Fiches méthode Bac de français 2020

Bonjour tout le monde ! Je suis étudiant en L3 de lettres modernes, et je rencontre quelques difficultés pour un sujet de dissertation pour mon cours de théâtre contemporain. Le sujet est une définition que propose Novarina du théâtre qui figure dans Entrée dans le théâtre des oreilles: « théâtre est une lutte des langues dans l’espace. C’est le drame de la langue, la lutte des bouches pour parler. Les bouches des morts, celles des vivants. Les mots livrent un combat, jouent une comédie, un drame. C’est parce qu’il y a un crime derrière chaque mot. C’est parce que tous les mots sont comiques ». Mon souci ici c'est que j'ai énormément de difficulté à problématiser, car j'ai l'impression de parvenir à analyser les différents segments du sujet, mais sans faire le lien entre eux. Je me demandais donc si certains pouvaient m'aider. Le corpus que je dois traiter pour la dissertation est le suivant: le monologue d'Adramélech de Novarina, Ma Solange, Comment t'écrire mon désastre, Alex Roux de Renaud, et Tambours sur la digue de Cixous. Mon problème n'est pas la connaissance des oeuvres, le fait d'avoir des exemples et des arguments précis dessus, par rapport aux termes du sujet qui me sont proposés. Ce qui me pose problème, c'est la liaison de mes idées, en tant que je fais une lecture profondément disjoncte de la citation, certains rapports entre les segments m'échappent totalement, notamment à la fin ! J'ai déjà fait un développement, qui ne tient pas la route, et une introduction. En gros pour faire court sur mon analyse:

Le théâtre est considéré ici comme étant essentiellement opsis (il s'agit d'une lutte dans l'espace).

Postulat du sujet: le théâtre est nécessairement polyphonique, pour faire une lutte il faut minimum être deux .

"Drame de la langue": je prends drame au sens étymologique drama, c'est-à-dire pièce de théâtre, et non de tragique. L'intérêt de l'action dramatique au théâtre ce n'est pas tant les intrigues qui sont proposés que l'histoire de la langue elle-même, la figuration de celle-ci. Elle devient protagoniste.

Il y a une lutte entre les langues, qui devient l'enjeu principal de toute pièce. Elle prend le contre-pied du sens commun, qui tendrait à considérer l'intérêt du théâtre dans ses intrigues.

Quelle forme peut prendre cette lutte? Rupture de registre, rupture grammaticale dans la syntaxe, la langue conventionnelle malmenée par rapport à une langue définie, il y a des conflits entre différentes langues (le france contre les langues étrangères, les idioglosies, etc.)

Mais derrière ce conflit des langues, se trouve des individualités, comme le souligne la métonymie les bouches. La lutte qui se déroule à travers l'expression langagière a pour objet des intérêts particuliers (politiques, sociaux, sentimentaux, etc.)

La parole apparaît comme sans concession: il n'est à aucun moment question d'écouter dans cette définition.

J'ai été assez sensible aux antagonismes que propose la citation: entre le drame et la comédie, les morts et les vivants, le crime et le comique, la voix opposée à une autre voix, la voix singulière et la voix insérée dans un tout qui lui serait plus général (les voix des morts, les voix des vivants). Mais je ne sais sincèrement pas quoi en tirer. D'où ma problématisation est absente: je ne sais vraiment pas comment établir les liens dans cette citation. "C'est parce qu'il y a un crime derrière chaque mot. C'est parce que tous les mots sont comiques": je ne comprends sincèrement pas le lien de causalité alors que je me suis vraiment creusé la cervelle... Qu'en pensez vous? Auriez vous une idée de problématisation, de noeud inhérent au sujet? Le caractère un peu contradictoire, posant problème de cette citation je le pressens dans les antagonismes proposés ici, mais aussi dans le caractère unifié d'une pièce, fondé sur une base de chaos (c'est-à-dire la lutte entre les langues).


Quand à mon plan que j'avais commencé à détailler le voici grossièrement:

I- Analyse du postulat du sujet selon lequel le théâtre est irrémédiablement polyphonie:

A- Le théâtre propose des personnages distincts les uns des autres, donc plusieurs voix.

B- Même dans l'unicité d'une voix peut se faire entendre plusieurs langues : on pourrait penser qu'une pareille définition exclut la forme monologue, alors que celle-ci fait état d'une pluralité au sein de l'unicité.

C-Le théâtre raconte bien l'histoire de la langue: c'est son "drame" au sens d'histoire qui est mis en scène.


II- La lutte des voix au sein du théâtre

A- La langue aux prises avec elle-même: une langue malmenée, disjointe, chaotique se donne à entendre= conflit au sein de la langue



B- Le caractère révolté de la langue: l'injonction au silence dans le théâtre, pour affirmer sa voix face à celle d'autrui, derrière chaque mot se trouve un crime, en tant que parler c'est tuer la parole de l'autre.

