Bonjour à tous et à toutes,


Je me suis lancé dans la lecture intensive de la Littérature russe. Dans l’excellent livre « Les Âmes Mortes » (de Nicolas Gogol) (partie deux fragment 1), le personnage principal - du nom de Tchitchikov veut plaire au général Bétrichtchev. Pour arriver à ses fins, il fait une sorte de « blague » qui a pour effet l’éclat de rire du général et le dégoût de sa fille. La blague repose sur un cours récit autours de la phrase « Aime nous le menton broussailleux ; on saura bien nous aimer la peau nette ». Le problème est que je n’arrive pas à comprendre le sens humoristique de cette phrase, et cela me frustre beaucoup - aimant beaucoup Gogol. J’arrive à saisir l’idée général de cette sorte d’axiome, mais je n’arrive pas à comprendre son sens humoristique. 

Quelqu’un peut m’aider à comprendre en quoi cela est drôle ?

Si ça se trouve il est aisé de comprendre mais mon pauvre esprit n’y arrive pas. Peut être est ce la traduction ?? Mais au cas où voici quelques clés de compréhension générale pour quelqu’un d’étranger à l’œuvre.

- Contexte du récit avant la blague :

La visite de Tchitchikov chez le général Betrichtchev a un contexte précis : il vient pour plaider la cause de son ami Tentietnikov.

Ce dernier a une histoire étrange et la voici :

Après une éducation exemplaire et de nombreuses péripéties, il se rend chez le général (Betrichtchev) qui le prend sous son aile. Il tombera amoureux de la fille de ce dernier. Après une succincte dispute sur le fait que le général tutoie Tentietnikov en présent de l’Aristocratie russe (pour le rabaisser selon Tentietnikov), Tentietnikov et Bétrichtchev ne se parlent plus et se détestent. La fille ne peut donc plus voir Tentietnikov (qui vit dans un état de solitude). Lors d’un séjour de Tchitchikov dans la maison de Tentietnikov, Tentietnikov lui fait part de son extrême mélancolie -étant loin de sa bien aimée. Tchitchikov lui répond donc en lui expliquant l’absurdité de la dispute (reposant sur un tutoiement), et la nécessité de retrouver la fille du général. 

Tchitchikov se rend donc à la maison du général pour plaider la cause de son ami et dire qu’il s’excuse ...etc ...etc ... Il utilise le stratagème suivent : il veut faire croire au général que Tentietnikov ne s’excuse pas par respect, et que ce dernier écrit l’Histoire des généraux russes, et n’est donc pas idiot.

Contexte pré blague :

Un peu avant le blague voici le sujet de conversation :

Le général et Tchitchikov parlent de Tentietnikov. 

Entre alors dans le salon où ils se trouvent la fille de Betrichtchev. 

Le général s’exclame alors « Notre voisin Tentietnikov n’est pas du tout aussi sot que nous le pensions ». 

Elle rétorque énervée « Qui le jugeait sot ? Tout au plus Vichnépokromov, ce nul et vil individu en qui tu as confiance ! ». (On ne connaît pas cette personne). Elle dit ensuite à quel point cet homme est horrible et enchaîne : « Je ne comprends pas, pere, comment, doué d’un si bon cœur et d’une âme si haute, tu peux recevoir un homme qui t´est si inférieur et dont tu connais la méchanceté. ». 

Le général poursuit : « Voyons, ma chérie, je ne puis pourtant pas le mettre à la porte ! ». 

Elle s’exclame : « Soit. Mais pourquoi lui témoigner autant d’attentions ? Pourquoi l’aimer ? ». 

Et Tchitchikov « juge bon » de dire : « Tous les êtres veulent être aimés, mademoiselle. L’animal lui même aime les caresses ; à travers les barreaux de l’étable, il tend son museau pour qu’on le caresse. » 

Ici le général rigole à gorge déployée et dit « C’est bien ça ; il tend son museau pour qu’on le caresse !... Ha ! Ha ! Ha ! Il a tout le mufle, tout le corps barbouillés de boue, mais il réclame aussi, comme on dit, un encouragement... Ha ! Ha ! [...] L’animal pille, vole à pleines mains le Trésor, et par dessus le marché demande une récompense ! Toute peine mérite salaire dit il ! Ha ! Ha ! Ha ! ».

