La rencontre amoureuse de Lancelot et de la reine Guenièvre (Chrétien de Troyes, le Chevalier de la charrete, v. 4651 - 4681, éd. Champion)

et puis vint au lit la reine,
si l'aore et se li ancline,
car an nul cors saint ne croit tant.
Et la reine li estant
ses bras ancontre, si l'anbrace,
estroit près de son piz le lace,
si l'a lez li an son lit tret,
et le plus bel sanblant li fet
que ele onques feire li puet,
que d'Amors vient qu'ele le conjot ;
et s'ele a lui grant amor ot
et il c. mile tanz a li,
car a toz autres cuers failli
Amors avers qu'au suen ne fist ;
mes an son cuer tote reprist
Amors, et fu si anterine
qu'an toz autres cuers fu frarine.
Or a Lanceloz quan qu'il vialt
quant la reine an gré requialt
sa compagnie et son solaz,
quant il la tient antre ses braz
et elle lui antre les suens.
Tant li est ses jeus dolz et buens,
et del beisier, et del santir,
que li lor avint sanz mantir
une joie et une mervoille
tel c'onques ancor sa paroille
ne fur oie ne seue ;
mes toz jorz iert par moi teue,
qu'an conte ne doit estre dite.


J'aime cette ballade de Charles d'Orléans, tout imprégnée déjà du parfum délicat des futures "ruelles" parisiennes...
Charles d'Orléans, Poésies, tome 1 éd. Champion.

Ha ! dieu d'Amour, ou m'avez-vous logié ?
Tout droit ou trait de desir et plaisance
Ou, de legier, je puis estre blecié
Par doulz Regart et plaisant Atraiance
Jusqu'a la mort, dont trop suis en doubtance.
Pour moy couvrir prestez moy ung pavaiz !
Desarmé suis, car pieça mon harnaiz
Je le vendy par le conseil d'Oiseuse,
Comme lassé de la guerre amoureuse.


Vous savez bien que me suis esloingné,
Des long temps a, d'amoureuse vaillance
Ou j'estoye moult fort embesoingné,
Quant m'aviez en vostre gouvernance.
Or en suis hors ; Dieu me doint la puissance
De me garder que je n'y rentre jamais !
Car, quant congneu j'ay les amoureux faiz,
Retrait me suis de vie si peneuse,
Comme lassé de la guerre amoureuse.


Et non pourtant j'ay esté advisé
Que Bel Accueil a fait grant alliance
Encontre moy et qu'il est embuschié
Pour me prendre, s'il peut, par decevance.
Ung de ses gens, appelé Accointance,
M'assault tousjours ; mais souvent je me taiz,
Monstrant semblant que je ne quier que paiz.
Sans me bouter en paine dangereuse,
Comme lassé de la guerre amoureuse.


L'envoy

Voisent faire jeunes gens leurs essaiz,
Car reposer je me vueil desormais !
Plus cure n'ay de pensee soingneuse,
Comme lassé de la guerre amoureuse.


Christine de Pisan, Ballade (vieille édition Didot).

Quand je voy ces amoreux
Tant de si doulz semblans faire
L'un a l'autre et savoreux
Et doulz regars entretaire,
Liement rire et eulx traire
A part, et les tours qu'il font,
A pou que mon cuer ne font !


Car lors me souvient, pour eulx,
De cil dont ne puis retraire
Mon cuer qui est desireux
Qu'ainsi le peüsse attraire ;
Mais le doulz et debonnaire
Est loings, dont en dueil parfont
A pou que mon cuer ne font !


Ainsi sera langoreux
Mon cuer en ce grief contraire
Plein de sospirs doulereux
Jusques par deça repaire
Cil qu'Amours me fait tant plaire ;
Mais du mal qui me confont
A pou que mon cuer ne font !


Envoi
Princes, je ne me puis taire
Quant je voy gent paire a paire
Qui en joye se reffont,
A pou que mon cuer ne font !


La Saineresse, in Fabliaux érotiques, Livre de Poche, coll. Lettres gothiques.

Un "médecin" a administré une saignée à une malade. Son mari lui demande comment l'opération s'est déroulée...

la borgoise se rest assise
lez son seignor bien aboufee.
"Dame, mout estes afouee,
et si avez trop demoré.
- Sire, merci por amor Dé,
ja ai je esté trop traveillie
si ne pooie estre sainie !
Et m'a plus de cent cops ferue,
tant que je sui toute molue !
N'onques tant cop n'i sot ferir
c'onques sans en peust issir !
Par trois rebinees me prist,
et a chacune fois m'assist
sor mes rains deux de ses peçons ;
et me feroit uns cops si lons,
toute me sui fet martirier,
et si ne poi onques sainier !
Granz cops me feroit et sovent,
morte fusse mon escient,
s'un trop bon oingnement ne fust :
qui de tel oingnement ne eust
ja ne fust mes de mal grevee.
Et quant m'ot tant demartelee,
si m'a aprés ointes mes plaies,
qui mout par erent granz et laies,
tant que je fui toute guerie.
Tel oingnement ne haz je mie
e il ne fet pas a hair !
Et si ne vous en quier mentir :
l'oingnement issoit d'un tuiel,
et si descendoit d'un forel
d'une pel mout noire et hideuse,
mes mout par estoit savoreuse."
Dist li borgois : "Ma bele amie,
a poi ne fustes mal baillie -
bon oingnement avez eu !"


