examinant ce qu'il en est dans les deux œuvres qui mettent en scène le libertinage moral.

  • CausareCausare Membre

    Bonjour,

    Merci pour votre réponse.

    Votre question est très pertinente ! D'abord, je pense que le roman tel qu'il est connu depuis le XVIIème siècle peut être un héritier des maximes, qui a justement donné une histoire, voire un environnement à ces dernières. En cela, si le roman se pose en tant que successeur, on lui donne volontiers une dimension vertueuse, de sagesse. Pour Albert Camus, la sagesse est une incertitude qu'il convient d'enrichir grâce aux autres, et c'est bien le roman, souvent de simples histoires racontées, qui nous permettent encore aujourd'hui de façonner notre vision. Comme le dit si bien l'auteur dans la citation, les maximes sont des "formules définitives", alors qu'un roman est une œuvre vivante (et modeste ?).

    Dans Les Liaisons dangereuses, Laclos montre que vouloir être vertueux ne prédispose pas à de bonnes choses, et cela se vérifie avec la fin de certains personnages, qui n'ont pas été à l'abri du mal. Dans une perspective de moralité, les bons triomphent des mauvais ; ce n'est pas le cas dans Les Liaisons dangereuses, rien qu'avec Madame de Tourvel. Alors même si l'ouvrage peut être considéré comme moral, je pense qu'il laisse avant tout une grande place à l'interprétation personnelle du lecteur, notamment face à la société pervertie.

    Vis-à-vis de Point de lendemain, je trouve que la morale, qu'elle s'attache ou non au libertinage, n'est pas présente. Il ne sera jamais question de bien ou de mal dans ce roman, simplement du désir et de le satisfaire. En substance, je le vois comme un conte libertin épuré d'une forme morale ; un jeu bref, presque un rêve.

    Les deux œuvres sont donc différentes sur cette approche, et elles n'ont pas l'impératif d'être pleines de sagesse.

  • Jean-LucJean-Luc Modérateur

    Je ne crois pas qu'il s'agisse d'éthique, mais plutôt de se forger un jugement sur la société des hommes pour régler à l'avenir sa conduite. Est-ce que Camus envisage le roman d'apprentissage ?

    Les deux récits partagent des caractéristiques communes et ont aussi leur spécificité. Les Liaisons dangereuses dénoncent les dangers d'une société mondaine qui trompe son désœuvrement dans des jeux vicieux. Laclos milite ici pour une éducation des jeunes filles qui leur permettrait d'éviter des expériences désastreuses. Ce récit est aussi un voyage derrière les masques... En moraliste, comme Chamfort ou La Rochefoucauld, il traque l'orgueil, la volonté de puissance, l'hypocrisie, la sottise, la perversité de ceux qui trompent les naïfs....

    Point de lendemain est un récit d’apprentissage qui va déniaiser un jeune homme. Lui aussi essaie de passer derrière le décor (au propre et au figuré).

    Ces deux récits sont cyniques. À défaut de vouloir être normatifs, ne cultivent-ils pas l'ambiguïté ? Est-ce que découvrir et savoir suffisent pour que nous devenions prudents, voire heureux ?

    Quelques réflexions sur les affirmations de Camus : est-il vrai que le récit romanesque se contente de se "dérouler" ? ces auteurs n'ont-ils pas un projet qui oriente le cours des événements ? Ne se montrent-ils pas complaisants à l'égard de ce qu'ils prétendent dévoiler ? Dans les Liaisons, La punition finale des roués est-elle crédible et efficace (en ce qui concerne l'éthique) ?

  • CausareCausare Membre

    Oui, Camus envisage nécessairement le roman d'apprentissage, puisque dans ses œuvres il est souvent question d'apprendre pour parvenir à une véritable orientation, et la morale y joue un rôle avec le rapport de l'homme au monde.

    Je suis tout à fait d'accord pour les deux récits, du reste, le fait de découvrir et savoir nous invite aussi parfois à ne pas être prudents et à tendance à rendre malheureux certains... Les Liaisons dangereuses sont également un roman d'apprentissage, si l'on tient compte de la suggestion et du contournement, de l'oscillation entre le dit et le suggéré. Si Laclos a écrit un roman libertin cynique, je peux le rattacher à un récit de Fougeret de Monbron, en l'occurence Margot la Ravaudeuse.

    Je dirais que Camus voit dans les romanciers ceux qui ont la capacité à faire vraisemblance, à créer l'illusion de la vérité. Laclos n'a pas écrit un roman contre une personne, ou même un groupe de personnes, mais bien contre la société selon moi. La punition finale des roués me semble crédible ; les dernières actions de Valmont peuvent racheter le personnage et Mme de Merteuil a perdu ses deux atouts essentiels, sa beauté et l'argent. A l'inverse, Point de lendemain est parodique, car les éléments du conte libertin sont en exergue.

