Bonjour à tous,

J'ai une question en tête consécutive à une discussion avec un ami au sujet d'un texte. D'après lui, une écriture composée de phrases "courtes" serait plus "moderne", plus fluide et produirait un effet "dynamique" sur le lecteur, qu'une écriture comportant des phrases longues, voire très longues.

De son point de vue, un style d'écriture doté de longues phrases servirait essentiellement à produire un effet de "lassitude", "de lenteur" et obligerait le lecteur à se concentrer sur le récit.

J'avoue que je suis un peu mitigée quant à cette interprétation qui me semble un peu péremptoire; bien que je pense qu'elle comporte un fond de vérité.
Récemment, j'ai commencé à lire "Du côté de chez Swann" de Proust et je n'ai pas l'impression d'une écriture "lourde" et "fatiguée", bien au contraire, je trouve le texte très "fluide", introspectif, "aérien", esthétique et plaisant à lire.

J'ai trouvé que l'écriture de Yourcenar dans "les mémoires d'Hadrien" transmet davantage cette impression de "lassitude" et de "lenteur", en dépit de phrases plus courtes. Par ailleurs, c'est certainement l'effet escompté par l'auteure étant donné que le narrateur est un empereur mourant.

Sur Internet, je lis souvent des conseils enjoignant les apprentis "écrivains" à raccourcir leurs phrases sous prétexte que celles-ci donneront plus de dynamisme à l'histoire. Mais peut-être est-ce un symptôme de la modernité ?

Toutefois, selon moi, il est possible d'avoir une écriture agréable, fluide et prenante même avec des phrases très longues (comme Marcel) et une écriture "fatiguée" avec des phrases courtes.

A mon avis, il existe d'autres facteurs qui interviennent dans l'émotion transmise par un style que la taille des phrases et le nombre des mots; mais n'étant pas littéraire et n'ayant aucune connaissance "tangible" en la matière, je serais curieuse de connaitre votre avis sur la question.

Bien à vous,

Réponses

  • Bonjour !

    Quelle bonne question ! :)

    Tout à fait d'accord avec vous au sujet de Proust. J'ai longtemps redouté La Recherche du Temps Perdu parce que mon entourage le disait difficile à comprendre, lassant, avec des phrases démesurément longues. J'ai finalement été très surpris de constater que les phrases étaient certes longues, mais pas démesurées, et tout à fait compréhensibles, fluides, poétiques...

    Effectivement, les phrases courtes sont à la mode aujourd'hui. Très utilisées dans les passages à suspense (romans policiers notamment), elles produisent un effet haletant qui tient le lecteur éveillé. Mais les longues phrases poétiques sont souvent plus jolies !

    N'oubliez pas l'importance de la musicalités des phrases. Un texte fluide et agréable à lire est en général un texte où le lecteur "n'accroche" pas les phrases, ne bute pas sur certains mots. Pour moi, c'est le plus important. La plupart des écrivains lisent leurs phrases à voix haute. Et une phrase courte peut très bien ne pas être fluide.

    Deuxième point : le vocabulaire utilisé. Un lecteur lambda butera sur un vocabulaire trop obscur, que la phrase soit longue ou courte. C'est quelque chose de très énervant, qui est un facteur de déconcentration, surtout que, s'il y a trop de mots incompris, et bien on ne comprend plus rien.

    Troisième point : les phrases volontairement longues dans le seul but de faire long. Il est inutile d'allonger artificiellement les phrases, en mettant par exemple des points virgules où un point serait attendu. Cela m'a particulièrement énervé dans Etre un écrivain de Jean Rouaud (il le fait volontairement dans les premières pages pour illustrer son propos (la première phrase fait deux pages et demi) mais cela continue ensuite dans une moindre mesure).

    La question est complexe bien sûr. Quelques exemples personnels (et avis personnels aussi bien sûr) :
    Proust : phrases longues et fluides.
    Jean Rouaud (Etre un écrivain) : phrases trop longues, artificielles, voc trop spécifique (je ne l'ai pas fini).
    Céline : phrases "normales" et fluides.
    Flaubert : phrases plutôt courtes, fluides.