Dans Le Jeu de la Feuillée, Adam de la Halle, poète et musicien arrageois du XIIIème siècle, fait une implacable satire de son milieu et de son époque. Rien ne lui résiste, pas même le pape et son refus d'accepter le remariage des clercs (mineurs). Au cas où on ne le saurait pas encore, on pouvait être très libre et très irrévérencieux au MA.
Adam a décidé de reprendre ses études à Paris. Il veut donc dire adieu à ses amis, et même à son épouse car :


ADANS

[...]
Qui s'en fust wardés a l'emprendre ?
Amours me prist en itel point
Ou li amans .II. fois se point
S'il se veut contre li deffendre.
Car pris fu ou premier boullon,
Tout droit en le varde saison
Et en l'aspreche de jouvent,
Ou li cose a plus grant saveur,
Car nus n'i cache sen meilleur
Fors chou qui li vient a talent.
Esté faisoit bel et seri,
Douc et vert et cler et joli,
Delitavle en chans d'oiseillons,
En haut bos pres de fontenele
Courans seur maillie gravele.
Adont me vint avisions
De cheli que j'ai a feme ore,
Qui or me sanle pale et sore.
[Adont estoit blanke et vermeille],
Rians, amoureuse et deugie.
Or le voi crasse, mautaillie,
Triste et tenchans.


RIKIERS

C'est grans merveille !
Voirement estes vous muavles,
Quant faitures si delitavles
Avés si briement ouvliees.
Bien sai pour coi estes saous.



ADANS

Pour coi ?

RIKIERS

Elle a fait envers vous
Trop grant marchié de ses denrees.


Adam de la Halle, Le jeu de la feuillée, éd. H. Champion.

Ce petit texte est intéressant pour comprendre, avant Saint-Thomas d'Aquin, les rapports entre la raison et la foi, la philosophie et la théologie. Ce n'est pas pour rien qu'on a parlé de "seconde Renaissance" (après celle de l'époque carolingienne) pour caractériser la pensée et l'enseignement de l'époque.

Texte latin :
Accidit autem michi ut ad ipsum fidei nostre fundamentum humane rationis similitudinibus disserendum primo me applicarem, et quendam theologie tractatum De unitate et Trinitate divina scolaribus nostris componerem, qui humanas et philosophicas rationes requirebant, et plusque intelligi quam que dici possent efflagitabant : dicentes quidem verborum superfluam esse prolationem quam intelligentia non sequeretur, nec credi posse aliquid nisi primitus intellectum, et ridiculosum esse aliquem aliis predicare quod nec ipse nec illi quos doceret intellectu capere possent, Domino ipso arguente quod ceci essent duces cecorum.

Traduction française :
C'est alors que j'eus l'idée d'aborder méthodiquement, pour la première fois, les bases de notre foi, en m'appuyant sur les analogies qu'on pouvait trouver avec la raison humaine. J'élaborai ainsi à l'usage de mes étudiants un traité de théologie intitulé De l'unité et de la Trinité divine. Ceux-ci, en effet, exigeaient de moi des raisons humaines et philosophiques, et réclamaient des choses intelligibles plutôt que des phrases élégantes. Ils affirmaient qu'il était inutile de formuler en mots des propositions insaisissables pour l'intelligence, qu'il était impossible de croire ce que l'on n'avait pas d'abord compris, et qu'il était ridicule de prêcher à autrui ce qui échappait à sa propre intelligence, aussi bien qu'à ses disciples. Car le Seigneur lui-même a condamné les aveugles qui mènent les aveugles.

Abélard, Ad amicum suum consolatoria, in Lettres d'Abélard et Héloïse, éd Lettres gothiques (Livre de Poche)

Et vous savez que ces textes sont excellents pour faire du "petit latin" en changeant un peu d'horizon ?


Voici à présent ce que ne craint pas de dire à son époux une moniale qui a prononcé des vœux perpétuels. Le texte n'est pas authentique ? La critique du XIXème siècle a souvent prétendu que non. Dans une large mesure, les modernes croient à l'authenticité de ces lettres, même si le manuscrit qui sert à établir le texte date du premier quart du XIIIème siècle, d'après des expertises récentes, c'est à dire 70 ou 80 ans après l'époque d'Héloïse et d'Abélard. La composition du recueil est sans doute postérieure à ses auteurs ; pour le reste, on ne peut faire que des conjectures, à l'infini.
Le latin utilisé ici est presque du latin classique. C’est la belle langue que l’on entendait résonner du haut des chaires de la montagne Sainte-Geneviève en cet âge d’or de l’époque médiévale...


Premier extrait :

Deus scit ! ad vulcania loca te properantem precedere vel sequi pro jussu tuo minime dubitarem. Non enim mecum animus meus, sed tecum erat. Sed et nunc maxime, si tecum non est, nusquam est : esse vero sine te nequaquam potest.

Dieu m’est témoin que si tu avais voulu te jeter dans les feux de l’enfer, je n’aurais pas hésité un instant à m’y précipiter avant toi. Aujourd’hui, si tu n’en veux plus, il ne sera à personne, puisqu’il ne saurait battre pour aucun autre.

Second extrait :

In tantum vero ille quas pariter exercuimus amantium voluptates dulces michi fuerunt, ut nec displicere michi nec vix a memoria labi possint. Quocumque loco me vertam, semper se oculis meis cum suis ingerunt desideriis, nec etiam dormienti suis illusionibus parcunt. Inter ipsa missarum sollempnia, ubi purior esse debet oratio, obscena earum voluptatum phantasmata ita sibi penitus miserrimam captivant animam ut turpitudinibus illis magis ! quam orationi vacem : quem cum ingemiscere debeam de commissiis, suspiro potius de amissis. Nec solum que egimus sed loca pariter et tempora in quibus hec egimus ita tecum nostro infixa sunt animo, ut in ipsis omnia tecum agam, nec dormiens etiam ab his quiescam. Nonumquam etiam ipso motu corporis animi mei cogitationes deprehenduntur, nec a verbis temperant improvisis. O vere me miserrimam et illa conquestione ingemiscentis anime dignissimum : « Infelix ego homo ! quis me liberabit de corpore mortis hujus ? »
Utinam et quod sequitur veraciter addere queam : « Gratia Dei per Jhesum Christum Dominum nostrum ».


