Bonjour,

Je fais appel à ceux d'entre vous férus de culture antique. (D'ailleurs j'ai mis ce sujet dans "langues anciennes" à défaut de rubrique "langues et cultures anciennes"... chers modérateurs n'hésitez pas à le déménager si il y a une catégorie plus pertinente.)

Des sources sur internet mentionnent que dans certaines versions du mythe de Prométhée, son foie est dévoré par un vautour, et non par un aigle. (par exemple, ce site : https://mythologica.fr/grec/promethee.htm). Mais aucun d'entre eux ne citent de source précise. Savez-vous exactement d'où cela vient ?
Dans mon Dictionnaire de la mythologie, de Pierre Grimal, il n'en est pas du tout fait mention.
Mais au Louvre, un cartel d'une sculpture de Nicolas-Sébastien Adam fait figurer la légende suivante pour son œuvre de 1762 "Prométhée enchaîné" : "Prométhée attaché sur le mont Caucase et dont un vautour dévore les entrailles" (source : https://www.louvre.fr/oeuvre-notices/promethee-enchaine), donc je ne pense pas que ça soit sorti de nulle part...

Alors avant d'aller en bibliothèque pour potasser tout Hésiode, j'espérais que l'un d'entre vous connaîtrait le fin mot de l'histoire !
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Réponses

  • Bonsoir,

    Concernant le Prométhée enchaîné de Nicolas-Sébastien Adam, le rapace représenté est en fait un aigle, conformément au mythe. C'est sans doute plus apparent sur cette esquisse :
    https://musee-lorrain.nancy.fr/fr/collections/les-oeuvres-majeures/promethee-enchaine-24

    Toujours est-il qu'il y a effectivement des œuvres artistiques qui représentent Prométhée se faisant dévorer le foie par un vautour.

    Par exemple cette toile de Luca Giordano :
    https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/0/02/Luca_Giordano_-_Priklenjeni_Prometej.jpg
    Ou bien celle de Gustave Moreau qui, plus étonnante, représente Prométhée avec deux vautours :
    https://musee-moreau.fr/objet/promethee

    Il y aurait peut-être un rapprochement à faire avec un autre personnage de la mythologie grecque qui dut subir un châtiment similaire à celui de Prométhée : c'est Tityus, qui fut fait prisonnier dans les Enfers d'Hadès, où il souffrit les assauts répétés de deux vautours qui picoraient son foie à chaque nouvelle Lune.

    il y aurait peut-être une confusion avec les deux suppliciés.
  • Pourquoi ne pas regarder chez Hésiode et Eschyle (Prométhée enchaîné) ? Pourquoi ne pas remonter à la source littéraire la plus ancienne en la matière ???
    Mystère.

    Hésiode, Théogonie, v. 523 :
    καί οἱ ἐπ᾿ αἰετὸν ὦρσε τανύπτερον·
    Puis il lâcha sur lui un aigle aux ailes déployées ;

    Eschyle, Prométhée enchaîné, v. 1021-1022 :
    Διὸς δέ τοι/πτηνὸς κύων, δαφοινὸς αἰετός...
    Mais alors le chien ailé de Zeus, l'aigle fauve...

    (textes et traductions empruntés aux éditions Budé)

    Pour des raisons de vraisemblance, l'aigle a pu devenir vautour, mais la distinction ne m'apparaît pas signifiante. L'essentiel est évidemment ailleurs.


    Prométhée moi l'amour (R. Desnos)
  • TheRedRoomTheRedRoom Modérateur
    Bonjour à tous les deux et merci pour vos réponses !
    Pourquoi ne pas regarder chez Hésiode et Eschyle (Prométhée enchaîné) ?
    Parce que parmi les 40 sources indiquées par mon dictionnaire, je ne sais pas par lesquelles commencer...
    Pourquoi ne pas remonter à la source littéraire la plus ancienne en la matière ???
    Parce que je n'ai aucune culture classique et aucune idée de ce qu'est la source littéraire la plus ancienne en la matière. Si j'étais capable de le faire moi-même, je ne demanderais pas votre aide ! Je comble les lacunes petit à petit mais Rome, dit-on, ne s'est pas fait en un jour...