    Bref on trouve de tout, que ce soit volontaire, involontaire, réussi, raté, recherché, naturel...

    Ce qui semble fonctionner à merveille, c'est le mélange de phrases courtes et de phrases longues. Cela m'avait particulièrement frappé dans le style de Laurent Gaudé, La Porte des Enfers notamment, où l'on trouve souvent une phrase de quatre mots qui succède à une phrase de quatre lignes. Je trouve le processus très efficace pour ne pas perdre le lecteur, recentrer son attention, mais en conservant une musicalité agréable, qui "plane".
    D'ailleurs, Proust n'entame-t-il pas son oeuvre par "Longtemps je me suis couché de bonne heure." ?

    A force d'écrire, on finit par ressentir assez naturellement quel effet produira une phrase de telle longueur, avec tel vocabulaire, telle musicalité, telle structure...
    Il n'y a pas de généralisation à faire. Il n'est pas réellement plus facile de présenter une lecture dynamique avec des phrases courtes qu'avec des phrases longues. Il n'y a pas de mode d'emploi pour écrire quelque chose de lisible, agréable, exceptionnel... Il n'y a que le talent de l'auteur. Et ça, c'est plutôt une bonne nouvelle.

    Ytreza
  • Bonjour,

    Merci beaucoup pour cette belle réponse, enrichissante et très argumentée.

    Elle résume totalement mon point à ce sujet et, effectivement, c'est une bonne nouvelle de constater qu'il n'existe pas de règles pré-établies, ce qui permet de garder une part de liberté et de créativité dans l'écriture.
  • Tout dépend du rythme de la phrase, et du fond aussi. Par exemple chez Céline dans Voyage au bout de la nuit il y a certaines phrases très brèves qui réveillent le lecteur par l'intonation et puis ce qu'elles décrivent. Chez Proust, les phrases longues sont rarement ennuyeuses je trouve car elles sont rythmées, mélodieuses et miment assez bien le mouvement de la pensée.
    Tout réside dans le style, on peut faire de très longues phrases et être le plus captivant des auteurs :) Je me souviens cette année d'une étude de texte sur Huysmans où une très longue phrase était tout à fait cadencée, avec un rythme majeur et cela n'avait rien d'assommant.

    D'autre part, certaines phrases très courtes peuvent être assommantes, je pense au style de Sénèque avec ses "traits" typiques. Le style est d'un ennui profond (je trouve, et je l'ai lu dans le Gradus) du fait de cette attitude de "sermon perpétuel" qu'il donne au lecteur.
  • D'après lui, une écriture composée de phrases "courtes" serait plus "moderne", plus fluide et produirait un effet "dynamique" sur le lecteur, qu'une écriture comportant des phrases longues, voire très longues.
    "De son point de vue, un style d'écriture doté de longues phrases servirait essentiellement à produire un effet de "lassitude", "de lenteur" et obligerait le lecteur à se concentrer sur le récit."

    oulà...

    Mais la finalité de la lecture, la méditation, repose précisément sur la lenteur. Et une des vertus fondamentales de la lecture, c'est aussi d'apprendre à se concentrer.
    Le débat sur les problèmes de la "lecture sur écran" mobilise ces principes (considérés comme négligés des concepteurs). Ce n'est pas juste un aparté : ce débat est à mon avis fondamental pour comprendre la mode de la brièveté dans l'écriture. Laquelle est effectivement une réalité, mais n'a rien de "moderne" en général, du moins pas telle qu'elle est pratiqué. Du reste, si ton pote est las de faire un effort intellectuel, son ennemi c'est pas Proust mais bien lui-même.

