Bonnjour/bonsoir,

Petite question qui me traverse après la lecture du recueil La Vengeance du Pardon d'E.E Scmitt...

Selon vous, à quelles conditions faut-il donner le pardon?
Est-ce toujours bon de pardonner?
Est-ce que je ne me fais pas du mal en pardonnant à quelqu'un une faute grave?

Je me réjouie de découvrir vos pensées sur ce sujet...

Réponses

  • Jean-LucJean-Luc Modérateur
    Bonsoir,

    Vaste sujet et de plus très personnel.

    Pour ma part, je suis convaincu que pardonner est très difficile parce que ce n'est pas naturel. De plus pardonner c'est s'exposer.
    Mais pardonner, c'est aussi sortir de soi, tenter d'enrayer l'effroyable mécanique de la vengeance.
    Enfin pardonner, quand il s'agit d'un fait grave, nécessite de recommencer à donner son pardon tous les jours pendant une longue période. En particulier, j'ai remarqué que les couples qui duraient étaient ceux qui savaient se pardonner.
    Pardonner ce n'est pas oublier, nier le mal qu'on m'a fait. Pardonner exige la vérité et aussi la justice, mais en même temps c'est s'efforcer de reconnaître que celui qui m'a fait du mal ne se confond pas avec sa faute, qu'il est capable de changer. En effet je blesse souvent autrui parce que je suis moi-même blessé.

    Le christianisme est une religion du pardon.
    J'aime beaucoup cette reconnaissance de Simone de Beauvoir : "Un Dieu peut pardonner, effacer, compenser ; mais si Dieu n'existe pas, les fautes de l'homme sont inexpiables."

    Ah ! j'oubliais le plus important : est-ce que je sais demander pardon ? parfois plus difficile que de pardonner.
  • Le pardon ne va pas de soi, loin de là. Si on a subi une atteinte grave, pardonner n'est possible sans doute qu'après avoir fait un chemin personnel de reconstruction, de clarification, qui peut être long. Mais je pense aussi, pour en avoir été témoin chez une amie proche, que c'est sans doute la seule voie pour que la vie gagne. Un vrai pardon permet de prendre la distance nécessaire par rapport à soi pour être capable de ne pas être écrasé(e) par ce qui a été subi. Et un vrai pardon peut se donner sans demander de contre-partie. Je suis tout à fait d'accord avec ces mots de Jean-Luc: "c'est s'efforcer de reconnaître que celui qui m'a fait du mal ne se confond pas avec sa faute".

    D'ailleurs, si on ne pardonne jamais, on s'expose à rester blessé(e) et à être la proie de sentiments négatifs destructeurs. Et là, je pense qu'on s'inflige une seconde peine, car on se prive de sa vraie vie et on continue de laisser le poison faire son oeuvre. Ces ravages là, on peut travailler - souvent en se faisant aider - à les éloigner de soi. C'est vital.

    Pour faire bref, il me semble que pardonner est nécessaire si on veut rester vivant et prendre sa vie en main, malgré les atteintes subies. Par contre, en fonction de la gravité de l'atteinte, cela peut être très difficile. Mais c'est aussi un choix à faire entre vivre sa vie ou rester un mort-vivant.
  • Merci beaucoup pour vos réponses constructives! :)

    Cette citation de Simone de Beauvoir est, en effet, vraiment très belle et je vais l'ajouter à ma collection.

    Si je relis brièvement vos écrits, cela voudrait donc signifier que le fait de pardonner n'est pas donné à tout le monde et que l'acte de demander pardon prend lui aussi un long moment de réflexion. J'avoue qu'il m'est difficile de m'excuser et de demander pardon lorsque ma fierté et mon orgueil sont remis en question.

    Je suis d'avis que le pardon est fait pour expier nos vices, nous donner une seconde chance et nous faire avancer.
  • Je suis d'avis que le pardon est fait pour expier nos vices, nous donner une seconde chance et nous faire avancer.

    Si je comprends bien, tu envisages ici le pardon du point de vue de celui qui est pardonné ?