C’est ici que commence la fameuse vanne dont je ne saisie pas toute la subtilité humoristique :

Tchitchikov dit « Avez vous jamais entendu parler, Excellence, de ce que signifie : Aime nous le menton broussailleux ; on saura bien nous aimer la peau nette ?. 

Le général dit « non ».

Tchitchikov raconte alors une histoire, base de sa blague, et la voici : 

Un jeune allemand régisseur devait venir à l’occasion d’affaires, se rendre en ville pour fréquenter les gens en place et leur graisser la patte. Eux aussi le régalaient de sorte qu’il leur dit : « venait me voir à l’occasion ». Ils rétorquèrent « entendu ! ». Peu après, ces gens d’Etat devaient alors enquêter sur une affaire, mais au lieu de cela, se rendirent chez quelqu’un où ils buvèrent et jouèrent pendant trois jours et trois nuits. Ce quelqu’un en eu marre et invita les hommes d’Etat à se rendre chez le jeune allemand, pour s’en débarrasser. Pour qu’ils partent plus vite, il leur dit même que l’allemand les avaient invités. Ils arrivèrent donc chez l’allemand, complètement amochés, alcoolisés, et surtout : pas rasés. L’allemand est submergé et complètement surpris (il était en lune de miel avec sa femme). L’allemand leur dit qu’il ne les a pas invité mais les hommes d’Etat se trouvent si vexés par ce refus qu’ils se mirent à remuer les affaires de l’allemand et de le faire arrêter (dix huit mois de prison + amendes). Heureusement, un accord à l’amiable le tira d’affaire contre de l’argent et une invitation à dîner pour se faire pardonner. « Pendant le repas, alors que tous, y compris l’hôte, étaient déjà éméchés, ils lui dirent : « Tu vois ! Nous te dégoûtions ! Tu aurais voulu nous voir rasés. Non, aime nous le menton broussailleux ; on saura bien nous aimer la peau nette ! »

Le général éclate de rire.

- En réaction à la blague, le général dit ceci :

« C’est parfait ! On aime, en effet, être encouragé ! On veut des caresses, car sans encouragements on ne saurait voler... Ha! Ha! Ha! »  

- En réaction au fait que son père éclate de rire, sa fille s’exclame :

« Ah! Papa! Je ne comprends pas que tu puisses rire ! C’est actes malhonnêtes ne m’inspirent que de la tristesse. Quand je vois la tromperie s’exercer au yeux de tous, sans que ces gens soient châtiés par le mépris public, je ne sais ce que je ressens, je m’irrite et deviens même méchante... » 

On dit qu’elle « faillit pleurer ».

Voilà j’espère avoir tout bien résumé. Je suis désolé si il y a des fautes. Je voulais ici comprendre ce qu’il y a de drôle, la traduction m’empêchant peut être de ne pas tout saisir ou alors je suis simplement c*n. 

Merci à celles et ceux qui ont pris le temps de lire et de chercher, et à celles et ceux qui comprendront mieux que moi et m’expliqueront :)

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Réponses

  • LaoshiLaoshi Membre

    Quand je lis cette histoire de barbe, je ne puis m'empêcher de penser à la décision du tsar Pierre Ier de Russie de mettre fin à la tradition du port de la barbe dans son empire, dans le but de l'occidentaliser et lui enlever de son caractère sauvage. Il institua même un impôt sur la barbe, et il se raconte qu'il aurait coupé lui-même la barbe de certains aristocrates récalcitrants.

    Dans ce cas, la barbe, bien entendu broussailleuse et mal taillée ,est perçue comme un manque de manque de propreté et et d'animalité. et le caractère glabre d'un visage lui confère raffinement et civilisation.

