Un poème peut-il évoquer la vie aussi justement que d’autres genres littéraires ?

Bonsoir ,
En classe de 2nd , je dois rendre une première dissertation sur le sujet :
« pensez-vous qu’un poème puisse évoquer la vie aussi justement que d’autre genres littéraires »
Je dois m’appuyer sur le poème de Gautier , à deux beaux yeux ; de Verlaine , mon rêve familier ; de Rimbaud , première soirée ; et de Desnos , non l’amour n’est pas mort .

Je n’arrive pas à trouver la problématique je m’égare facilement et j’ai peur de faire un hors sujet .
Je sais que il y aura un plan concessif avec deux axes mais la problématique me bloque énormément.
En l’attente d’une réponse rapide de votre part , merci beaucoup. Bonne soirée !
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Réponses

  • A deux beaux yeux

    Vous avez un regard singulier et charmant ;
    Comme la lune au fond du lac qui la reflète,
    Votre prunelle, où brille une humide paillette,
    Au coin de vos doux yeux roule languissamment ;

    Ils semblent avoir pris ses feux au diamant ;
    Ils sont de plus belle eau qu’une perle parfaite,
    Et vos grands cils émus, de leur aile inquiète,
    Ne voilent qu’à demi leur vif rayonnement.

    Mille petits amours, à leur miroir de flamme,
    Se viennent regarder et s’y trouvent plus beaux,
    Et les désirs y vont rallumer leurs flambeaux.

    Ils sont si transparents, qu’ils laissent voir votre âme,
    Comme une fleur céleste au calice idéal
    Que l’on apercevrait à travers un cristal.

    Théophile Gautier, La comédie de la mort
    Mon rêve familier

    Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
    D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime
    Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même
    Ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend.

    Car elle me comprend, et mon coeur, transparent
    Pour elle seule, hélas ! cesse d'être un problème
    Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
    Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.

    Est-elle brune, blonde ou rousse ? - Je l'ignore.
    Son nom ? Je me souviens qu'il est doux et sonore
    Comme ceux des aimés que la Vie exila.

    Son regard est pareil au regard des statues,
    Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
    L'inflexion des voix chères qui se sont tues.
    Première soirée

    Elle était fort déshabillée
    Et de grands arbres indiscrets
    Aux vitres jetaient leur feuillée
    Malinement, tout près, tout près.

    Assise sur ma grande chaise,
    Mi-nue, elle joignait les mains.
    Sur le plancher frissonnaient d’aise
    Ses petits pieds si fins, si fins.

    – Je regardai, couleur de cire
    Un petit rayon buissonnier
    Papillonner dans son sourire
    Et sur son sein, – mouche ou rosier.

    – Je baisai ses fines chevilles.
    Elle eut un doux rire brutal
    Qui s’égrenait en claires trilles,
    Un joli rire de cristal.

    Les petits pieds sous la chemise
    Se sauvèrent : « Veux-tu en finir ! »
    – La première audace permise,
    Le rire feignait de punir !

    – Pauvrets palpitants sous ma lèvre,
    Je baisai doucement ses yeux :
    – Elle jeta sa tête mièvre
    En arrière : « Oh ! c’est encor mieux !

    Monsieur, j’ai deux mots à te dire… »
    – Je lui jetai le reste au sein
    Dans un baiser, qui la fit rire
    D’un bon rire qui voulait bien…

    – Elle était fort déshabillée
    Et de grands arbres indiscrets
    Aux vitres jetaient leur feuillée
    Malinement, tout près, tout près.