Pourtant les plaisirs que nous avons partagés m’ont été si doux que je ne peux pas les regretter, et c’est à peine si je peux les chasser de mon esprit. Où que je me retourne, je les ai toujours devant les yeux et ils me poursuivent de leurs désirs, m’ensorcelant jusque dans mon sommeil. Et même pendant la célébration de la messe, quand les prières devraient être les plus pures, le fantôme de nos ébats obscènes occupe à tel point mon âme malheureuse que je songe plus à nos turpitudes qu’à mes oraisons, et alors que je devrais déplorer tout ce que j’ai fait, je soupire après tout ce que j’ai perdu. Mon cœur est si plein, non seulement de ton image, mais aussi des lieux et des moments de nos plaisirs passés, que je ne puis trouver le répit. Il arrive parfois que les mouvements de mon corps trahissent mes pensées, des paroles inopportunes m’échappent. Ah ! comme je suis malheureuse ! Et comme cette plainte de l’âme désolée pourrait être la mienne : «Malheureuse que je suis ! Qui viendra me délivrer de ce corps de mort1 ? » Et si seulement je pouvais répondre en toute sincérité par les mots qui s’ensuivent : « La grâce de Dieu, par Jésus-Christ Notre Seigneur2. »
1. Rom., VII, 24.
2. Ibid., VII, 25.
Lettres d’Abélard et Héloïse, coll. Lettres gothiques, Livre de Poche (trad. d’Éric Hicks).

Voici le beau symbole du chèvrefeuille et du coudrier dans la légende de Tristan et Iseut :

D'euls deus fu il tut autresi
Cume del chievrefoil esteit
Ki a la codre se perneit :
Quant il s'i est laciez e pris
E tut entur le fust s'est mis,
Ensemble poent bien durer,
Mes ki puis les voelt desevrer,
Li codres muert hastivement
E li chievrefoilz ensement.
"Bele amie, si e de nus :
Ne vus sanz mei, ne jeo sanz vus."

Les lais de Marie de France, éd. H. Champion.
«134567

Réponses

  • Titania91Titania91 Modérateur
    Merci pour ces textes peu connus Jacques!
    et je vais sans doute suivre votre conseil, ça me changera du petit latin sur Cicéron :)
  • Le dernier texte est tout de même très connu !
    Aucun "message" dans cette ballade de François Villon, si ce n'est celui du refrain, qui est un lieu commun depuis l'Antiquité. Simplement un jeu, lui aussi traditionnel, mais en même temps tellement moderne. Voici en effet un langage préfabriqué (proverbes, maximes ou expressions figées) érigé en langage poétique par la seule mise en évidence du signifiant...

    Ballade dite des menus propos

    Je congnois bien mousches en laict,
    Je congnois à la robe l'homme,
    Je congnois le beau temps du lait,
    Je congnois au pommier la pomme,
    Je congnois l'arbre à voir la gomme,
    Je congnois quant tout est de mesmes,
    Je congnois qui besoigne ou chomme :
    Je congnois tout, fors que moy mesmes.


    Je congnois pourpoint au colet,
    Je congnois le moyne a la gonne,
    Je congnois le maistre au varlet,
    Je congnois au voile la nonne,
    Je congnois quant pipeur gergonne,
    Je congnois sos nourris de cresmes,
    Je congnois le vin à la tonne :
    Je congnois tout, fors que moy mesmes.


    Je congnois cheval et mulet,
    Je congnois leur charge et leur somme,
    Je congnois Bietrix et Belet,
    Je congnois gect qui nombre assomme,
    Je congnois vision et somme,
    Je congnois la faulte des Boesmes,
    Je congnois le pouoir de Romme :
    Je congnois tout, fors que moy mesmes.


    Prince, je congnois tout en somme.
    Je congnois colorez et blesmes,
    Je congnois Mort, qui tout consomme :
    Je congnois tout, fors que moy mesmes !


    François Villon, Œuvres, éd. Champion.
  • Titania91Titania91 Modérateur
    à bien le relire je l'ai eu en effet dans un corpus en seconde...mais en français moderne :)
  • Deux énigmes qui divisent encore les médiévistes :

    1° Fin de la Chanson de Roland :

    "Deus ! dist li reis, si penuse est ma vie !"
    Pluret des oilz, sa barbe blanche tiret.


    Ci falt la geste que Turoldus declinet.

    Mais qui est donc Turold ?

    2° Début des Enfances Renart :

    Seigneurs, oï avez maint conte
    Que maint conteres vos aconte :
    Comment Paris ravi Helayne,
    Les maux qu'il en ot et la paine,
    De Tristram qui La Chievre fist,
    Qui assez bellement en dist,
    Et fables et chançons de geste ;


    Mais qui est donc La Chievre (si l'on corrige le premier qui en que) ?
  • Je ne sais si le texte que je soumets à votre lecture peut être considéré comme l'un des plus beaux textes de la littérature médiévale, mais il a le mérite d'avoir été adapté en chanson, et le rendu est très joli. Il m'arrive de l'écouter souvent.



    Douce Dame jolie

    Douce dame jolie,
    Pour dieu ne pensés mie
    Que nulle ait signorie
    Seur moy fors vous seulement.


    Qu'adès sans tricherie
    Chierie
    Vous ay et humblement


    Tous les jours de ma vie
    Servie
    Sans villain pensement.


    Helas ! et je mendie
    D'esperance et d'aïe ;
    Dont ma joie est fenie,
    Se pité ne vous en prent.


