Demande d'avis sur poème - Miroir

Bonjour,

Ce n'est pas une démarche très originale, mais j'aimerais avoir des avis sur un poème écrit il y a quelques mois. Ce qui m'intéresse, c'est aussi bien les perceptions subjectives que les points de vue plus techniques.


Miroir

Corps prisonnier d’une vitre de verre glacé
Qui reflète autour d’elle des images nouvelles
Extension intérieure de milliards de pensées
Liquéfiées, malaxées, qui s’échappent d’elles-mêmes

Le verre resserre la peau, il n’y a plus rien à faire
Prisonnière, elle regarde en arrière
Les griffes du métal lacérer sa chair
Délimiter ses membres en espaces de lumière

Sensation angoissante de vertige du miroir
Elle voudrait lâcher prise, tomber ou s’échapper
Destinée à fixer les yeux d’une autre elle-même
Qui l’observe pareillement, regard de verre figé

Chaque morceau d’être se distille dans l’air
Un esprit suspendu en éclat transparent
Violemment s’élance contre la vitre
Sans jamais parvenir à franchir l’au-delà

Les doutes fissurent le ciel en deux parois distinctes
Qui se renvoient l’une l’autre une lumière éternelle
Un soleil éclaté en ondes différentielles
Qui percent de brillance la silhouette de la nuit

De toi demeurent mille morceaux fissurés
Ce miroir éclaté du corps qui s’éteint
La mort ne décèle aucune vérité
Puisque l’ombre dissimule les débris de destins

Les braises de la chair, la peau en bouts de verre
Ce chaos infini des images qui s’écoulent
Vacarme éblouissant de voix insolubles
Artifices de clarté qui entaillent la brume

Ce que l’on croit emprisonne notre chair
Entre des espaces droits et lisses comme la terre
Là où l’esprit s’insère en profondeur du ciel
L’image est prisonnière de sa propre genèse

Le corps dépossédé qui luit dans la paroi
Transparence suffocante de l’autre devenu soi
Les images tristement se reflètent et renvoient
L’identique surface qui se perd et se noie

Réponses

  • "Corps prisonnier d’une vitre de verre glacé
    Qui reflète autour d’elle des images nouvelles
    Extension intérieure de milliards de pensées
    Liquéfiées, malaxées, qui s’échappent d’elles-mêmes "

    Rien qu'à lire ce début, je peux vous dire que vous avez des dispositions pour le langage poétique.

    Mais pourquoi vous efforcez-vous d'écrire en alexandrins (ou du moins en quasi-alexandrins, vu que les quatre vers que je cite ont en fait treize syllabes !!!) ? On n'écrit plus guère en alexandrins de nos jours, si ce n'est dans les discours de banquets de mariage ou dans les très nombreux forums poétiques qui fleurissent sur le net... Nous verrons tous ces problèmes techniques ultérieurement si cela vous intéresse. Sans doute avez-vous voulu écrire en alexandrins "libérés", puisque les rimes aussi posent souvent problème.

    Mais de toute façon, je pense que vous gagneriez à libérer davantage votre forme, afin que la pensée poétique forge elle-même ses moyens d'expression, surtout en matière de rythme et de déploiement de la phrase.

    Dans l'ensemble, ce n'est pas mal du tout. Le thème de l'enfermement est traité de manière relativement originale, avec une symbolique efficace, et vous avez trouvé de belles formules pour l'exprimer. Il y a aussi des maladresses ou des choix de mots plus ou moins heureux, mais mon appréciation ne peut être ici que subjective.

    Voilà pour le moment.
  • Merci beaucoup pour votre retour et vos conseils Jacques ! :)

    En réalité, je n'avais pas fixé comme objectif de faire des alexandrins, donc je dirais que votre terme "alexandrins libérés" convient assez bien. Je me rends compte que lorsque je le lis, je "triche" en ne comptant pas certains "e" muets pour que ça sonne harmonieusement. Mais effectivement, cela a ses limites puisque le lecteur ne peut le savoir, et que ça peut même générer une forme de frustration.

    Au premier jet, ce sont souvent des phrases longues qui sortent "naturellement", alors lorsque je "mets en forme", je suis obligée d'opter pour de longs vers pour ne pas les "casser". Je pense que c'est à partir de là que je tends vers les pseudo alexandrins.

    J'imagine que ce que vous me conseillez sur la forme en vers libres nécessite d'avoir de base des fragments plus "courts", de manière à ce que la musicalité s'exprime plus dans le rythme que dans le contenu ? Peut-être que cela se travaille?

    Je serais aussi intéressée pour savoir quelles sont selon vous les belles formules et les choix moins heureux. C'est tellement difficile de juger soi-même ce qu'on écrit !
  • Je n'ai pas le temps de vous répondre aujourd'hui, mais j'ai relu plusieurs fois votre poème et mon impression est très favorable.
    La dernière strophe est très belle, digne des grands (et je suis difficile !), même si vous vous situez dans une esthétique légèrement passéiste : on songe à Paul Valéry... Bien sûr, ce dernier aurait écrit des vers justes, mais ça n'a aucune importance, puisqu'en lisant votre texte, on va faire en sorte de retomber sur des alexandrins justes en faisant les élisions, puisqu'on est guidé par la césure. C'est d'ailleurs là une limite de votre esthétique, même si ce n'est pas le cas partout) :

    Le corps dépossédé qui luit dans la paroi
    Transparence suffocante de l’autre devenu soi
    Les images tristement se reflètent et renvoient
    L’identique surface qui se perd et se noie