    Arthur Rimbaud
    Non l’amour n’est pas mort

    Non, l’amour n’est pas mort en ce cœur et ces yeux et cette bouche
    qui proclamait ses funérailles commencées.
    Écoutez, j’en ai assez du pittoresque et des couleurs et du charme.
    J’aime l’amour, sa tendresse et sa cruauté.
    Mon amour n’a qu’un seul nom, qu’une seule forme.
    Tout passe. Des bouches se collent à cette bouche.
    Mon amour n’a qu’un nom, qu’une seule forme.
    Et si quelque jour tu t’en souviens
    Ô toi, forme et nom de mon amour,
    Un jour sur la mer entre l’Amérique et l’Europe,
    À l’heure où le rayon final du soleil se réverbère sur la surface ondulée des vagues,
    ou bien une nuit d’orage sous un arbre dans la campagne,
    ou dans une rapide automobile,
    Un matin de printemps boulevard Malesherbes,
    Un jour de pluie,
    À l’aube avant de te coucher,
    Dis-toi, je l’ordonne à ton fantôme familier, que je fus seul à t’aimer davantage
    et qu’il est dommage que tu ne l’aies pas connu.
    Dis-toi qu’il ne faut pas regretter les choses : Ronsard avant moi
    et Baudelaire ont chanté le regret des vieilles et des mortes
    qui méprisèrent le plus pur amour.
    Toi quand tu seras morte
    Tu seras belle et toujours désirable.
    Je serai mort déjà, enclos tout entier en ton corps immortel, en ton image étonnante
    présente à jamais parmi les merveilles perpétuelles de la vie et de l’éternité,
    mais si je vis
    Ta voix et son accent, ton regard et ses rayons,
    L’odeur de toi et celle de tes cheveux et beaucoup d’autres choses encore vivront en moi,
    Et moi qui ne suis ni Ronsard ni Baudelaire,
    Moi qui suis Robert Desnos et qui pour t’avoir connue et aimée,
    Les vaux bien ;
    Moi qui suis Robert Desnos, pour t’aimer
    Et qui ne veux pas attacher d’autre réputation à ma mémoire sur la terre méprisable.

    Robert DESNOS

    Recueil : "À la mystérieuse"


    La poésie exprime-t-elle la réalité du monde ou bien est-ce qu'elle la transfigure ?
    La fonction de la poésie est-elle de reproduire la vie ou de la transformer pour nous la rendre plus sensible


    La poésie aborde les thèmes universels, ici ceux de l'amour, du désir, des attentes mais elle ne les aborde pas comme le ferait le roman par des descriptions, des dialogues, des focalisations croisées, des approches psychologiques. Elle ne l'aborde pas non plus comme au théâtre où des comédiens incarnent des personnages qui parlent mais aussi qui bougent.
    Ainsi donc la poésie, comme dans la vie, utilise des mots pour dire et aller vers l'autre MAIS le fait-elle "aussi justement", c'est là toute la différence.
    La poésie dit autrement.
    Elle choisit les mots.
    Elle crée des images (comparaisons, métaphores)
    Elle ajoute la musique des sonorités, des rimes, du rythme.
    Elle donne la parole au seul poète qui met sa lyre au service d'un langage pour tendre vers une certaine beauté en suscitant des émotions, en s'adressant à notre part sensible.
  • Bonjour , merci énormément je comprend mieux j’était personnellement parti dans une idée de subversion de l’idealisme de la vie .
    La problématique est donc :
    « La poésie exprime-t-elle la réalité du monde ou bien est-ce qu'elle la transfigure ? »
    Et ça c’est mon axe 2 : « La fonction de la poésie est-elle de reproduire la vie ou de la transformer pour nous la rendre plus sensible »
    Mais comment je fais pour défendre les axes , pour les arguments je dois m’appuyer Sur les poèmes mais comment ? Je dois cité svp ?
    Merci
  • Non.

    Les deux formulations expriment la même problématique.

    « La poésie exprime-t-elle la réalité du monde ou bien est-ce qu'elle la transfigure ? »
    « La fonction de la poésie est-elle de reproduire la vie ou de la transformer pour nous la rendre plus sensible »
    Quant aux axes, si tu relis bien ma proposition, qui n'est qu'une suggestion, je voyais en axe I, ce que la poésie prend à la réalité mais en axe 2, ses spécificités.
  • Il faudrait s'interroger avant tout sur le sens du mot "vie" : n'est-ce que la "réalité extérieure" ?
    La vie, ne la portons-nous pas aussi et d'abord en nous ?
  • Bien sûr, s’interroger sur le sens du mot vie est un préalable.
    Je me contenterai pour ma part d’une petite remarque en passant.
    Dans ce cas précis, je pensais à deux évocations de la mort d’un enfant.
    Ce n’est qu’un exemple, mais il m’est immédiatement venu à l’esprit le poème Souvenir de la nuit du 4 (Les Châtiments), et du même Victor Hugo le récit en prose de la mort de Gavroche.