    Douce dame jolie,
    Pour dieu ne pensés mie
    Que nulle ait signorie
    Seur moy fors vous seulement.


    Mais vo douce maistrie
    Maistrie
    Mon cuer si durement


    Qu'elle le contralie
    Et lie
    En amour tellement


    Qu'il n'a de riens envie
    Fors d'estre en vo baillie ;
    Et se ne li ottrie
    Vos cuers nul aligement.


    Douce dame jolie,
    Pour dieu ne pensés mie
    Que nulle ait signorie
    Seur moy fors vous seulement.


    Et quant ma maladie
    Garie
    Ne sera nullement


    Sans vous, douce anemie,
    Qui lie
    Estes de mon tourment,


    A jointes mains deprie
    Vo cuer, puis qu'il m'oublie,
    Que temprement m'ocie,
    Car trop langui longuement.


    Douce dame jolie,
    Pour dieu ne pensés mie
    Que nulle ait signorie
    Seur moy fors vous seulement.
  • Merci de votre contribution ! Il s'agit d'un virelai de Guillaume de Machaut.
    Quant à sa voir s'il devait figurer ou non, ce n'est pas l'important. On poste ce qu'on aime, ce qu'on trouve d'amusant, d'insolite, d'émouvant dans cette littérature si riche et si méconnue.

    La dimension comique n'est nullement absente des chansons de geste du XIIIème siècle, c'est le cas dans le vaste cycle dit de Guillaume d'Orange, dans lequel le moniage Rainouart semble une parodie du moniage Guillaume. Avec son fameux tinel, Rainouart fait en effet plus penser à la caricature d'Hercule qu'à un héros épique.
    Rainouart veut se faire moine, mais le portier lui a refusé l'entrée de son monastère. Qu'à cela ne tienne : Rainouart arrache de ses gonds la porte qui, en tombant, écrase le pauvre portier (cf Obélix dans Astérix et Cléopâtre). La voie est libre...
    Bien sûr, dans ce monastère, les moines sont aussi bâfreurs que couards...

    Roncis ou roncin signifie "roussin", gros cheval de somme.

    Quant Rainuars ot le portier ocis,
    L'encloistre voit ; cele part est guencis,
    Tous li covens ert al mangier assis,
    Et Rainuars est en l'encloistre mis.
    Tient son baston, si vient tous ademis,
    En la caiere seoit l'abes Henris ;
    De biaus mengiers devoit etre servis.
    Et Rainuars, qui semble malfaitis,
    Par un guicet s'est el renfroitoir mis.
    Vois le li abes, si fu tous esmaris,
    Et li covens fu si espoueris
    Que cascuns est de la table sallis.
    "Nomeni Dame ! dist li abes Henris,
    Li vif diables s'est o nous chiens mis !"
    En fuies tourne trestos li plus hardis ;
    De cambre en cambre fuient desos ces lis ;
    Li autre mucent desous ces covertis.
    L'abes meisme est sous un huis quatis.
    Et Rainuars ne s'est mie esbahis,
    Ne les a gaires caciés ne poursuievis.
    Voit le mangier, s'est a la table mis ;
    Tant en manjue, gros est comme un roncis.
    Dist Rainuars : "De Dieu soit beneis
    Qui cest mengier a hui a table mis.
    Desque j'essi de la court Loeys,
    Ne fui jou mais de mengier si assis
    Comme j'ai esté ore."


    Le moniage Rainouart, laisse XII, éd Champion.

    La laisse suivante voit notre anti-héros ne pas (re)connaître le crucifix...

    Quant Rainuars ot beu a plenté
    Et ot mangié le mangier dant abé,
    Prent son tinel, n'i a plus demoré ;
    Cherke les angles environ de tous lés,
    Mais il n'i trueve ne moine ne abé,
    Car tout estoient muchié et trestorné.
    Et Rainuars a tant quis et alé,
    Vient au moustier, s'a partout regardé,
    Mais n'i trova home de mere né.
    Amont esgarde et si a tant visé
    Qu'il a veu un crucefis doré ;
    Par grant maistrie l'ot on fait et ovré.
    Rainuars l'a perchut et ravisé ;
    Merveille soi, si l'a araisonné :
    "Di va, fait-il, qui t'a si haut levé ?
    Descent cha jus tant qu'aie a toi parlé.
    A aus me rent par bone volenté.
    Servirai nostre Sire."


    Ibid. laisse XIII.

    Il y ici l'esprit des fabliaux. Une étude serait très intéressante à mener sur la porosité des frontières entre les "genres".

    Même dans le moniage Guillaume (fin du XIIème), le combat final contre le diable bouscule les codes épiques (et bien sûr courtois).
    Guillaume en a assez de voir le diable venir saboter ses ouvrages quand il a le dos tourné. Il le défie en combat singulier. Mais point n'est besoin d'armes. Guillaume s'empare de Satan (dont le nom n'est même pas remplacé par un euphémisme, comme c'est l'habitude), le fait tournoyer en l'air et le jette dans le Rhône ; sa chute fait autant de bruit qu'une tour qui s'effondre... Un tourbillon marquera éternellement l'endroit où il s'est abîmé.
    On devait bien rire dans l'assistance... Mais quelle assistance au juste ? Cette question est liée à celle que j'ai déjà posée.

