Baudelaire, Les Deux Bonnes Sœurs

Bonjour, je dois faire un commentaire linéaire du poème "Les Deux Bonnes Sœurs" tiré du recueil de Baudelaire "Les Fleurs du Mal".
Je vois l'allégorie de la débauche et de la mort en femme, plus précisément bonnes sœurs mais je ne vois pas très bien où veut en venir l'auteur.
Merci d'avance !
Les Deux Bonnes Sœurs

La Débauche et la Mort sont deux aimables filles,
Prodigues de baisers et riches de santé,
Dont le flanc toujours vierge et drapé de guenilles
Sous l'éternel labeur n'a jamais enfanté.
Au poète sinistre, ennemi des familles,
Favori de l'enfer, courtisan mal renté,
Tombeaux et lupanars montrent sous leurs charmilles
Un lit que le remords n'a jamais fréquenté.
Et la bière et l'alcôve en blasphèmes fécondes
Nous offrent tour à tour, comme deux bonnes sœurs,
De terribles plaisirs et d'affreuses douceurs.
Quand veux-tu m'enterrer, Débauche aux bras immondes?
Ô Mort, quand viendras-tu, sa rivale en attraits,
Sur ses myrtes infects enter tes noirs cyprès?
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Réponses

  • Jean-LucJean-Luc Modérateur
    Bonjour,

    C'est une des formes du spleen, du mal de vivre.
    La condition humaine est vouée à la mort, une mort lente et désespérée.
    Dans les illusions du plaisir, parodie satanique de l'amour, le poète sait qu'il se détruit, mais ne peut se défaire de son addiction, le désir d'échapper à sa solitude et à une existence banale.

    Il faut relever les oxymores finals et les antithèses qui évoquent l'enfermement. En effet cette tentative de fuite, Pascal dirait de divertissement, est comme les autres une impasse.

    La lucidité baudelairienne est poignante car elle souligne le caractère tragique de la condition humaine plus intensément ressenti par la sensibilité exacerbée du poète.
  • La disposition n'est-elle pas celle d'un sonnet ? :)
  • Bonjour,
    Premièrement, merci beaucoup de votre réponse.
    Ensuite, si je reprends vos termes, est ce que la problématiques suivante conviendrait au poème : "Comment à travers l'allégorie de la Mort et de la Débauche en femmes, illusions du plaisir, Baudelaire exprime son "mal de vivre" où la condition humaine est vouée à la mort et où le plaisir n'est qu'une tentative de fuir à la solitude et l'existence banale de la vie ?"
    Je vais réfléchir à un plan linéaire en suivant pour l'instant cette problématique.
    Merci.
    PS: oui c'est bien un sonnet, en recopiant le poème j'ai oublié d'y insérer les espaces désolée!
  • Pas d'opposition entre les deux quatrains et les deux tercets. Le ET sert de lien et dans chaque strophe, on retrouve mêlées, la volupté et la mort, les compagnes du poète maudit, ces fleurs du mal qui l'accompagnent dans la dépravation alors que le titre aspire avec ironie à une rédemption.
  • Jean-LucJean-Luc Modérateur
    La problématique doit être plus simple.
    En quoi l'allégorie des deux bonnes sœurs est une expression du spleen baudelairien ?
  • Peut-être remarquer l'écart entre l'attente suggérée par le titre et le contenu du sonnet.
    Qu' est-ce qu'une "sœur", une "bonne sœur" ? Dérision dès le départ. Ecart entre l'élévation et l'abaissement.
  • LaoshiLaoshi Membre
    Peut-être remarquer l'écart entre l'attente suggérée par le titre et le contenu du sonnet.
    Cela me paraît tout à fait indispensable, Floréale. Pour moi, c'est même la première chose à relever.
    Et pourquoi la disposition du poème n'est-elle pas respectée à l'écran ?
    Baudelaire a choisi d'écrire un sonnet, j'imagine. Cela semble plus clair de le présenter comme tel.
    Sous un titre évoquant la religion bien pensante, on découvre un sonnet placé sous le signe de la dérision, fait d'antithèses, oxymores et autres oppositions, qui dessine le portrait du poète ballotté, corrompu, maudit. La protection des "bonnes soeurs" est en réalité une irrésistible descente vers l'Enfer.
    Les deux bonnes soeurs

    La Débauche et la Mort sont deux aimables filles,
    Prodigues de baisers et riches de santé,
    Dont le flanc toujours vierge et drapé de guenilles
    Sous l'éternel labeur n'a jamais enfanté.