    Tout cela bien sûr est très relatif et varie selon les siècles et les modes.

    Voilà en tout cas ce que m'inspire cette histoire.

  • Ce n'est pas parce que le « proverbe » raconté par Tchitchikov fait rire le général qu'il constitue une blague destinée à faire rire le lecteur. C'est plutôt une manière d'entrée en matière pour développer l'anecdote qui suit.

  • perluèteperluète Membre

    Du coup, s'il y a un sous-entendu historique à la blague, effectivement cela ne peut faire rire le lecteur que s'il connait le contexte. Mais j'ai quand-même l'impression que le général prend la blague au pied de la lettre puisqu'il en tire comme morale qu'on a toujours besoin d'encouragements pour être malhonnête (si j'ai bien compris...). Ce qui le ferait rire serait alors la malhonnêteté, ce que réprouve sa fille.

    Je trouve cela bien compliqué... 😏

  • 6 mars modifié

    Konstantin, il semble que tu disposes de la traduction d'Henri Mongault. Si c'est le cas, elle est excellente.

    Je viens de relire le passage dans mon édition des Âmes mortes : il m'apparaît clairement que le général rit de l'anecdote à propos du régisseur allemand, de ses mésaventures avec les fonctionnaires corrompus et de la beuverie finale - faits dont le général semble être familier (dans le texte, il est dit qu'il prend un air entendu lorsque Tchitchikov évoque les fonctionnaires à qui il faut graisser la patte).

    perluète a raison quand elle dit que le général rit « de la malhonnêteté » des personnages de l'anecdote : il connaît ce milieu. Cependant l'extrait que tu cites n'indique pas s'il est lui même corrompu - sujet qui est un peu au centre du roman !

    Le « proverbe » seul n'est pas la cause de l'hilarité du général et n'est donc pas une blague en soi.

  • LaoshiLaoshi Membre

     « Aime nous le menton broussailleux ; on saura bien nous aimer la peau nette ». 

    N'était-ce pas cette phrase qui était en question ?

    C'est sur cette unique phrase que portait mon commentaire.

  • @freddy.lombard @perluète @Laoshi

    Effectivement ma traduction est celle de de Henri Mongault, et effectivement elle est de qualité, c’est pour cela que mon interrogation est telle. Je n’ai pas mis si le général était corrompu ou non, et la raison est la suivante : après m’être plongé pleinement dans le contexte de l’écriture du livre, j’ai décidé d’arrêter de lire les fragments à partir du début du deuxième (Gogol n’ayant pas souhaité - et à deux reprises - publier cette deuxième partie).

    Merci beaucoup en tout cas de m’éclairer sur le sujet, je croyais en réalité que c’était une blague que le lecteur pouvait comprendre et assimiler (Gogol voulant absolument dépeindre la Russie à la perfection dans ce roman), mais il en retourne donc plus de la démonstration d’un monde corrompu que la fille du général répugne. Merci beaucoup :)

  • Si tu as aimé la première partie, je te suggère de lire la seconde. D'ailleurs, l'extrait que tu cites provient de la seconde partie.

    Le fait que Gogol n'ait pas souhaité la publication de la fin du roman n'est pas un critère pour le lire ou non. À titre d'exemple, si Max Brod avait respecté les volontés de Franz Kafka de brûler l'ensemble de ses manuscrits non publiés, nous ne connaîtrions pas le dixième de son œuvre et notamment ses trois grands romans, Le Disparu, Le Procès et Le Château !

  • Simon UASimon UA Membre
    9 mars modifié

    J'ai adoré Les âmes mortes, mais c'est dommage que le récit soit resté inachevé…

    Cette histoire est pleine de moments bien drôles, comme quand Tchitchikov essaie d'acheter des "âmes" à la vieille. Ou à son ami qui essaie au passage de lui vendre tout et n'importe quoi.