    Personnellement, je ne l'ai pas du tout abordé sous cet angle, mais sous l'angle de celui (celle) qui pardonne. Et j'ai évoqué plus particulièrement le pardon d'un acte grave.
    Il y a en effet des degrés. S'excuser d'avoir pu blesser quelqu'un, "demander pardon", n'est pas la même chose du tout et ne demande pas le même travail sur soi que pardonner à quelqu'un dont on a été une victime.
    Il faut savoir précisément de quoi on parle.
  • Bonsoir,

    A mon sens, se demander à quelles conditions donner le pardon, c'est le rationaliser. Mais il me semble que le pardon est parmi les actions humaines les plus irrationnelles !
    Irrationnel parce que sans doute injuste ou, disons, inégal. Je me venge ou je punis parce que je veux que mes actions soit égales à celles de celui qui m'a fait du tort. Peut-être pourrait-on dire que plus qu'injuste, le pardon n'est pas naturel : la vengeance est une sorte de réaction primitive à l'action, un effet de la cause, tandis que le pardon serait presque l'inaction (visible), du moins est-il plus abstrait.

    En fait, je vois presque deux sortes de pardon, plutôt deux causes de pardon : la première relève de l'égoïsme, au sens où l'on pardonne pour ne plus souffrir soi même, peu importe le sujet (ce pourrait être un objet !). la deuxième relève de l'altruisme : on pardonne pour l'autre, et même pour l'Autre.

    Les deux supposent un acte d'une rare liberté, tant bien par rapport aux sentiments qu'au temps : en effet, je me distancie et m'émancipe de ma haine, de mon ressentiment (qui suppose une réaction ...) ainsi que du passé. Si la justice et la raison sont essentiellement déterministes au sens où il ne peut résulter qu'une seule solution / conséquence, moi, en pardonnant, je permets un nouvel avenir en me délestant du passé.

    Mais la deuxième est - à mon sens - tellement plus puissante et riche de sens ! C'est, je pense, la preuve ultime de l'Amour pour son "prochain" si l'on veut reprendre le lexique religieux usuel, pour Autrui si l'on essaye de rester dans la philosophie plus laïque :) Comme l'a dit Jean-Luc, on distingue l'Homme de l'acte, et c'est là reconnaître son humanité, ou sa liberté (sartrienne :)). En fait, en pardonnant, on se reconnaît surtout dans l'Autre.
    Mais le pardon est essentiellement Amour parce que c'est un don, parce qu'il est gratuit, ce qui rejoint l'idée d'irrationalité.

    Finalement, pardonner, c'est épouser une certaine forme de divinité, ou disons de transcendance pour rester plus laïc, et la transcendance, il n'y a rien de plus Beau !

    Ainsi, il est souvent extrêmement difficile de pardonner, mais, à mon sens, rien n'est vraiment impardonnable, ce qui ne signifie pas que le sentiment de vengeance soit incompréhensible...
  • Jean-LucJean-Luc Modérateur
    Bonjour,

    Pardonner n'est pas irrationnel à mon avis.
    Parce que pardonner est surmonter l'instinct, le couple action / réaction.
    Parce qu'il faut réfléchir.
    Parce que le pardon demande mesure et conscience.
    Parce que pardonner révèle une image exacte de la nature humaine blessée, une faiblesse qui cherche un sens à la vie.

    Je dirais plutôt que pardonner est un acte généreux et transcendant, généreux car il exige des qualités de coeur et transcendant parce qu'il dépasse raisonnablement les capacités de notre nature.

    Seul le pardon peut restaurer l'homme, le réintégrer dans une communauté. J'aime bien la parabole de l'enfant prodigue,
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Fils_prodigue
    Elle dit au fond le pouvoir réparateur du pardon sur une liberté qui s'est égarée dans son égoïsme ou son manque de responsabilité.
  • @perluète

    Je m'intéresse aux deux; celui qui demande pardon et celui qui pardonne car l'un ne va pas sans l'autre. Si on demande pardon à quelqu'un qui nous le refuse, alors le pardon est inexistant.
    Ce mécanisme ou cette relation être deux personnes est extrêmement complexe et peut donc se comprendre sous divers angles.