    Merci Jacques de m'avoir donné les textes d'origine, c'est très intéressant. Merci, quaero, pour les références picturales, cela m'aide bien. C'est vrai que lorsqu'on regarde les représentations picturales de Tityus, (par exemple celle du Titien : https://www.museodelprado.es/en/the-collection/art-work/tityus/68555098-f6fd-453f-ab0a-859385ce3b3a) on remarque bien la proximité avec celles de Promethée.

    Je vais expliciter ma démarche : Je travaille en ce moment sur Frankenstein, or the Modern Prometheus de Mary Shelley (1818). Au chapitre 23, une comparaison avec un vautour : "the clouds swept across [the moon] swifter than the flight of the vulture and dimmed her rays" (http://www.gutenberg.org/files/84/84-h/84-h.htm). Je n'avais pas particulièrement prêté attention à cette comparaison avant de passer devant la statue de Nicolas-Sébastien Adam au Louvre la semaine dernière et de lire son étonnant cartel. Sauf que, comme le remarque quaero, c'est bien un aigle qui est représenté sur cette sculpture... Mais alors, d'où vient cette idée du vautour apparaissant sur le cartel ?
    Tout à coup, je repense à Shelley, reprends mon texte, et je vois qu'il serait intéressant de lire dans cette comparaison un rappel de l'aigle de Prométhée, puisqu'à ce moment-là, les nuages couvrant la lune annoncent que le monstre de Frankenstein s'apprête à administrer le châtiment final à Victor-Promethée en assassinant sa jeune mariée, Elizabeth. On remarque par ailleurs que l'aigle est déjà apparu dans une comparaison concernant le monstre, au chapitre 17 : " I saw him descend the mountain with greater speed than the flight of an eagle, and quickly lost among the undulations of the sea of ice." Les deux images sont très proches, mais alors pourquoi ne pas utiliser une deuxième fois celle de l'aigle ? Quelles variations de sens le changement d'image fait-il apparaître ? Y aurait-il une variante du mythe avec des symboles différents, que Shelley utiliserait ici ? Y a-t-il une référence picturale ou littéraire ?
    Peut-être que, comme vous dites Jacques, la distinction n'est pas signifiante. Mais pour affirmer cela, il faut une culture classique que je n'ai pas...
    Pour l'instant, on peut dire que, bien que la symbolique des deux oiseaux soit fort différente, les références picturales font apparaître que dans le cadre du mythe de Prométhée ils semblent être interchangeables, sans doute par rapprochement avec Tityus.
  • Jean-LucJean-Luc Modérateur
    Bonjour,

    Dans l'art gréco-romain, l'aigle est un des attributs de Jupiter, il apparaît dans les représentations de Prométhée supplicié.
    La symbolique du vautour, un charognard, est moins noble. Il représente aussi dans la mythologie la régénération de la nature et la purification.
    Quelle valeur a choisie Mary Shelley ?
  • Bonjour Jean-Luc et bonne année.

    De quelle mythologie parles-tu ? Le mot qui signifie vautour est tellement rare que je l'avais oublié ! Dans l'Iliade, le vautour est très mal connoté.
  • Mythologie égyptienne ?
  • JehanJehan Modérateur
    Nekhbeth, la déesse à tête de vautour...
    Mais à connotation plutôt positive !
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Nekhbet

    Dans la mythologie grecque, le vautour était un des animaux associés à Arès, dieu de la guerre...
  • Dans l'Odyssée, il apparaît comme charognard. Dans l'Odyssée, Priam souhaite que le corps d'Achille reste livré aux chiens et aux "vautours".

