En tant qu'un étudiant en lettres classiques qui se destine à l'enseignement, je m'interrogeais la capacité de ma génération à apprécier (et faire apprécier) les Bucoliques et les Géorgiques à notre époque. En effet, si on peut encore admirer la justesse de la peinture des sentiments humains (Alexis et Corydon, la mort de Daphnis, l'horreur de l'expropriation et le regret de devoir abandonner son domaine natal), je me demande si, nous qui sommes nés dans un monde d'acier et de métal, de voitures, d'écrans, de bâtiments assez hideux nous sommes encore capables de ressentir la beauté des églogues et des géorgiques (par opposition à ceux qui sont nés dans la campagne - a fortiori la campagne italienne à une époque beaucoup moins "laide" sur le plan esthétique). Par exemple, Marcel Pagnol qui a vécu durant la première moitié du XXème dans la campagne du Sud a sans doute un rapport beaucoup plus personnel à cette poésie champêtre que moi, qui n'ai jamais vécu à la campagne - ce qui ne m'empêche pas de trouver cette poésie pastorale charmante mais je crois que nous avons un rapport moins direct, moins charnel à la nature qui nous empêche d'en ressentir pleinement la beauté.

Par contre, je pense qu'il est beaucoup plus facile d'apprécier et de faire apprécier l'Enéide puisqu'outre la grandeur universelle des sentiments humains (le sacrifice de soi, le renoncement à l'amour pour suivre un destin plus grand, l'amour passion de Didon, la rancœur de Junon, la scène où Enée reconnaît les grands épisodes de la guerre de Troie à Carthage, les retrouvailles glaciales aux Enfers,...) nous en maîtrisons les codes épiques, quasi cinématographiques (le chant II qui relate la prise de Troie ne le cède en rien aux superproductions actuelles).

Réponses

  • ... je me demande si, nous qui sommes nés dans un monde d'acier et de métal, de voitures, d'écrans, de bâtiments assez hideux nous sommes encore capables de ressentir la beauté des églogues et des géorgiques ...

    Nous ne sommes pas toutes et tous né/es dans un tel monde. Tu sembles ici plus parler du décalage entre les gens étant nés « en ville » et y ayant vécu toute leur vie... et les autres, c’est à dire une partie considérable de la population.

    Je peux t’assurer que même en 2019, même avec peu d’experience littéraire et encore moins de connaissances de la littérature antique, même en ayant vécu en ville pendant 8 ans, j’ai pu apprécier les Bucoliques et y trouver un des textes les plus touchants que j’ai lus...

    Pourquoi? Parce que parmi notre génération il existe également des gens ayant vécu ailleurs qu’en ville et s’intéressant aux lettres... :)

    Je m’egare, mais pour la partie de « notre génération » (en plus je ne suis même pas sûre que l’on ait le même âge ou que l’on soit de la même génération) qui ne connaît que la ville, il y a à mon sens (mais c’est sûrement biaisé par mon vécu de la ville comme étant presque exclusivement celui de Paris et donc particulier) une nécessité, avant de prétendre apprécier de telles œuvres, d’arriver à comprendre et à concevoir la vie non-urbaine et les réalités et beautés de la « campagne ». Ensuite, sans doute, chacun/e appréciera les Bucoliques comme il/elle le souhaite (je n’ai pas lu les Géorgiques donc je ne m’exprimerai pas à ce sujet).

    Bref, citadin/es, ouvrez-vous - c’est à mon sens moins une question d’époque que d’ouverture.
  • Ouvrez-vous surtout à la poésie...
    La vertu du souffle poétique, si puissant dans les Bucoliques, c'est de nous transporter dans un monde de beauté, de plaisir et d'enthousiasme à partir d'une thématique banale et convenue, comme d'autres utiliseront les "troupeaux d'autobus" à l'ère naissante du verre et de l'acier.
    Mais il faut une certaine maturité pour aborder ce type de poésie. Dans le Secondaire, je n'y crois pas trop dans l'état actuel des choses.
  • Il reste certain qu'il est plus facile pour les « générations actuelles » d'apprécier l'Énéide que les Bucoliques ou les Georgiques.
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