    Merci à tous pour vos réponses, j'y vois plus clair à présent et ma réflexion ne peut plus s'empêcher de tourner autour de ce thème.
  • boulou99 a écrit:
    En fait, je vois presque deux sortes de pardon, plutôt deux causes de pardon : la première relève de l'égoïsme, au sens où l'on pardonne pour ne plus souffrir soi même, peu importe le sujet (ce pourrait être un objet !). la deuxième relève de l'altruisme : on pardonne pour l'autre, et même pour l'Autre.

    J'avoue que je ne comprends pas l'association pardon/égoïsme... Tout pardon vrai va dans le sens de la vie et pour pardonner vraiment, il peut être nécessaire au préalable de panser ses propres blessures. Je n'y vois aucun égoïsme, car prendre soin de soi est sain, mais de plus, ce n'est que la première étape vers le pardon.
  • Jean-Luc a écrit:
    Bonjour,

    Pardonner n'est pas irrationnel à mon avis.
    Parce que pardonner est surmonter l'instinct, le couple action / réaction.
    Parce qu'il faut réfléchir.
    Parce que le pardon demande mesure et conscience.
    Parce que pardonner révèle une image exacte de la nature humaine blessée, une faiblesse qui cherche un sens à la vie.

    Je dirais plutôt que pardonner est un acte généreux et transcendant, généreux car il exige des qualités de coeur et transcendant parce qu'il dépasse raisonnablement les capacités de notre nature.

    Seul le pardon peut restaurer l'homme, le réintégrer dans une communauté. J'aime bien la parabole de l'enfant prodigue,
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Fils_prodigue
    Elle dit au fond le pouvoir réparateur du pardon sur une liberté qui s'est égarée dans son égoïsme ou son manque de responsabilité.

    J'emploie le terme d'irrationnel pour opposer le pardon à l'idée de Justice, de "logique", que l'on opposerait alors au sentiment ou à la compassion.
    Par ailleurs, je n'associe pas nécessairement la conscience à la raison ! Bien sûr, l'on ne pardonne pas sur "un coup de tête", cela suppose de la réflexion, cela suppose surtout un choix. Mais ce choix du pardon est il le plus rationnel, le plus logique, le plus raisonné... le plus juste ? Je ne crois pas, mais je peux me tromper !
    Si l'on veut s'éviter un débat sur la distinction raison / conscience, je remplace le terme "irrationnel" par "illogique" dans mon précédent message.
    perluète a écrit:
    J'avoue que je ne comprends pas l'association pardon/égoïsme... Tout pardon vrai va dans le sens de la vie et pour pardonner vraiment, il peut être nécessaire au préalable de panser ses propres blessures. Je n'y vois aucun égoïsme, car prendre soin de soi est sain, mais de plus, ce n'est que la première étape vers le pardon.
    Le premier pardon dont je parlais est à mon sens égoïste puisque l'on fait alors passer ses intérêts avant ceux d'autrui. Dans ce cas, on pardonne exclusivement pour soi, sans se soucier de l'individualité en face de nous, que l'on considère comme "l'entité qui m'a fait du mal". Mais je n'avance pas ce pardon soit le "pardon vrai" dont vous parlez, et ne dirai pas même qu'il est sain !
    Je vous rejoins, "prendre soin de soi est sain", notamment dans le deuxième pardon, à supposer que l'altruisme ait nécessairement quelque retombée individuelle positive.
    Pourtant j'ai tendance à croire que "prendre soin de soi pour prendre soi de soi", sans une finalité qui sort de moi même, une finalité extérieure (le bien d'Autrui, la volonté de tendre vers un Idéal, ..), relève d'un hédonisme égoïste (je suis la fin de mon action) qui s'oppose à une quelconque ouverture, et donc, à la vie.
  • Selon vous, à quelles conditions faut-il donner le pardon ?

