Nous reculons devant la moindre difficulté. Nous nous complaisons dans la bienveillance. Nous cédons à nos émotions. Nous sommes constamment assis ou allongés. Nous n'osons pas parler. Nous soignons notre apparence pour ne pas nettoyer le pourri à l'intérieur. Nous feignons d'être engagés pour donner un sens à notre existence. Nous donnons à celui qui réclame, pas à celui qui en a besoin. Nous aimons le tiède, le mou. Nous sacralisons notre passé pour ne pas agir dans notre présent. Nous excitons nos sens car nous n'avons plus rien à donner à notre raison. Nous prétextons que la morale n'a aucun sens pour tout détruire. Nous idéalisons une jeunesse idiote et endoctrinée. Le monde est laid. Il est partout identique. Il est trop accessible. Les touristes sont la plaie. Ils s'émerveillent devant des simulacres. Il n'y a plus rien de vrai. Tout est industriel. Les villes sont remplies de non-lieux. Des chaînes de magasin, des salles de sport, des cinémas. Tout est affreux. Les gens sont interchangeables. Ils ont tous la même démarche maladroite. Les donneurs de leçon sont foule. Tous les couples sont seuls, leur amour est fictif. Tout est fiction. Le monde est fou. Les gens sont faibles, incapables. Il n'y a plus d'art. Tout est décadent. Le sport est le nouvel opium du peuple. La télévision est d'une brutalité insupportable. Il n'y a plus de discernement. Les gens nomment une chose pour une autre. Ils ne savent plus parler. Ils ne lisent plus. La quantité prévaut sur la qualité. Internet est le refuge des sots. Les médias ont tous la même langue. La culture est morte. Les peuples sont morts. La famille est morte. Il n'y a plus de musique, il y a du bruit. Les sourires sont tous forcés. Des fous gouvernent des sots. Les paysages sont détruits par le béton.

Ce texte même reflète la laideur du monde. Il est mal écrit, désordonné, bourré de stéréotypes. Il est banal. Il est écrit par un type complètement inculte. Il est naïf. Il se donne des prétentions. Le type qui a écrit ce texte est aussi vide que le monde qu'il décrit. Il se soumet aux nouvelles règles. Il est hypocrite comme les autres. Il essaye de se faire bien voir alors qu'au fond il n'a rien à dire sur rien, si ce n'est qu'il en a marre de n'avoir rien à dire. Il pense que ce n'est pas de sa faute s'il n'a rien à dire. Il écrit "il" parce qu'il a peur d'écrire "je". L'auteur de ce texte est lâche et l'avoue pour obtenir la complaisance de ses lecteurs. Il veut rallier à sa cause les mécontents car il n'a aucune relation sociale. L'auteur de ce texte a fait les soldes comme tout le monde. Il a acheté des marques parce qu'il a vu des vêtements de marque sur d'autres qu'il envie.

Quelle tristesse.

Réponses

  • À une heure du matin

    Charles Baudelaire


    Enfin ! seul ! On n’entend plus que le roulement de quelques fiacres attardés et éreintés. Pendant quelques heures, nous posséderons le silence, sinon le repos. Enfin ! la tyrannie de la face humaine a disparu, et je ne souffrirai plus que par moi-même.
    Enfin ! il m’est donc permis de me délasser dans un bain de ténèbres ! D’abord, un double tour à la serrure. Il me semble que ce tour de clef augmentera ma solitude et fortifiera les barricades qui me séparent actuellement du monde.
    Horrible vie ! Horrible ville ! Récapitulons la journée : avoir vu plusieurs hommes de lettres, dont l’un m’a demandé si l’on pouvait aller en Russie par voie de terre (il prenait sans doute la Russie pour une île) ; avoir disputé généreusement contre le directeur d’une revue, qui à chaque objection répondait : « — C’est ici le parti des honnêtes gens, » ce qui implique que tous les autres journaux sont rédigés par des coquins ; avoir salué une vingtaine de personnes, dont quinze me sont inconnues ; avoir distribué des poignées de main dans la même proportion, et cela sans avoir pris la précaution d’acheter des gants ; être monté pour tuer le temps, pendant une averse, chez une sauteuse qui m’a prié de lui dessiner un costume de Vénustre ; avoir fait ma cour à un directeur de théâtre, qui m’a dit en me congédiant : « — Vous feriez peut-être bien de vous adresser à Z… ; c’est le plus lourd, le plus sot et le plus célèbre de tous mes auteurs, avec lui vous pourriez peut-être aboutir à quelque chose. Voyez-le, et puis nous verrons ; » m’être vanté (pourquoi ?) de plusieurs vilaines actions que je n’ai jamais commises, et avoir lâchement nié quelques autres méfaits que j’ai accomplis avec joie, délit de fanfaronnade, crime de respect humain ; avoir refusé à un ami un service facile, et donné une recommandation écrite à un parfait drôle ; ouf ! est-ce bien fini ?
    Mécontent de tous et mécontent de moi, je voudrais bien me racheter et m’enorgueillir un peu dans le silence et la solitude de la nuit. Âmes de ceux que j’ai aimés, âmes de ceux que j’ai chantés, fortifiez-moi, soutenez-moi, éloignez de moi le mensonge et les vapeurs corruptrices du monde, et vous, Seigneur mon Dieu ! accordez-moi la grâce de produire quelques beaux vers qui me prouvent à moi-même que je ne suis pas le dernier des hommes, que je ne suis pas inférieur à ceux que je méprise !