    Bien sûr il s’agit dans Les Châtiments de poésie narrative, mais de poésie quand même, et dans Les Misérables du genre romanesque.
    Je ne les trouve pas si éloignées.
    La forme versifiée ne nuit pas à l’évocation de l’horrible.
    Peut-on dire que la perception que nous en ayons soit moins juste ?
  • Si je comprends bien la question du départ, l'élève doit s'appuyer sur les textes du corpus or ces textes ont des points communs quant aux thèmes.
  • Bonsoir , en axe 2 j’ai « le poème peut contribuer à la déformation du monde qui nous entoure » qu’en pensez vous ?
    Mais le problème c’est que je ne comprend pas quels arguments je dois prendre pour défendre les axes
    Je dois parler du lyrisme ?
  • Le terme "déformation" connote une vision dégradée ou caricaturale. La poésie peut aussi embellir, sublimer, transcender. Elle change notre regard.

    Pour trouver des arguments, il faut franchir des étapes :
    Bien comprendre les enjeux du sujet.
    Formuler une problématique pertinente et qui soulève une difficulté à résoudre.
    Proposer 2 ou 3 axes qui répondent à cette problématique en s'appuyant sur les textes du corpus si c'est demandé dans le sujet.
  • Si je comprends bien la question du départ, l'élève doit s'appuyer sur les textes du corpus
    En effet. Tu as raison.
    Cela restreint un peu la réflexion, mais effectivement, il faut absolument en tenir compte. Mea culpa.
  • Il faut sans doute s'appuyer principalement sur les textes du corpus fourni... mais d'un autre côté on ne saurait guère (ou alors je ne comprends plus rien à l'enseignement) reprocher à l'élève de citer des textes avec lesquels il est plus familier et qui lui plaisent.

    "La terre est bleue comme une orange" : et oui, le poème peut participer à la déformation du monde :) Quoi qu'ici, ce fut plus une vision prémonitoire.
  • Alors , merci énormément à vous tous de m’sider, je comprend mieux maintenant !
    En axe 2 je peux dire «  le poème peut consister à la modification de notre regard sur le monde qui nous entoure » ?
    Mais je vois pas dans les textes ce qui modifie notre perception . Je dois dire que le poème fais vivre les mots et nous fais partager les sentiments du poète ?
    Merci
  • Je ne vois pas trop en quoi consisterait ici "le monde qui nous entoure" : on n'en a aucun aperçu "objectif" ; on ne peut pas savoir si le regard que le moi porte sur l'être aimé ou l'âme sœur (chez Verlaine) est ou non modifié. La vie, c'est le hasard de la rencontre, réelle ou virtuelle et le regard du moi sur cette rencontre, la fonction assignée à l'image de l'autre au sein de l'imaginaire du poète.
    Il ne faut pas oublier non plus de comparer avec les autres genres littéraires : dans un roman, l'évocation de l'autre serait sans doute davantage "objectivisée" et le poids du temps se ferait sentir sur l'évolution des rapports. Ici, on a l'expression lyrique d'un temps "arrêté" (seule exception, Rimbaud, qui suggère un mouvement, une évolution, une "historiette" sur laquelle il prend un recul quelque peu ironique).
  • AmmyAmmy Membre
    Je trouve curieux que ce corpus ne comporte que des poèmes d'amour, cela réduit considérablement la question si c'est bien une dissertation...
  • D’accord merci mais du coup vous me proposez quoi en axe 2 svp ?
  • Je trouve curieux que ce corpus ne comporte que des poèmes d'amour, cela réduit considérablement la question si c'est bien une dissertation...
    C'est également mon avis.
    S'il faut s'en tenir au corpus, quatre poèmes à comparer à d'autres genres littéraires, cela ne peut donner qu'une réflexion un peu maigre.
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