C- La langue comme reflet d'intérêts particuliers: parler exprimer son individualité. Les combats entre des individus manifestent par une opposition entre des voix.


III- Une lutte transposée dans un hors temps et un hors lieu, dans lequel les mots sont irrémédiablement comiques.

A- Le théâtre: manifestation des bouches des vivants

B- Bouches des vivants qui rentrent en opposition avec celles des morts

C-Dans cet antagonisme, les mots demeurent irrémédiablement comiques.


Voilà pour faire état grossièrement de mon plan. Beaucoup de choses ne vont pas comme vous l'aurez constatés. Je ne traite ni du comique, ni du drame (au sens tragique) tels qu'en font état le sujet. Ensuite, c'est comme si j'avais fragmenté la citation et que j'en avais fait un plan, sans que cela ait une cohérence pour autant, sans qu'il y ait de lien. C'est le cas dans la troisième partie: je ne vois pas le lien entre cette lutte, les bouches des morts et les bouches des vivants, le crime dont la cause serait le comique derrière chaque mot. Bref les incohérences de mon plan sont le parfait reflet de mon incapacité à établir des liens au sein du sujet.


Désolé d'avoir été aussi expansif, merci beaucoup de m'avoir lu. Je me permets de poster ça là car je suis assez désespéré, d'autant plus que je trouve le sujet intéressant, et cela me frustre de ne pas parvenir à le traiter convenablement. Je me suis dit qu'y réfléchir à plusieurs pourrait être stimulant.


Merci d'avance !

Mots clés :

Réponses

  • Bonjour,

    Ceci est une première réponse, au vu de la complexité il faut un peu de temps. Une seconde suivra.

    Avant toute chose un peu de ménage dans tout ceci, car c’est un peu confus (euphémisme).

    → Rappel de la décomposition du sujet : en premier lieu, avant de commencer à traiter un sujet de dissertation, il te faut le « borner », c’est-à-dire indiquer ce que tu places derrière chaque mot clé du sujet. Il faut que ton lecteur comprenne sur quoi, précisément, porte ta réflexion. Ainsi, il doit saisir rapidement son étendue. Cette étape, selon toi, semble acquise.

    → Rappel de la problématique : après la lecture du corpus, tu formules ta problématique, à partir du sujet, avec tes propres mots, de façon à te l’approprier et à te le rendre plus claire. La problématique est étroitement liée au sujet parce que au fur et à mesure de ton travail, jusqu’à la conclusion, tu réponds progressivement (avant de conclure) au sujet par l’intermédiaire de la problématique. Autrement dit c’est une réponse « en cascade ». En répondant à ta problématique tu entraînes naturellement et logiquement la réponse au sujet.

    Ton sujet est une définition que propose Novarina du théâtre qui figure dans Entrée dans le théâtre des oreilles :

    « Le théâtre est une lutte des langues dans l’espace. C’est le drame de la langue, la lutte des bouches pour parler. Les bouches des morts, celles des vivants. Les mots livrent un combat, jouent une comédie, un drame. C’est parce qu’il y a un crime derrière chaque mot. C’est parce que tous les mots sont comiques ».

    Ta problématique est : le théâtre est considéré ici comme étant essentiellement OPSIS (il s'agit d'une lutte dans l'espace).

    → Dans un premier temps, je constate au sein du sujet le champ lexical de l’affrontement, voire de la violence. Les mots en caractères gras l’indiquent. Dans une lutte, un combat, un crime, il y a deux ou plusieurs protagonistes. Une première piste de réflexion. Le terme « OPSIS » renvoie, entre autres, à Aristote. La Poétique d’Aristote pourrait (livre) comprendre des éléments intéressants. À voir...

    Avant de produire une seconde contribution je dois faire encore un peu de ménage dans ta demande. Essaie d’être plus clair et plus concis.

    Bon courage.

  • LaoshiLaoshi Membre

    Rappel de la décomposition du sujet 

    En l'occurrence, le terme est bien choisi.

  • Seconde contribution : 

    "Drame de la langue": je prends drame au sens étymologique drama[1], c'est-à-dire pièce de théâtre, et non de tragique. L'intérêt de l'action dramatique au théâtre ce n'est pas tant les intrigues[2] qui sont proposés que l'histoire de la langue elle-même[3], la figuration de celle-ci. Elle devient protagoniste.

    Il y a une lutte entre les langues[4] , qui devient l'enjeu principal de toute pièce. Elle prend le contre-pied du sens commun, qui tendrait à considérer l'intérêt du théâtre dans ses intrigues[5].

    Quelle forme peut prendre cette lutte[6]? Rupture de registre, rupture grammaticale dans la syntaxe[7], la langue conventionnelle malmenée par rapport à une langue définie, il y a des conflits entre différentes langues (la France contre les langues étrangères[8], les idioglogies[9], etc.)