    Transparenc' suffocant' // de l'autr' devenu soi
  • La dernière strophe est très belle, digne des grands (et je suis difficile !)
    Waouh. Je suis honorée là :) Et votre regard critique sur l'esthétique m'a donné envie de réfléchir davantage sur la forme à l'avenir, de travailler encore, et de lire (Paul Valéry notamment). Merci, donc.
  • Les doutes fissurent le ciel en deux parois distinctes
    Qui se renvoient l’une l’autre une lumière éternelle
    Un soleil éclaté en ondes différentielles
    Qui percent de brillance la silhouette de la nuit


    Par contre, ici, j'aime moins "deux parois distinctes" et surtout "différentielles"
    Le premier est trop prosaïque, le second impropre (?) et sonne moins bien ici. C'est subjectif, mais c'est mon ressenti, comme on le dit.
  • Les doutes fissurent le ciel en deux parois distinctes

    Brisées ? Flottantes ? Immuables ?
    Brisées induit une forme de redondance avec "fissure".
    Immuables ne me semble pas un mot très poétique.

    « paroi flottante » me semble un peu commun.
    Je vais réfléchir à d’autres adjectifs mais je le garde pour l'instant.

    Un soleil éclaté en ondes différentielles

    J’avais vraiment l’image du prisme lumineux qui disperse les ondes. Je crois que j’ai choisi « différentiel » pour la dimension physique-scientifique qu’il apporte, mais au niveau du sens, il ne concorde pas effectivement.

    Dispersés et diffractées ne me semblent pas bien « sonner » avec le reste des vers.
    J’ai opté pour « inclinées ».

    Nouvelle proposition donc :
    Les doutes fissurent le ciel en deux parois distinctes flottantes
    Qui se renvoient l’une l’autre une lumière éternelle
    Un soleil éclaté en ondes différentielles inclinées
    Qui percent de brillance la silhouette de la nuit

    J'ai aussi des doutes sur d'autres parties
    Entre des espaces droits et lisses comme la terre
    Ce vers m’interroge aussi, surtout le « droit et lisse » qui sonne un peu comme une répétition (ce qui est lisse est généralement droit). Est-ce que la terre est lisse et droite ?
    Mais malgré tout ça, j’aime comment il sonne.

    Autre changement :
    Destinée à fixer les yeux d’une autre elle-même 
    Qui l’observe pareillement, regard de verre figé gelé

    Je remarque aussi qu'il y a pas mal de répétition : prisonnier/s'échapper/fissure/verre
    Je suis en train de voir si je peux les changer.
  • Bonsoir,

    - En fait, c'est "parois" que je n'aime pas.
    "flottante" n'est pas très heureux, et surtout c'est loin de l'idée initiale.

    -J'aime moins "inclinées" : c'est trop faible et, là encore, c'est loin de l'idée de diffraction.
    Je ne trouve pas mieux pour l'instant, mais je réfléchirai.

    - "Entre des espaces droits et lisses comme la terre" est très bon : n'y changez rien.

    - pareil pour "figé".

    Boileau a beau nous dire :

    Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage,
    Polissez-le sans cesse et le repolissez
    .

    Je ne trouve pas que le travail fasse grand bien au poète, surtout au poète moderne. :lol:
    (Avis personnel)

    Le poète a envie de fleurs
    il les cueille et les effeuille
    il en sème les pétales
    qui tombent comme des larmes d'or
    sur sa page
    les vers naissent fleurissent et s'étiolent
    comme l'amour la vie la mort.



    Vous avez écrit d'autres poèmes ?
  • Bonjour,

    Merci pour vos retours. :) Alors, je ne vais pas faire mes changements. :D
    Je crois aussi qu'à trop triturer les mots, on perd la part d'incertitude et d’authenticité qui a permis l'émergence du poème.
    Et changer les mots est difficile quand on a écrit, lu et relu, et que la mélodie s'est "gravée".
    C'est d'autant plus intéressant pour moi d'avoir des avis ici.

    J'écris régulièrement, mais c'est souvent à partir de ma vie, sur des expériences ou des personnes. Je tends à une forme plus impersonnelle qui se détache du sens. Ma réflexion actuelle porte sur la limite entre les deux. Est-ce qu'un poème reste un poème avec "je" ?

    Voici quelques autres de mes textes :
    Écrire quand la nuit tombe et que les pensées fusent
    Pour déposer l’instant avant qu’il ne s’enfuie
    Le figer dans des mots d’une marque éternelle
    Dans un élan furtif du cœur vers les étoiles

    Écrire sans savoir où, pour aller quelque part
    Directions bousculées qui se chevauchent entre elles
    Des déploiements de mots en germes d’étincelle
    Graines d’idées éphémères qui volent dans l’air du soir

    Écrire maladroitement dans les échos nocturnes
    Mille voix chevauchantes qui vacillent dans l’ombre
    Des pensées qui chantonnent et d’autres qui murmurent
    Et guident en leur mouvement la présente écriture

    Une lame aiguisée qui cloisonne les mots
    Un souffle intensifié dispersant les repères
    Quelques lucioles dorées dont le reflet s’éveille
    Et laisse s’échapper une bulle étincelante
    Un beau matin, juste éveillée
    Petite fleur sur le chemin
    J’ai senti sur moi se poser
    La douceur vive de tes mains

    J’ai effleuré entre tes doigts
    La promesse d’une lumière nouvelle
    Et dans la fraîcheur de ta voix
    Une brise légère et éternelle
  • Poursuivez dans la poésie !

    Mais libérez votre forme davantage.

    La poésie du moi ? Bien sûr ! Mais tout dépend quel moi.
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