    La langue est un peu plus difficile, mais le texte est mieux écrit que les précédents, dans cette version tout au moins (il en existe deux). Glos ou glous signifie "brigand, canaille", fiasc = flac ou flat, "bruit d'une chose qui tombe lourdement" (Godefroy)

    Li quens se saine tantost con veu l'a,
    A lui s'en vint, c'onques n'i arresta ;
    Et li diables de lui ne se garda.
    Li quens le prent a un poing par le bras :
    "Glos, dist li quens, certes mar i entras,
    Mout m'a grevé, mais or le conperras !"
    Trois tours le tourne, au quart le rue aval,
    Si l'a geté en l'aighe trestout plat ;
    Au cair ens a rendu mout grant fiasc,
    Ce sembla bien c'une tours i versast,
    "Va t'ent, dist-il, deables Sathanas !
    Diex, dist li quens, qui tout le mont formas,
    Ne soufrés, sire, cis glous reviengne cha,
    Par vo voloir remaigne tous tens la !"
    Et Damedieus sa proiere oi a :
    Ainc li diables puis ne s'en remua,
    Tous tans i gist et tous tens i girra.
    L'aighe i tournoie, ja coie ne sera,
    Grans est la fosse et noire contreval.


    Moniage Guillaume (version II), laisse CIV, éd. Champion.

    Comme il est facile de vaincre le diable ! (Mais les théologiens l'affirment, je crois)

    Manque de perspective classique au Moyen-Age : la prise de Troie est celle d'une ville du XIIème siècle...


    Quant Menelaus ot Troie assise,
    onc n'en torna tresqu'il l'ot prise,
    gasta la terre et tout le regne
    por la venjance de sa fenne.
    La cité prist par traison,
    tot cravanta, tors et donjon,
    arst le pais, destruist les murs :
    nuls ne estoit dedanz seurs.
    Tote a la ville cravantee,
    a feu, a flame l'a livree.
    Li Grieu prenent les citeains,
    nus n'eschapot d'entre lor mains
    ne l'esteust morir a honte ;
    n'esparnoient prince ne conte ;
    ne lor avoit mestier parage
    ne hardemant ne vaselage.


    Début du Roman d'Énéas, éd. Champion.


    Chrétien de Troyes est notre premier grand romancier. Son œuvre se place presque dès le début sous le signe de la conjointure, c'est à dire la fusion harmonieuse d'éléments appartenant à des genres différents (chansons de geste, romans antiques, légendes bretonnes), et disparates à l'intérieur d'un même genre. Tous ces éléments, il leur donne une cohérence interne et les magnifie par son génie propre, fournissant à la postérité un matériau inépuisable. C'est ce que montre bien le prologue d'Érec et Énide. Chrétien, conscient de ses talents, y a fait figurer pour la première fois son nom complet.
    Sa langue, à peine teintée d'éléments champenois ou picards, sonne comme une langue toute "classique" et aurait pu constituer une "koinè".

    On remarquera ici son art de faire rimer des homographes.

    [...]
    Por ce dit Crestiens de Troies
    Que raisons est que totes voies
    Doit chascuns penser et entendre
    A bien dire et a bien aprendre,
    Et trait d'un conte d'aventure
    Une mout bele conjunture
    Par qu'on puet prover et savoir
    Que cil ne fait mie savoir
    Qui sa science n'abandone
    Tant con Dex la grace l'en done.
    D'Erec, le fil Lac, est li contes,
    Que devant rois et devant contes
    Depecier et corrompre suelent
    Cil qui de conter vivre vuelent.
    Des or comencerai l'estoire
    Que toz jors mais iert en memoire
    Tant con durra crestientez
    De ce s'est Crestiens ventez.


    Chr. de Troyes, Erec et Enide (v. 9 - 26), éd Champion.

    Bon, tout cela ne va pas sans un certain orgueil, n'est-ce pas ?

    Un texte archiconnu de Rutebeuf (XIIIème siècle), chanté par Léo Ferré. Il est extrait d'une longue complainte.
    Langue du manuscrit principal : francien teinté de picard.
    Au dernier vers, ses est la contraction de si et de les : "aussi les emporta-t-il"

    [...]
    Li mal ne seivent seul venir ;
    Tout ce m'estoit a avenir
    S'est avenu.
    Que sunt mi ami devenu
    Que j'avoie si pres tenu
    Et tant amei ?
    Je cuis qu'il sunt trop cleir semei ;
    Il ne furent pas bien femei,
    Si sunt failli.
    Iteil ami m'ont mal bailli,
    C'onques, tant com Diex m'assailli
    En maint costei,
    N'en vi .I. soul en mon ostei.
    Je cui li vens les m'at ostei,
    L'amours est morte :
    Ce sont ami que vens emporte
    Et il ventoit devant ma porte,
    Ses emporta [...]


    Rutebeuf, Œuvres complètes,
    éd. Livre de Poche.

    Dans les Enfances Renart, première section du volumineux Roman de Renart, l'auteur rapporte ce qu'il a lu dans un livre dont le titre est Aucupre (nom resté mystérieux, sans doute inventé). Dieu, pris de pitié pour Adam et Ève qu'il a chassés du paradis terrestre, leur donne une verge pour frapper la mer et faire ainsi apparaître ce qu'ils désirent.
    Adam commence et fait apparaître une brebis. Ève à son tour donne naissance à un loup qui menace de manger la brebis. Adam suscite alors un mâtin qui met le loup en fuite. Une conclusion s'impose alors... (francien légèrement teinté de picard. - Fin du XIIIème)
    On remarquera :
    - La forme Evain, cas régime de Eve (Les Evain = celles d'Ève).
    - Le flottement dans les formes verbales : aprivoient devient ensuite aprivoisoient pour les besoins du vers ! Il y avait donc deux verbes, l'un d'eux relevant peut-être d'un autre dialecte : aprivoier et aprivoisier.