    En revanche, chez Virgile, il est bien question de vautour, mais à propos de Tityos.
  • TheRedRoomTheRedRoom Modérateur
    Merci à tous pour vos contributions. Cela approfondit encore ce que j'avais lu sur la symbolique du vautour dans mon dictionnaire des symboles.
    Plutôt que de chercher la source d'une variante du mythe, peu pertinente à la lecture de vos commentaires, je vais donc me concentrer sur une analyse interne des effets de sens créés par la différence entre les dimensions symboliques des deux rapaces.
  • CCCC,

    Je ne vois pas vraiment de référence directe au mythe de Prométhée dans les extraits que vous citez du roman de Mary Shelley, et s'il y a effectivement une allusion au mythe, elle est subtile.

    Les deux images sont très proches, vous avez raison, mais cependant leur différence est significative. Le vol du vautour est lent, plus lent que les nuages qui cachent la Lune, tandis que le vol de l'aigle est très rapide pour descendre la montagne.

    Dans ces évocations de l'aigle et du vautour, l'auteur associe le premier à la montagne, alors que le second est associé à la Lune.

    Ces représentations ne sont peut-être pas fortuites. Dans le mythe, l'aigle torture Prométhée attaché sur la montagne du Caucase, et les vautours torturent Tityus à chaque pleine lune.


    PS : comment faut-il prononcer votre pseudo ? Moi je vous surnomme Sissi, comme l'impératrice.
  • JehanJehan Modérateur
    Peut-être Cécécécé ? ;)
  • TheRedRoomTheRedRoom Modérateur
    quaero a écrit:
    Je ne vois pas vraiment de référence directe au mythe de Prométhée dans les extraits que vous citez du roman de Mary Shelley, et s'il y a effectivement une allusion au mythe, elle est subtile.
    Subtile, je ne sais pas... Pour moi, maintenant que j'y pense, ça crève les yeux. Lorsqu'on écrit un roman qu'on nomme "le Prométhée moderne" et qu'on case une comparaison avec un aigle, il ne faut pas s'étonner si les lecteurs l'interprètent comme ça...

    C'est peut-être difficile à voir avec une phrase, comme cela, sortie de son contexte, mais je travaille actuellement avec mes étudiants sur l’œuvre complète et le rapprochement avec Prométhée est constant, même si par petites touches. C'est vrai que la comparaison du vautour concerne les nuages et la lune, mais le monstre est toujours associé à deux types de lumière: d'abord la lune, qui préside à sa "naissance" au chapitre 5, et puis l'éclair, associé à l'électricité et... à Jupiter, bien sûr (et qui vient dans ce passage quelques lignes plus loin).
    Son créateur est un Prométhée moderne car il vole le feu de la vie en le donnant à sa créature et rivalise avec les dieux. Ce mythe, avec, bien entendu, le texte biblique de la genèse et le poème épique de Milton Paradise Lost se retrouvent à chaque chapitre sinon à chaque page.
    quaero a écrit:
    PS : comment faut-il prononcer votre pseudo ? Moi je vous surnomme Sissi, comme l'impératrice.
    Jehan a écrit:
    Peut-être Cécécécé ?

    L'un ou l'autre me conviennent ;) Si j'avais su que je fréquenterais autant ce forum, j'aurais plus soigné mon pseudo ! :rolleyes:
  • Et pour moi, je traduis : Cé Cé Cé Célimène ... :)
  • Et moi "esse-esse-esse-esse" ; je le lis comme en russe car ça me rappelle CCCP. C'est comme sur les anciennes plaques minéralogiques, je lisais "kha-vé" le groupe XB parce que c'est une abréviation (religieuse). :D
  • TheRedRoomTheRedRoom Modérateur
    Ah c'est drôle ! Un pseudo complètement impersonnel et répétitif et hop on commence une thérapie de groupe sur le forum :D
  • Et moi, je crois que je l’ai déjà appelée 400 !
  • CCCC a écrit:
    Subtile, je ne sais pas... Pour moi, maintenant que j'y pense, ça crève les yeux. Lorsqu'on écrit un roman qu'on nomme "le Prométhée moderne" et qu'on case une comparaison avec un aigle, il ne faut pas s'étonner si les lecteurs l'interprètent comme ça...