    Charles Baudelaire, Petits poèmes en prose, 1869
  • Pater noster

    Notre Père qui êtes aux cieux
    Restez-y
    Et nous nous resterons sur la terre
    Qui est quelquefois si jolie
    Avec ses mystères de New York
    Et puis ses mystères de Paris
    Qui valent bien celui de la Trinité
    Avec son petit canal de l'Ourcq
    Sa grande muraille de Chine
    Sa rivière de Morlaix
    Ses bêtises de Cambrai
    Avec son Océan Pacifique
    Et ses deux bassins aux Tuileries
    Avec ses bons enfants et ses mauvais sujets
    Avec toutes les merveilles du monde
    Qui sont là
    Simplement sur la terre
    Offertes à tout le monde
    Éparpillées
    Émerveillées elles-mêmes d'être de telles merveilles
    Et qui n'osent se l'avouer
    Comme une jolie fille nue qui n'ose se montrer
    Avec les épouvantables malheurs du monde
    Qui sont légion
    Avec leurs légionnaires
    Avec leur tortionnaires
    Avec les maîtres de ce monde
    Les maîtres avec leurs prêtres leurs traîtres et leurs reîtres
    Avec les saisons
    Avec les années
    Avec les jolies filles et avec les vieux cons
    Avec la paille de la misère pourrissant dans l'acier des canons.
    Jacques Prévert, 1946
  • Oui, j’ai cru que j’avais un but, monsieur Brul… et je n’avais rien… J’avançais dans un couloir sans commencement, sans fin, à la remorque d’imbéciles, précédant d’autres imbéciles. On roule la vie dans des peaux d’ânes. Comme on met dans des cachets les poudres amères, pour vous les faire avaler sans peine… mais voyez-vous, monsieur Brul, je sais maintenant que j’aurais aimé le goût de la vie.

    Boris Vian – L’herbe rouge

    Et pour ne pas désespérer ...
    Tout en nous ne devrait être qu'une fête joyeuse quand quelque chose que nous n'avons pas prévu, que nous n'éclairons pas, qui va parler à notre cœur, par ses seuls moyens, s'accomplit.

    Continuons à jeter nos coups de sonde, à parler à voix égale, par mots groupés, nous finirons par faire taire tous ces chiens, par obtenir qu'ils se confondent avec l'herbage, nous surveillant d'un œil fumeux, tandis que le vent effacera leur dos.

    L'éclair me dure.

    Il n'y a que mon semblable, la compagne ou le compagnon, qui puisse m'éveiller de ma torpeur, déclencher la poésie, me lancer contre les limites du vieux désert afin que j'en triomphe. Aucun autre. Ni cieux, ni terre privilégiée, ni choses dont on tressaille.

    Torche, je ne valse qu'avec lui.

    René Char La Bibliothèque est en feu - extrait -
  • Jean-LucJean-Luc Modérateur
    Bonjour,

    Ainsi s'affrontent la solitude orgueilleuse d'un Chateaubriand : "Il y a des temps où l'on ne doit dépenser le mépris qu'avec économie en raison du trop grand nombre de nécessiteux"...
    Et l'incoercible besoin d'aimer et d'être aimé.

    Je préfère, et de loin, cette vision de Pablo Casals :
    « Chaque seconde que nous vivons
    Est une parcelle nouvelle et unique de notre vie,
    Un moment qui ne le sera jamais plus...

    Et qu'enseignons-nous à nos enfants ?
    Nous leur apprenons que 2 et 2 font 4,
    Que Paris est la capitale de la France.
    Mais quand leur apprendrons-nous aussi ce qu'ils sont eux ?