    Adam ot son chien et sa beste,
    Si en ot grant joie et grant feste.
    Selon la sentence del livre,
    Ses .II. bestes ne puent vivre
    Ne durer mie longuement,
    S'eles n'estoient avec gent.
    Ne savez beste porpenser
    Miex ne s'en puisse consievrer.
    Toutes les foiz c'Adam feri
    En la mer, que beste en issi,
    Cele beste si retenoient,
    Quele que fust, et aprivoient.
    Celes que Eve en fist issir,
    Ne pot li onques retenir.
    Si tost que de la mer issoient,
    Après le leu au bois aloient.
    Les Evain asauvageoient,
    Et les Adam aprivoisoient.


    Suit un passage très instructif concernant l'origine du nom Renart ; à en croire l'auteur, Renart aurait été un type humain dont le nom serait passé au goupil en vertu d'une ressemblance de caractère et de manières. Quel était le personnage primitif ainsi nommé ? Dans quelle tradition ? Nous ne le savons pas.

    Entre les autres en issi
    Le gorpil, si asauvagi.
    Rous ot le poil comme Renart,
    Mout par fu cointes et guaignart :
    Par son sens totes decevoit
    Les bestes quanqu'il en trovoit.
    Icil gorpil nos senefie
    Renrt, qui tant sot de mestrie.
    Touz ceus qui sont d'engin et d'art
    Sont mes hui apelé Renart,
    Por Renart et por le gorpil.
    Mout par sorent et cil et cil.
    Se Renart set genz conchier,
    Le gorpil bestes engingnier,
    Mout par furent bien d'un lignage
    Et d'unes meurs et d'un corage.


    Le Roman de Renard, éd Champion.

    Je traduis les quatre derniers vers :
    "Si Renard sait couvrir de boue les hommes, le goupil tromper les bêtes, c'est bien qu'ils furent tout à fait de la même race, du même caractère et du même cœur".

    Voici à présent les quatre premiers vers du texte littéraire le plus ancien que nous ayons conservé en langue d'oïl. Il s'agit de la séquence de Sainte-Eulalie, pièce de 29 décasyllabes composée dans la région de Saint-Amand-les-Eaux vers 880. Le manuscrit, aisément accessible en ligne, est d'une lisibilité remarquable. Le texte, imité d'une hymne de Prudence, était destiné à être chanté, d'où le nom de cantilène qu'on lui donne quelquefois, mais qui est impropre. Sa langue remonte à une époque où les divers dialectes d'oïl sont en pleine évolution ; on parle à son propos de proto-picard.
    On remarquera :
    - Les graphies conservatrices : les finales en -a de buona, pulcella, Eulalia et anima sont un calque du latin, mais à l'époque, on les prononçait [e] depuis déjà longtemps.
    - Le parfait auret (= avret) issu non du parfait latin, mais du plus-que-parfait habuerat. Ce temps a servi d'étymon à une certaine époque et pour certains verbes. Comme en latin, on utilise le parfait dans les portraits.
    - Le comparatif synthétique bellezour "plus belle", qui remonte à *bellatiorem. On ne sait pas exactement quel son la lettre z note ici.
    Je respecte scrupuleusement la graphie du manuscrit : le u de auret et de diaule note le son [v]. Ce mot est par ailleurs trisyllabique. õ représente sans doute le groupe eo ou io prononcé en une seule syllabe.



    Buona pulcella fut Eulalia
    Bel auret corps bellezour anima
    Voldrent la veintre li dõ inimi
    Voldrent la faire diaule servir.



    Il serait sans doute plus satisfaisant pour nous modernes de donner une portée psychologique ou même philosophique à ce court fabliau, mais hélas, force est de constater qu'il affirme avant tout l'immutabilité des "classes sociales" ressentie comme nécessaire... Un bon argument pour les tenants de l'origine "bourgeoise" de ces textes.

    XIIIème siècle - francien.
    La lecture du texte est assez aisée. por du son fait tout de même difficulté ; selon moi, il faut comprendre "contre du sien", c'est à dire "s'il me donne de l'argent". Rien ne se fait sans intérêt !
    L'avant-dernier vers manque.


    DU VILAIN ASNIER

    Il avint ja a Monpellier
    c'un vilein estoit costumier
    de fiens chargier et amasser
    a .II. asnes terre fumer.
    Un jor ot ses asnes chargiez ;
    maintenant ne s'est atargiez,
    el borc entra, ses asnes maine,
    Devant lui chaçoit a grant paine,
    souvent li estuet dire Hez.
    Tant a fait que il est entrez
    dedenz la rue as espiciers.
    Li vallet batent les mortiers.
    Et quant il les espices sent,
    qui li donast .C. mars d'argent,
    ne marchast il avant un pas,
    ainz chiet pasmez isnelepas,
    autresi com se il fust morz.
    Iluec fu granz li desconforz
    des gens qui dient Dieu, merci.
    Vez de cest home qu'est morz ci.
    et ne sevent dire por quoi.
    Et li asne esturent tuit quoi
    enmi la rue volentiers,
    quar l'asne n'est pas costumiers
    d'aler, se l'en nel semonoit.
    Un preudome qu'iluec estoit,
    qui en la rue avoit esté,
    cele part vient, s'a demandé
    as genz que entor lui veoit :
    Seignor, fait-il, se nul voloit
    a faire garir cest preudom,
    gel gariroie por du son.
    Maintenant li dit un borgois :
    Garissiez le tot demenois ;
    .XX. sous avrez de mes deniers.
    Et cil respont : Mout volantiers.
    Donc prant la forche qu'il portoit,
    a quoi il ses asnes chaçoit ;
    du fiens a pris une palee,
    si li a au nes aportee.
    Quant cil sent du fiens la flairor
    et perdi des herbes l'odor,
    les elz oevre, s'est sus sailliz
    et dist que il est toz gariz.
    Mout en est liez et joie en a
    et dit par iluec ne vendra
    ja mais, se aillors puet passer.
    Et por ce vos vueil ge monstrer
    que cil fait et sens et mesure
    qui d'orgueil se desennature
    ....(lacune d'un vers)....
    Ne se doit nus desnaturer.