    Je n’ai pas lu ce roman et je ne connais pratiquement rien du monstre de Frankenstein. Mais tout de même, cette interprétation nécessite une attention particulière, une lecture approfondie. En fait, c’est quasiment une analyse exégétique du texte. Si j’avais eu le livre en main, je n’aurais peut-être pas immédiatement fait le rapprochement. Toutefois, je comprends que dans le cadre de vos travaux cette analyse paraît évidente.

    Mais ce que je trouve étrange dans tout ceci, dans cette œuvre et dans d'autres, c’est le rapprochement qui semble être fait avec Tityus et les vautours. Ce personnage n’a pourtant rien de similaire avec Prométhée, hormis le supplice. C'est mystérieux, peut-être cela fait-il partie de ces arcanes de la mythologie réservés aux seuls initiés… :)
  • TheRedRoomTheRedRoom Modérateur
    En fait, c’est quasiment une analyse exégétique du texte.
    Tout à fait, en réalité, c'est ce qu'on nous demande de faire !
    Ce personnage n’a pourtant rien de similaire avec Prométhée, hormis le supplice.
    Je suis tombée sur un livre qui explique que le glissement s'est probablement fait par références picturales. L'auteur explique que des peintres se sont inspirés de tableaux de Tityus pour peindre le supplice de Promethée. Il y en a quelques extraits sur g**gle books : https://books.google.fr/books?id=uCJBDwAAQBAJ&lpg=PT64&dq=luca%20giordano%20prometheus&hl=fr&pg=PT64#v=onepage&q&f=false
  • Je suis tombée sur un livre qui explique que le glissement s'est probablement fait par références picturales. L'auteur explique que des peintres se sont inspirés de tableaux de Tityus pour peindre le supplice de Promethée.
    Au risque d'être hors sujet, il se pourrait que derrière ce glissement et cet amalgame entre Tityus et Prométhée, apparaisse en filigrane une autre figure : celle de Lucifer.
    Évidemment ce n'est pas explicite, mais en considérant que Prométhée apporte le feu aux hommes, qui symbolise la connaissance, et que Tityus est condamné à demeurer éternellement aux Enfers, les deux personnages étant châtiés par un dieu, le rapprochement qui pourrait être fait avec la figure de Lucifer me semble pertinent. Du reste, vous avez mentionné John Milton et son œuvre Le Paradis perdu comme source d'inspiration pour Mary Shelley, et il me semble que Lucifer y tient un rôle important.
  • Digression. Si on sort du « Prométhée enchaîné » pour regarder dans l’« orestie », on se rend compte qu’Eschyle emploie aussi bien l’image des aigles, rois des oiseaux, que celle des vautours lorsqu’il parle de Ménélas et d’Agamemnon:

    Αγ. 47 ἦραν, στρατιῶτιν ἀρωγάν,
    μέγαν ἐκ θυμοῦ κλάζοντες Ἄρη
    τρόπον αἰγυπιῶν,
οἵτ´ ἐκπατίοις ἄλγεσι παίδων
ὕπατοι λεχέων στροφοδινοῦνται
πτερύγων ἐρετμοῖσιν ἐρεσσόμενοι,
δεμνιοτήρη
πόνον ὀρταλίχων ὀλέσαντες·


    Αγ. 135 Οἴκτῳ γὰρ ἐπίφθονος Ἄρτεμις ἀγνὰ
πτανοῖσιν κυσὶ πατρὸς
αὐτότοκον πρὸ λόχου μογερὰν πτάκα θυομένοισι·
στυγεῖ δὲ δεῖπνον αἰετῶν.’


    Αγ. 156 Τοιάδε Κάλχας ξὺν μεγάλοις ἀγαθοῖς ἀπέκλαγξεν
μόρσιμ´ ἀπ´ ὀρνίθων ὁδίων οἴκοις βασιλείοις·

    Pierre Vidal-Naquet a traité de ce sujet en détail, en citant lui-même d’autres sources: il discute de la pertinence ou non de la différence cf. « Chasse et sacrifice dans l’« orestie » d’Eschyle », Paris, 1972
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