    Tu sais ce que tu es ?
    Tu es une merveille. Tu es unique.
    Tout au long des siècles qui nous ont précédés,
    Il n'y a jamais eu un enfant comme toi...

    Tes jambes, tes bras, tes petits doigts,
    La façon dont tu bouges...
    Tu seras peut-être un nouveau Shakespeare,
    Un nouveau Michel-Ange, un nouveau Beethoven.

    Tu peux tout faire.
    Oui, tu es une merveille.
    Et quand tu grandiras,
    Pourras-tu faire du mal a un autre enfant qui,
    Tout comme toi est une merveille ?

    Tu dois œuvrer,
    Nous devons tous œuvrer,
    Pour que ce monde
    Soit digne de ses enfants. »
  • Bonjour

    Le monde est effectivement médiocre pour les personnes portées sur l'intellect.

    Les sociétés actuelles nous poussent au consumérisme, au paraître, aux plaisirs éphémères et à l'annihilation des valeurs morales.

    Tout est fait pour que l'être humain soit esclave de ses bas instincts.

    Il faut mépriser ce système et ne surtout pas y céder.

    "Ce n’est pas un signe de bonne santé que d’être bien adapté à une société profondément malade"
    Jiddu Krishnamurti.
  • Jean-Luc cite Pablo Casals :
    Tu seras peut-être un nouveau Shakespeare,
    Un nouveau Michel-Ange, un nouveau Beethoven.

    Peut-être le sera-t-il, mais sûrement ne le sera-t-il pas...
    Bon, après, puisque la plupart des personnes qui peuplent cette planète ne sont pas éclairées du même génie que ces illustres et que l'humanité aurait bien du mal à subvenir à la masse de suicide engendrée par cette prise de conscience, il faut bien que nous trouvions une autre finalité à notre existence...
    J'ai lu chez Marc-Aurèle dans ses Pensées qu'il fallait faire "oeuvre d'homme". Essayer de rendre son existence la moins vaine possible et de faire le Bien à son échelle. Je n'entend pas forcément par "faire le Bien" aller répandre une prophétie en bon chrétien tel un fidèle apôtre, mais plutôt s'efforcer de se libérer de l'inconscience qui nous domine quand on préfère le confort à la réalité, s'éduquer, agir de manière juste,... En somme, ne pas mourir en ignare détestable.
  • Jean-LucJean-Luc Modérateur
    Bonsoir Amélie1,

    Si nous ne nous occupons pas de la société et de l'état du monde que nous transmettons à nos enfants, ils n'auront en effet que peu de chances de devenir des adultes épanouis...
    Le monde n'est pas nul, il est merveilleux. Mais l'homme, quand il se comporte en prédateur, le détruit.
  • L'auteur de ce texte a fait les soldes comme tout le monde.

    J'ai lu ce texte lorsqu'il a été publié la première fois. Le début m'a fâchée, la fin m'a interrogée. La phrase ci-dessus m'a convaincue.

    A la faveur de la remontée de ce sujet dans les discussions récentes, je me permets de mettre un lien vers un morceau que j'affectionne et qui pourra compléter vos méditations sur la vacuité du monde et du discours des hommes...

    https://youtu.be/TAycbt8W1Lg
  • L'acharnement que nous mettons à saloper la planète, et donc nous, sera vite oublié : notre Terre était belle avant l'existence des humains et elle redeviendra belle après notre disparition.
  • JehanJehan Modérateur
    Oui, mais belle pour qui ?
  • Pour les purs, qui resteront.
  • Albator78Albator78 Membre
    11 févr. modifié

    Bonjour, j'ai rarement lu un texte qui reflète autant ma pensée. Je me suis inscrit ici simplement pour l'exprimer.


    " Nous donnons à celui qui réclame, epas à celui qui en a besoin " — Cette phrase est d'une profondeur telle que je pourrais en parler durant une heure. Elle fonctionne aussi bien avec le matériel que l'immatériel. Elle s'applique à tous les types de rapports sociaux.


    Je vois là, cette population montante et fragile en manque d'affection et d'attention, obligée de partager le moindre geste sur un réseau social. Tout comme je vois les incompétents occuper des places qu'ils ne méritent pas.


    Enfin bon, je ne veux pas vous déranger plus longtemps. Je partage toutefois mon inquiétude et ma frustration. Elles n'ont jamais été aussi grandes. La frustration étant intellectuelle bien entendu.

    Cordialement

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