    Fabliaux (tome 1) éd. Droz.

    On décèlera sans peine dans ce texte l'influence de l'Art d'aimer ou des Métamorphoses d'Ovide, l'auteur le plus lu au Moyen-Age. Qu'importe : ce n'est pas le sujet qui compte en littérature, mais les mots pour le dire. Quand ceux-ci prennent vie et qu'ils savent toucher notre cœur, c'est toujours la première fois.
    Le texte est extrait d'une œuvre archiconnue : Le roman de la rose, dans la partie écrite par Guillaume de Lorris (1225-1230).


    Un "clerc lisant" est un clerc qui donne des lectiones, c'est à dire un professeur ; plus généralement ici : un "savant", un "érudit".

    Li tens, qui s'en vet nuit et jor
    sans repox prendre et sanz sejor,
    et qui de nos se part et emble
    si celeement qu'il nos semble
    qu'il s'areste adés en un point,
    et il ne s'i areste point,
    ainz ne fine de trespasser,
    que l'en ne puet neis penser
    quel tens ce est qui est presenz,
    sel demandez a clers lisanz,
    qu'ençois que l'en l'eust pensé
    seroient ja .III. tens passé :
    li tens, qui ne puet sejorner,
    ainz vet tozjorz sanz retorner
    con l'eve qui s'avale toute
    n'il n'en retorne ariere goute ;
    li tens, vers qui neant ne dure,
    ne fers ne chose tant soit dure,
    car tens gaste tot et menjue ;
    li tens, qui tote chose mue,
    qui tot fet croistre et tot norist
    et qui tot use et tot porist ;
    li tens, qui envellist noz peres,
    qui vellist rois et emperieres
    et qui trestoz nos vellira,
    ou morz nos devancera...

    (v. 361 - 384), éd. Champion.

    Passent les jours et passent les semaines
    Ni temps passé
    Ni les amours reviennent
    Sous le pont Mirabeau coule la Seine.



    Guillaume de Dole, au programme de l'agrégation cette année, est un "roman" très riche et surtout très significatif des changements sociaux et littéraires (les deux sont liés) qui s'opèrent au tournant des XIIème et XIIIème siècles.
    Voici un extrait qui montre l'empereur d'Allemagne, Conrad, organisant une partie de campagne, loin des soucis de la guerre et des préoccupations spirituelles. Il vient de trouver un moyen adroit d'éloigner les plus frustes de sa compagnie : il leur a donné des cors et des épieux et les a lancés dans une chasse au cerf effrénée !
    Le voilà libre de se livrer à des activités nettement plus raffinées :


    Et l'empereres, les galos,
    ert ja reperiez a sa tente
    vers cez qui ont mout autre entente
    que cil qu'il a el bois lessiez.
    En un tref point toz eslessiez,
    criant "Ça, chevalier, as dames !"
    Il ne pensent pas a lors ames,
    si n'i ont cloches ne moustiers
    (qu'il n'en est mie granz mestiers)
    ne chapelains, fors les oiseaus.
    Mout orent tuit de lor aveaus.
    Dex ! tant beaus chans et tant beaus diz,
    sor riches coutes, sor beaux liz,
    i ot dit, ainçois qu'il fust prime !
    Et quant tens de lever aprisme,
    lors veissiez genz acesmer :
    de samiz, de dras d'outremer,
    de baudequins d'or a oiseaus
    orent et cotes et manteaus,
    a penes fresches bien ovrees,
    d'ermine et de gris chevronees
    a sables noirs, soef flerans.


    Guillaume de Dole (v. 218-237), éd Champion.

    Le prestige de la haute-couture française, déjà !

    D'escarlate noir come meure
    ot robe fresche a pene hermine ;
    mout soef flerant et mout fine
    la vesti lués q'en ot mengié
    "Ha ! fet Juglés, Dex ! or voi gié
    robe de la taille de France."

    Ibid. v. 1530 - 1535
  • KoraxKorax Membre
    Merci pour ces échantillons Jacques :)

    Je ne suis pas un grand lecteur de littérature médiévale, car je peine beaucoup à lire l'ancien français, mais voilà une scène - ô combien célèbre - qui m'a beaucoup captivé. Il s'agit de la vision qu'a Perceval d'une oie blessée gisant sur la neige :
    Et einz que il venist as tentes,
    voloit une rote de gentes
    que la nois avoit esbloïes.
    Veües les a et oïes,
    qu’eles s’an aloient fuiant
    por.i. faucon qui vint bruiant
    aprés eles de grant randon,
    tant c’une an trova a bandon
    qu’ert d’antre les altres sevree,
    si l’a ferue et si hurtee
    qu’ancontre terre l’abati ;
    mes trop fu tart, si s’an parti,
    il ne la volt lier ne joindre.
    Et Percevax comance a poindre
    la ou il ot veü le vol.
    La gente fu ferue el col,
    si seinna.iii. gotes de sanc
    qui espandirent sor le blanc,
    si sanbla natural color.
    La gente n’a mal ne dolor
    qu’ancontre terre la tenist
    tant que il a tans i venist ;
    ele s’an fu ençois volee,
    et Percevax vit defolee
    la noif qui soz la gente jut,
    et le sanc qui ancor parut.
    Si s’apoia desor sa lance,
    Que la fresche color li sanble
    qui est an la face s’amie,
    et panse tant que il s’oblie.