    • Qu'ai-je à faire d'un orgue ? Je ne suis pas un de ces Allemands qui s'en vont mendiant par les chemins en tournant la manivelle.
    • Mon orgue ne ressemble pas à ceux des mendiants allemands. Il est tout en acajou.

    Moi je l'ai en Folio Classique et il est indiqué Traduction de la bibliothèque de la Pléiade, mais il n'y a pas le nom du ou de la traductrice.

  • La version en Folio classique est bien celle de Henri Mongault que l'on retrouve en Pléiade. Il semble qu'il n'existe pas beaucoup de traductions françaises. À titre de curiosité, j'aimerais bien lire celle d'Ernest Charrière qui date de... 1859 !

  • lamaneurlamaneur Modérateur

    Tu le sais sûrement mais tu peux la télécharger sur Gallica :

    https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1646344.image

  • 10 mars modifié

    Je te remercie pour le lien, lamaneur. Il est vrai que, dans l'idéal j'aurais plutôt espéré le lire sur papier, comme dans cette superbe édition reliée de 1859 :


    Mais il ne faut pas rêver (ne serait-ce que le prix de l'ouvrage...)

    J'en profite pour signaler une traduction d'Arthur Adamov et une autre de Marc Semenoff (que l'on peut trouver facilement et pour pas trop cher sur des sites spécialisés comme livre-rare-book ou abebooks.

  • lamaneurlamaneur Modérateur

    Bien sûr, rien ne vaut un livre, a fortiori un livre ancien avec son beau papier et sa reliure.

    Néanmoins, je signale pour ceux que ça intéresserait qu'il est possible de faire imprimer les documents par la BNF. Je crois qu'il en coûte 40€ pour un volume de 2000 pages.

    Mais on trouve déjà des versions brochées pour 8 € :

    https://www.amazon.fr/Ames-mortes-Nicolas-Gogol-ebook/dp/B00B9JOV6K

  • Belle trouvaille ! Ainsi on peut lire cette traduction historique à petit prix. C'est en effet ce que la littérature doit être : à la portée de tous. 🙂

  • Simon UASimon UA Membre

    Je me demande si on sait encore trouver une édition originale d'époque en russe ?

  • L'édition originale française de la première traduction cote de 1500 € à 2000 € en bon état - vendue jusqu'à plus de 3000 € aux enchères pour des éditions exceptionnelles.

    Je n'arrive pas à trouver l'équivalent en russe, ne maîtrisant absolument pas la langue : il faudrait rechercher Мертвые души en première édition ou édition originale...

  • 12 mars modifié

    Grâce à l'aide qui m'a été procurée sur ce forum et dont je remercie les contributeurs, j'ai pu constater qu'il est possible d'acquérir une édition originale des Âmes mortes. Le prix demandé est de deux millions de roubles, soit près de 24000 €. Il est des bibliophiles qui pourront se l'offrir, à moins qu'un musée préempte cet ouvrage historique.

  • lamaneurlamaneur Modérateur

    Veux-tu créer une cagnotte sur ce forum ? 🤭

  • Pour un musée alors! Ce serait dommage que seul freddy en profite! 🤗

  • Je crois qu'on avait déjà eu cette discussion, me semble-t-il avec floréale, à propos des grands collectionneurs et des mécènes ; en ce qui me concerne, je ne comprends pas que ceux ont les moyens d'acquérir une œuvre d'art exceptionnelle - manuscrit, incunable, peinture, sculpture... - n'en fassent pas profiter tout le monde, je veux dire par là en la cédant ou en la prêtant à un musée public ou privé ou en la mettant à la disposition du regard du public par un système de visites, même privées.

    Plus navrant encore (peut-être) que le collectionneur qui s'enferme pour contempler son tableau : de plus en plus d'œuvres qui atteignent des records de prix dans les ventes aux enchères sont destinées à être enfermées dans des coffres de banques à des fins purement spéculatives.

  • Simon UASimon UA Membre

    L'art est effectivement devenu un placement, comme les matières premières ou l'immobilier.

    Malheureusement.

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