    Au poète sinistre, ennemi des familles,
    Favori de l'enfer, courtisan mal tenté,
    Tombeaux et lupanars montrent sous leurs charmilles
    Un lit que le remords n'a jamais fréquenté.

    Et la bière et l'alcôve en blasphèmes fécondes
    Nous offrent tour à tour, comme deux bonnes soeurs,
    De terribles plaisirs et d'affreuses douceurs.

    Quand veux-tu m'enterrer, Débauche aux bras immondes ?
    Ô Mort, quand viendras-tu, sa rivale en attraits,
    Sur ses myrtes infects enter tes noirs cyprès ?
  • Jean-LucJean-Luc Modérateur
    floreale a écrit:
    Peut-être remarquer l'écart entre l'attente suggérée par le titre et le contenu du sonnet.
    Qu' est-ce qu'une "sœur", une "bonne sœur" ? Dérision dès le départ. Ecart entre l'élévation et l'abaissement.
    Écart, sûrement ; dérision, certainement.
    Mais je ne pense pas que les bonnes sœurs soient une allégorie de l'élévation.

    Ces religieuses évoqueraient plutôt des aspects funèbres par la stérilité (contraire de la vie) et leurs habits noirs et blancs (les valeurs du deuil).
    Dont le flanc toujours vierge et drapé de guenilles
    Sous l'éternel labeur n'a jamais enfanté.
    Baudelaire suggère aussi le satanisme cher au roman gothique anglais dans la dépravation hypocrite des nonnes : les "deux aimables filles" du début ("filles" ici connotent les prostituées) deviennent à la fin "deux bonnes sœurs" qui "offrent" "De terribles plaisirs et d'affreuses douceurs."
    Le myrte enfin est un des symboles de la déesse Vénus. Ici il est "infect". L'amour est donc perverti, il est de plus source d'infection et donc de mort. Il ne faut pas oublier que Baudelaire a contracté la syphilis.
  • Heureusement qu'il peut y avoir plusieurs lectures. Dans le sens populaire auquel je me référais, la bonne soeur soigne. Elle voue sa vie à Dieu et aux autres.

    J'entends bien les autres niveaux de lecture mais je pense au poème La servante au grand cœur, à Mariette auprès de qui Baudelaire cherchait l'amour maternel qui a manqué.
    Dans la dérision du poème, je perçois surtout le manque. Il cherche des compensations et a bien conscience du désenchantement d'une sensualité vénéneuse.
  • LaoshiLaoshi Membre
    Dans le sens populaire auquel je me référais, la bonne soeur soigne. Elle voue sa vie à Dieu et aux autres.
    Je pensais aussi à ce sens.
    Une bonne sœur, a priori, ce n’est pas une sorcière qui vous entraîne vers l’enfer. :)
  • Bonjour,
    Merci tout d'abord pour vos réponses toutes aussi intéressantes les unes que les autres, vous m'aidez beaucoup !
    Je vais donc suivre vos conseils et partir sur la problématique "En quoi l'allégorie des deux bonnes sœurs est une expression du spleen baudelairien ?"
    Grâce à vous le texte me parait désormais plus clair mais il y a encore des vers où la signification m'échappe notamment:

    -"Tombeaux et lupanars montrent sous leurs charmilles/Un lit que le remords n'a jamais fréquenté" Je vois bien ici le lien avec le "et" entre le tombeaux (mort) et les lupanars (maisons closes) et donc le rapprochement des excès des plaisirs sexuels à la mort. Mais la suite du vers reste flou.