    Ton style dépend de sa finalité. Proust par exemple trouvait que le style qu'il s'était forgé exprimait la vie intérieure de la manière qu'il jugeait, lui, la plus intéressante. Je soupçonne ton pote d'être surtout sous l'influence de ces sectateurs actuels qui promeuvent la "phrase" d'un unique mot, et qui se trouvent si originaux dans leur sécheresse lexical, tant et si bien que tout le monde s'y est mit. A l'inverse, la phrase longue et précieuse peut bien sûr devenir également très ridicule chez toutes les modasses de l'écriture.

    Les questions que ton thread soulève sont quoi qu'il en soit très intéressantes.
    A plus


    pour le débat de la lecture sur écran (2de moitié surtout de l'article) : http://www.bibliobsession.net/2009/09/08/mais-pourquoi-donc-lisent-ils-moins%E2%80%89-et-comment-lit-on-aujourdhui/

    @ ytreza : très pertinent le topo que tu fais au milieu de ton développement. Cependant, tu as bien entouré de guillemets la "normalité" de la phrase de Celine...
  • Le débat sur les problèmes de la "lecture sur écran" mobilise ces principes (considérés comme négligés des concepteurs). Ce n'est pas juste un aparté : ce débat est à mon avis fondamental pour comprendre la mode de la brièveté dans l'écriture.

    De quel débat parles-tu exactement ? Je n'ai jamais entendu de critique des e-books utilisant cet argument. L'article que tu cites, bien qu'intéressant sur la question de la concentration nécessaire à la lecture, ne parle pas des problèmes des livres numériques.
    J'ai une liseuse que j'emporte partout avec moi et je lis Joyce ou Proust dans le train... Il est vrai que je me déconcentre parfois, mais cela arrive aussi lorsque je poursuis la lecture chez moi, avec les mêmes livres en versions imprimées.

    Bien sûr, je me déconcentre moins en lisant des nouvelles courtes écrites avec des phrases courtes (exemple récemment vécu : Maupassant VS Proust), mais le fait de lire sur liseuse ou sur vrai livre n'a rien à voir là-dedans...
  • Mais quand on parle de la lecture sur écran, c'est beaucoup plus large que seulement la lecture sur e-books.

    Pour ce qui concerne la concentration sur e-books, j'avais assisté à une conférence à la Bpi ("la lecture sur écran rend-elle idiot ? ") au cours de laquelle il était dit qu'un e-book captait au contraire un peu plus l'attention du lecteur qu'un livre, par les propriétés physiques de l'écran. Un des intervenants avait en ce sens observé une sorte d'hyperconcentration des lecteurs d'e-book , ajoutant qu'on peut voir là une forme de frein à la dimension méditative de la lecture : en étant hyperconcentré, le lecteur s'arrête sans doute moins dans sa lecture pour aller divaguer et se promener dans ses réflexions.


    Mais au demeurant ce type d'inconvénient est sans commune mesure, il me semble, avec les problèmes que posent d'autres types d'écrans. (cf mon lien avec par exemple la notion d'hypertextualité)
    Personnellement si je n'utilise pas l'ebook, c'est surtout pour deux raisons : je ne peux pas annoter et souligner, et il n'y a plus le plaisir du contact physique avec l'objet livre.
  • sat840sat840 Membre

    Je pense qu'il faut considérer les conséquences liées à la longueur d'une phrase sur le plan grammatical et lexical. Lorsqu'on écrit une phrase longue, on est rapidement amené à écrire plusieurs "qui" ou "que" en cascade, plusieurs compléments de noms successifs comme ""la couleur de la fleur de pissenlit...", plusieurs fois les mêmes prépositions "dans", "et", "ou", "sur" "à"... Ce ne sont pas des incorrections, mais à mon avis ces caractéristiques nuisent à l'élégance du style. Essayez de traquer ces répétitions dans vos écrits et vous verrez que vous serez amenés à purifier votre style... et à écourter vos phrases.

  • JehanJehan Modérateur

    à mon avis ces caractéristiques nuisent à l'élégance du style.

    Transmis à Marcel Proust, bien connu pour l'inélégance de son style ! Mais c'est vrai que des phrases plus courtes sont souvent plus faciles à comprendre...

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