    J'ai pensé à cette problématique : est-ce que le romancier du XVIIIème veut feindre une morale ou dépeindre une réalité ?

    J'ai également quelques pistes pour un plan :

    I. Le romancier du XVIIIème ne fait que dépeindre sa société et la réalité qui en découle (selon Camus).

    II. Le romancier du XVIIIème est moralisateur et envisage une didactique pour son écrit (contre Camus).

    III. Le moraliste virtuose : il dépeint la société dans laquelle il évolue tout en tirant une morale et une visée didactique pour ses lecteurs.

  • Jean-LucJean-Luc Modérateur

    Ces réflexions vont dans le bon sens, mais j'ai peur d'un contresens initial. Le moraliste du Grand Siècle et ses épigones s'occupent moins de morale que des mœurs, des comportements sociaux. Ils analysent, ils dévoilent plus qu'ils ne prescrivent. Leur grand ennemi est l'hypocrisie, leur lieu d'exercice est le théâtre mondain. Dans cette perspective, le récit mimétique, sociologique et psychologique, prend la suite des apologues (La Fontaine) et des portraits (La Bruyère). Nous passons du symbolisme au réalisme, la morale de l'honnête homme se transforme en regard de philosophe (le contestataire du XVIIIe siècle) tout imprégné de libre pensée et d'hédonisme qui s'éloigne des rigueurs jansénistes (à la suite de Voltaire). La concision des formules devient épanchement de soi... Apparaissent un esprit froid et raisonneur qui se méfie des folies de la passion, le commerce entre homme et femme réduit à la sexualité, à des jeux de pouvoir... Ce courant prépare l'émergence du réalisme au siècle suivant, tandis que Rousseau annonce le romantisme...

  • CausareCausare Membre

    Merci pour votre réponse. De manière générale, elles m'ont beaucoup aidé pour avancer sur le sujet.

    Je me permets de vous demander, comme vous semblez connaître parfaitement Les Liaisons dangereuses, ce que vous pensez de cette citation de Marcel Arland à propos de l'ouvrage : "Le propre d'une grande fiction n'est pas seulement d'exprimer un temps ; c'est de lui donner une telle figure, qu'elle dépasse l'apologie et la satire, et bientôt se propose comme une légende héroïque de l'homme."

  • Jean-LucJean-Luc Modérateur

    Le récit de Laclos s'inscrit dans un temps et des mœurs typés. Laclos, à la suite de Molière, s'intéresse au libertinage (Dom Juan), dans une aristocratie désœuvrée, il figure dans un courant licencieux illustré par Crébillon fils, Diderot (Les Bijoux indiscrets), Sade, Restif de la Bretonne, courant qui a sombré dans la pornographie élégante, (je ne citerai aucun titre)... La Régence de Philippe d'Orléans avait mis en pratique ces comportements de roués... Le génie de Laclos réside dans son analyse du libertinage et lui donne, à la suite de Molière, une portée plus universelle. Chez eux, c'est moins le plaisir et la débauche qui expliquent ces comportements dévoyés que de subtils jeux de pouvoir et une affirmation de soi quasi mégalomaniaque. Les deux auteurs démontent les manipulations des libertins qui leur permettent de prendre le contrôle des êtres sur qui ils jettent leur dévolu (la poliorcétique séductrice, l'art du siège amoureux chez Valmont à l'encontre de Mme de Tourvel). Chez Laclos surtout, le libertinage est cérébral. Merteuil notamment est glaçante. Laclos dépeint ce qu'on appelle aujourd'hui des prédateurs mais il montre de plus qu'ils sont insoupçonnables derrière leurs manières policées.

  • CausareCausare Membre

    Dois-je entendre alors que par "légende héroïque de l'homme", Marcel Arland évoque Madame de Merteuil en tant qu'héroïne du mal ? Comme le pourrait être le personnage de Don Juan ? Ici, il parle des Les Liaisons dangereuses, mais je ne saisis pas si la portée de sa phrase a pour but de s'appliquer à toute "grande fiction"... puisque le "héros" peut prendre différentes formes à en voir la pluralité de ses définitions, à condition que l'on parle du personnage et non pas de l'acte en lui-même ; l'héroïsme ou l'acte héroïque est avant tout une action qui "requiert du courage venant d'un individu brave" selon le dictionnaire.

  • Jean-LucJean-Luc Modérateur
    17 nov. modifié

    Je ne connais pas ce texte de Marcel Arland d'autant plus qu'il est privé ici de son contexte. Mais on pourrait comprendre cette affirmation comme la transformation d'un récit qui échappe à ses contingences (voire à ses intentions initiales) pour accéder ainsi au mythe. Merteuil comme Don Juan entre dans le cercle très fermé des contre(anti)-héros. Elle devient un type. Sans le penser (car il n'est pas un mystique), Laclos a produit un personnage luciférien fascinant, une femme vipère.

Connectez-vous ou Inscrivez-vous pour répondre.