    -D'abord à condition d'avoir subi un préjudice, et que le pardon soit demandé. Et demander pardon, c'est un peu facile.
    -Selon moi, il s'agit en fait d'une attitude toute personnelle, et pas égoïste du tout, mais bien plutôt généreuse, et qui dans certains cas dépasse les capacités de notre nature, comme le dit Jean-Luc.
    -Et puis le pardon pour quoi ?
    -Il y a des degrés dans ce que l'on peut pardonner.
    -Je pardonnerai facilement à qui m'a offensé légèrement, à qui m'a volé un pain parce qu'il avait faim, mais un crime de sang...
    -Au monstre qui tue mon enfant, qui massacre des innocents, les torture, je ne pardonne rien ; sa reconstruction, et sa réintégration dans la société, je m'en moque royalement, qu'il crève comme il a fait crever.
    Ce n'est pas lui pardonner qui va m'aider à me reconstruire. Non, je ne tends pas l'autre joue pour me faire frapper.
    Je réserve l'altruisme à d'autres personnes.
  • Le mot "pardon" cache bien des nuances et des degrés en fonction de ce qui est à pardonner!
    Action de tenir pour non avenue une faute, une offense, de ne pas en tenir rigueur au coupable et de ne pas lui en garder de ressentiment.
    Si l'effort est trop grand pour la faiblesse humaine
    De pardonner les maux qui nous viennent d'autrui,
    Épargne-toi du moins le tourment de la haine;
    À défaut de pardon, laisse venir l'oubli.
    Musset,Nuit oct.,1837, p.154.
    https://www.cnrtl.fr/definition/pardon/substantif
    Dictionnaire CNRTL. C'est moi qui ai souligné l'un des vers de Musset.

    Le pardon peut être accordé sans avoir été demandé.

    Par ailleurs, personnellement, je ne vois pas ce que viennent faire ici les notions d'égoïsme et d’altruisme. C'est une affaire entre la personne agressée et son agresseur. On a le choix de pardonner ou pas. La question est: comment vivre après ?

    L'action menée par Latifa Ibn Ziaten, la mère d'un militaire français assassiné en 2012 par le jihadiste Mohamed Merah, le montre très clairement. Est-elle altruiste ? Je trouve ce mot bien faible et réducteur dans ce cas, et, quelque part, à côté de la plaque.
  • Il me semble qu'on tombe justement à côté de la plaque si l'on considère le pardon comme l'instant qui sépare un état "non-pardonné" d'un état "pardonné". Comme pour le deuil, il me paraît difficile et assez peu pertinent de chercher à y voir un déclic : "oui, à partir de maintenant je pardonne ou je suis pardonné", comme "oui, à partir de maintenant j'ai fait mon deuil".

    Je ne sais pas si "tenir pour non avenue une faute [...] ne pas [...] en garder de ressentiment" est un choix, "ne pas en tenir rigueur au coupable" peut-être. Mais on a bien sûr le choix de s'efforcer d'atteindre une telle attitude. J'aurais plutôt tendance à parler d'un processus personnel dans lequel on peut vouloir s'engager ou non, mais les sentiments se contrôlent assez peu.

    La question "à quelles conditions faut-il donner le pardon?" porterait donc plutôt pour moi sur le fait de s'engager dans une démarche de pardon. Il me semble que le fait de s'engager dans une démarche personnelle de pardon dépend du besoin que l'on en ressent : on met en permanence en balance notre haine, notre désir de vengeance, qui sont des manifestations d'une idée de justice ; et puis de l'autre côté, évidemment, la souffrance que nous causent intérieurement cette haine et ce désir de vengeance, cette idée de justice. (C'est aussi une souffrance que de se savoir agir injustement par vengeance, bien sûr.) Lorsqu'on souffre trop de toujours ressasser ce qui s'est passé, on s'engage spontanément dans une démarche de pardon.

    Je ne spéculerais pas si le fait de savoir s'il s'agit d'un choix ou non, et encore moins sur le fait de savoir si c'est bien ou mal...
  • C'est effectivement un processus. Le "choix" de s'y engager est une façon de parler. Ce n'est sans doute pas si clair en effet. J'ai vu des exemples de pardon qui m'ont "estomaquée" et m'ont fait réfléchir à la question. Est-ce que j'en serais capable, mystère. Et à vrai dire, lâche que je suis, j'aime autant ne pas avoir l'occasion de le savoir.
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