L'apparition de la laideur en poésie

Bonjour à tous, je suis actuellement en train de rédiger une dissertation, et j'aurais besoin d'un exemple concret pour illustrer mon paragraphe sur les circonstances de la première apparition de la laideur physique/morale dans la poésie. J'ai beau cherché, je ne trouve que des poèmes datant des alentours 19eme siècle. Avez-vous une idée sur le "précurseur" de ce thème?

Réponses

  • Voici au moins un exemple avec Villon
    La ballade des pendus


    Frères humains, qui après nous vivez,
    N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
    Car, si pitié de nous pauvres avez,
    Dieu en aura plus tôt de vous mercis.
    Vous nous voyez ci attachés, cinq, six :
    Quant à la chair, que trop avons nourrie,
    Elle est piéça dévorée et pourrie,
    Et nous, les os, devenons cendre et poudre.
    De notre mal personne ne s'en rie ;
    Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

    Se frères vous clamons, pas n'en devez
    Avoir dédain, quoique fûmes occis
    Par justice. Toutefois, vous savez
    Que tous hommes n'ont pas bon sens rassis.
    Excusez-nous, puisque sommes transis,
    Envers le fils de la Vierge Marie,
    Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
    Nous préservant de l'infernale foudre.
    Nous sommes morts, âme ne nous harie,
    Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

    La pluie nous a débués et lavés,
    Et le soleil desséchés et noircis.
    Pies, corbeaux nous ont les yeux cavés,
    Et arraché la barbe et les sourcils.
    Jamais nul temps nous ne sommes assis
    Puis çà, puis là, comme le vent varie,
    A son plaisir sans cesser nous charrie,
    Plus becquetés d'oiseaux que dés à coudre.
    Ne soyez donc de notre confrérie ;
    Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

    Prince Jésus, qui sur tous a maistrie,
    Garde qu'Enfer n'ait de nous seigneurie :
    A lui n'ayons que faire ne que soudre.
    Hommes, ici n'a point de moquerie ;
    Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

    Villon, Epitaphe Villon ou ballade des pendus

    un autre avec Ronsard
    Je n’ai plus que les os, un squelette je semble,
    Décharné, dénervé, démusclé, dépoulpé,
    Que le trait de la mort sans pardon a frappé ;
    Je n’ose voir mes bras que de peur je ne tremble.

    Apollon et son fils, deux grands maîtres ensemble,
    Ne me sauraient guérir, leur métier m’a trompé.
    Adieu, plaisant soleil, mon œil est étoupé,
    Mon corps s’en va descendre où tout se désassemble.

    Quel ami me voyant en ce point dépouillé
    Ne remporte au logis un œil triste et mouillé,
    Me consolant au lit et me baisant la face,

    En essuyant mes yeux par la mort endormis ?
    Adieu, chers compagnons, adieu, mes chers amis,
    Je m’en vais le premier vous préparer la place.

    Pierre de Ronsard - Derniers Vers - 1586


    un autre avec Scarron et le contre blason :

    Vous faites voir des os

    Vous faites voir des os quand vous riez, Hélène,
    Dont les uns sont entiers et ne sont guère blancs ;
    Les autres, des fragments noirs comme de l’ébène
    Et tous, entiers ou non, cariés et tremblants.

    Comme dans la gencive ils ne tiennent qu’à peine
    Et que vous éclatez à vous rompre les flancs,
    Non seulement la toux, mais votre seule haleine
    Peut les mettre à vos pieds, déchaussés et sanglants.

    Ne vous mêlez donc plus du métier de rieuse ;
    Fréquentez les convois et devenez pleureuse :
    D’un si fidèle avis faites votre profit.

    Mais vous riez encore et vous branlez la tête !
    Riez tout votre soûl, riez, vilaine bête :
    Pourvu que vous creviez de rire, il me suffit.
  • Jean-LucJean-Luc Modérateur
    Bonjour,

    Quelques apparitions furtives avec le baroque, voir Chassignet qui se sert de tableaux repoussants à des fins apologétiques.

    Mais le vrai début se situe avec certains romantiques comme Hugo qui ont vu une grandeur épique dans le hideux, le difforme par exemple dans la Légende des siècles. Il y a surtout Aloysius Bertrand avant lui, puis les romantiques frénétiques comme Borel. Quant à la poétisation de la laideur ordinaire en beauté bizarre, c'est à Baudelaire qu'il faut penser.
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