    Mais derrière ce conflit des langues, se trouve des individualités, comme le souligne la métonymie[10] les bouches. La lutte qui se déroule à travers l'expression langagière a pour objet des intérêts particuliers[11] (politiques, sociaux, sentimentaux, etc.)

    La parole apparaît comme sans concession: il n'est à aucun moment question d'écouter dans cette définition[12].

    J'ai été assez sensible aux antagonismes[13] que propose la citation: entre le drame et la comédie, les morts et les vivants, le crime et le comique[14], la voix opposée à une autre voix, la voix singulière et la voix insérée dans un tout qui lui serait plus général (les voix des morts, les voix des vivants). Mais je ne sais sincèrement pas quoi en tirer. D'où ma problématisation est absente: je ne sais vraiment pas comment établir les liens dans cette citation. "C'est parce qu'il y a un crime derrière chaque mot[15]. C'est parce que tous les mots sont comiques[16]": je ne comprends sincèrement pas le lien de causalité alors que je me suis vraiment creusé la cervelle... Qu'en pensez-vous? Auriez-vous une idée de problématisation, de nœud inhérent au sujet? Le caractère un peu contradictoire, posant problème de cette citation je le pressens dans les antagonismes proposés ici, mais aussi dans le caractère unifié d'une pièce, fondé sur une base de chaos (c'est-à-dire la lutte entre les langues).

    [1] Ou encore la langue dans la dramaturgie.

    [2] Une représentation théâtrale repose en principe sur une intrigue. Celle-ci peut-elle porter sur le langage, mais le langage est plutôt un support. Il y a cependant des exceptions, comme le théâtre de l’absurde par exemple.

    [3] Peut-être, mais il faut être en mesure de la démontrer, c’est ta thèse.

    [4] Notion difficile à cerner, linguistique, histoire de la langue, discours des personnages… ?

    [5] L’usage de la langue remplace donc l’intrigue, ou devient le nœud de la pièce en quelque sorte.

    [6] Bonne question.

    [7] On retrouve cela dans les poèmes et la prose surréalistes.

    [8] Dans cas nous sommes bien en présence de la discipline de la linguistique. Roland Barthes est une référence dans ce domaine, tout comme Benveniste, entre autres.

    [9] Erreur sur le terme. Tu peux aussi exploiter les idiolectes versus les sociolectes. L’idiologie porte sur la connaissance des individus vivants, l’exploitation est cohérente..

    [10] Il s’agit de la synecdoque de la partie.

    [11] Certes, voir le schéma de Greimas et Propp. Un intérêt particulier qui porterait sur le langage, en somme ? Si le but est de convaincre nous sommes dans le domaine de la rhétorique. La synecdoque en fait partie.

    [12] Cette phrase est trouble. Le discours implique un destinateur et un destinataire, même dans la double énonciation au théâtre.  

    [13] Pas nécessairement, la comédie des mots, le mensonge par exemple ou un discours tendancieux peuvent servir le drame et donc ne pas s’y opposer.

    [14] Interroge davantage le sens figuré.

    [15] Ibid. (Idem 14).

    [16] Ibid. Le mot « comique » peut refléter la désuétude du discours, dans certaines situations, son incapacité à restituer la réalité.

    [17] Il faudra le démontrer.

  • Troisième et dernière contribution:

    1) Quelques pistes de réflexion et références :

    « Le théâtre est une lutte des langues dans l’espace. C’est le drame de la langue, la lutte des bouches pour parler. Les bouches des morts, celles des vivants. Les mots livrent un combat, jouent une comédie, un drame. C’est parce qu’il y a un crime derrière chaque mot. C’est parce que tous les mots sont comiques ».

    Le théâtre = dramaturgie, etc. (mimesis selon Aristote)

    Espace = scène. Notion d’actants.

    Lutte des langues[1] = dans une certaine mesure le schéma de Greimas et Propp.

    La lutte des bouches pour parler = les discours. Par synecdoque les bouches = les humains.

    La bouche des morts = prosopopée. Nous sommes ici dans la rhétorique.

     À explorer :

    - La double énonciation ;

    - le schéma de Greimas et Propp ;

    - la distinction entre discours et récit, Émile Benveniste ;

    - les six fonctions du langage selon Jakobson.

    2) Conclusion 

    Tu n’explores pas assez le sens figuré de certains éléments du sujet. Beaucoup de termes induisent une lecture symbolique, tu l’as déjà remarqué avec la synecdoque de la partie « bouche ». Je crois que tu t’attaches trop au sens littéral. Il faut revoir l'analyse du sujet qui est long et complexe.

     [1] « Langue » serait ici également une synecdoque. Tout comme "bouche".

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