    -"Dont le flanc toujours vierge et drapé de guenilles/Sous l'éternel labeur n'a jamais enfanté"
    Ici, je pense que "le flanc toujours vierge" fait référence à une prostitué mais avec une pointe d'ironie car il la présente comme "vierge" mais je ne suis pas sûre … De plus il est également possible de voir une contradiction (peut être ?) entre "vierge" = pureté et "drapé de guenilles"= abimé pour signifier que les plaisirs ne sont finalement qu'illusion. Enfin le fait qu'elle "n'a jamais enfanté" montre peut être la stérilité des plaisirs qui ne peuvent amener nul part (à part la mort). Ce n'est pas la première fois que Baudelaire fait des allusions à la fécondité: "blasphème féconde" qui me parait flou également.

    Je vous remercie encore pour tous ce que vous faites !
  • Jean-LucJean-Luc Modérateur
    Bonsoir,
    Tombeaux et lupanars montrent sous leurs charmilles
    Un lit que le remords n'a jamais fréquenté

    Le tombeau comme le lupanar est un lit où s’allonge le corps.
    Le mort ou celui qui fréquente la maison close n’a plus ou n’a pas de remords.
    Note la personnification ainsi que le jeu de mot implicite (remords, mort).
    Dont le flanc toujours vierge et drapé de guenilles
    Sous l'éternel labeur n'a jamais enfanté

    Vierge a ici la connotation de stérile.
    Débauche et mort ne créent pas la vie, n’engendrent rien, n'enfantent pas. C’est bien la stérilité (et l'inutilité) du plaisir qui est visée.
    Et la bière et l'alcôve en blasphèmes fécondes
    Ici "fécondes" s'oppose à la virginité initiale. Cette fécondité est diabolique.
    L’alcool fait délirer, et l’alcôve arrache des cris bestiaux ou des propos transgressifs, de plus l'alcool et l’amour vénal réifient le corps féminin.
    Notons que Baudelaire se livre sans doute à un autre jeu de mot avec bière qui est alcool et cercueil.
  • Bonsoir !

    D'accord je comprends mieux maintenant.
    J'ai une dernière question: Lorsque Baudelaire écrit "Au poète sinistre, ennemi des familles/Favori de l'enfer, courtisan mal renté". Fait il référence à lui même seulement et sa propre condition de poète ? Le fait que le poète est sans cesse à la recherche d'un Idéal qu'il ne pourra finalement jamais atteindre (ce pourquoi il serait sinistre car un poète sans idéal n' plus qu'à attendre la mort ou alors un "courtisan mal renté" car un courtisan dont le but d'une vie est de faire de l'argent, s'il est mal renté, sa vie n'a plus de sens ? )
    Mais pourquoi serait il "ennemi des familles" et "Favori de l'enfer" et un je ne vois pas le symbole justement.
    Merci d'avance !
  • Jean-LucJean-Luc Modérateur
    Au poète sinistre, ennemi des familles
    Favori de l'enfer, courtisan mal renté

    Sinistre est à comprendre dans son sens étymologique latin, de mauvais augure, au destin malheureux.
    Ennemi des familles parce que révolté par le conformisme bourgeois.
    Mal renté, voir l'albatros ou le Vieux Saltimbanque. L'art du vrai poète est rejeté.
  • Au poète sinistre, ennemi des familles,
    Favori de l'enfer, courtisan mal renté,

    Dans ce portrait sans concession que Baudelaire brosse du poète, ne peut-on pas voir deux sens dans la formule : "ennemi des familles" ? Je m'interroge.
    Il hait la famille au nom du conformisme bourgeois mais les familles le haïssent, le considèrent comme un ennemi parce qu'il représente le désordre, les interdits, ce qu'évoquera plus tard Verlaine dans Monsieur Prudhomme.
    Quant aux faiseurs de vers, ces vauriens, ces maroufles,

    Ces fainéants barbus, mal peignés,
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