    Perceval ou le conte du Graal, Chrétien de Troyes, 1182~1190

    Je me souviens vaguement d'un magnifique texte qui déclarait que c'est de cette scène que naquit la poésie moderne, mais je ne l'ai pas retrouvé.
  • Je lis un peu tard votre réponse.
    Oui, bien sûr, acte de naissance de la poésie moderne par la vigueur d'un image qui allie les contraires d'une manière totalement insolite :
    - le blanc et le rouge
    - le chaud et le froid
    - le vivant et l'inerte
    - le mobile et l'immobile
    - le défini et l'indéfini
    - la présence et l'absence (ici)
    etc...
    A part cela, je ne sais pas qui a écrit cela, mais j'aimerais bien le connaître.
    Giono s'est peut-être souvenu de cette image dans un Roi sans divertissement.

    Voici un charmant rondeau d'Adam de la Halle, où le réalisme se fait jour (vers 9 et 10), mais c'est finalement la cortoisie qui gagne ! On remarquera aussi que la Moyen-Age savait enrichir la langue en créant des diminutifs bien avant les sept étoiles de la Pléiade et leur
    Amelette Ronsardelette,
    Mignonnelette doucelette...


    Savez-vous que la Renaissance n'a pas tout inventé ?

    Dialecte picard, 2ème moitié du XIIIème.


    Fines amouretes ai, Dieus !
    Si ne sai quant les verrai.


    Or manderai m'amiete
    Qui est cointe et joliete
    Et s'est si saverousete
    C'astenir ne m'en porrai.
    Fines amouretes ai Dieus !
    Si ne sai quant les verrai.


    Et s'ele est de moi enchainte,
    Tost devenra paile et tainte :
    S'il en est esclandle et pliante,
    Deshonneree l'arai.
    Fines amouretes ai, Dieus !
    Si ne sai quant les verrai.


    Miex vaut que je m'en astiengne
    Et pour li joli me tiengne
    Et que de li me souviegne,
    Car s'onnour li garderai.
    Fines amouretes ai, Dieus !
    Si ne si quant les verrai.

    Adam de la Halle, Œuvres compètes,
    éd Lettres gothiques (Livre de Poche).
  • KoraxKorax Membre
    J'ai retrouvé tout à fait par hasard le texte dont je vous parlais Jacques, j'avais pris le soin de le noter dans un de mes carnets:
    « Trois gouttes de sang. Trois paroles rouges sur la vie blanche […] La poésie commence là, dans ce chapitre, vers cette fin du douzième siècle, sur cinquante centimètres de neige, quatre phrases, trois gouttes de sang. La poésie, la fin de toutes fatigues, la rose d’amour dans les neiges de la langue, la fleur de l’âme au fil des lèvres. »
    Christian Bobin, Une petite robe de fête.
  • Savez-vous que la Renaissance n'a pas tout inventé ?

    Je lis ce fil, sans pouvoir y contribuer de façon intéressante.
    En effet, la Renaissance n'a pas tout inventé, elle n'a même pas inventé grand chose, ses hauts faits de gloire étant - selon ma compréhension - d'avoir remis au goût du jour des éléments de l'Antiquité.
    J'aurais tendance à dire que le Moyen-Âge a beaucoup plus inventé que la Renaissance, ce qui n'est pas difficile puisque la période court sur un millénaire.
    Mais on sait que le Moyen-Âge a ui-même repris ou prolongé certaines traditions littéraires, souvent orales, qui étaient déjà là avant... :)
  • Je voulais surtout parler du domaine littéraire. Mais malgré tout, même si le nom de Renaissance (1840) n'est apparu que sous la plume des historiens du XIXème siècle, on ne peut nier qu'il y ait eu chez certains écrivains ou penseurs du XVIème un humanisme "militant" qui les a fait gravement déprécier l'héritage médiéval. Tiraqueau, Rabelais, Budé caricaturent souvent le Moyen-Age (qu'on songe au passage célèbre sur l'éducation de Gargantua) et Nicolas Bourbon utilise bel et bien l'expression de renascentes litterae. C'est par réaction contre ce militantisme "coupeur de ponts" que je réagis, moi aussi, par des paroles un peu excessives, et surtout parce que j'ai la fâcheuse impression qu'on s'est mis à critiquer ce qu'on ne connaissait qu'à moitié. Comme toujours, la demi-science est pire que l'inscience...
    Malheureusement, il reste des traces profondes de cette vision stéréotypée de l'Histoire littéraire et artistique, y compris das les manuels de littérature modernes.
    Et quand on lit les premières lignes de l'article "Renaissance" sur wikipédia, on est édifié :
    "La Renaissance est une période de l'époque moderne associée à la redécouverte de la littérature, de la philosophie et des sciences de l'Antiquité ..." (wikipédia, auteur indéterminé).
  • C'est en effet affligeant. L'ouvrage qui m'a ouvert les yeux et m'a conduit par la suite à m'intéresser à cette immense période de notre histoire a été le petit opuscule salvateur de Régine Pernoud, Pour en finir avec le Moyen Âge.
  • De plus, comme je le dis souvent, le "Moyen-Age" au singulier, ça ne signifie pas grand chose.

    Le Roman de Fauvel est une œuvre qui a beaucoup de points communs avec le Roman de Renart. Le cheval Fauvel, une bête hypocrite et arriviste s'est emparé du pouvoir universel. La belle ordonnance de la Création est bouleversée, rien ne va plus dans l'ordre social. Ainsi les nobles, qui ne se donnent plus que "la peine de naître", écrasent tous les autres hommes sous le poids de leur vanité. Le haut clergé et le pape, monstres d’hypocrisie, sont pires encore...
    On connaît de cette œuvre un superbe manuscrit (BNF 146) où figurent des enluminures qui sont de véritables chefs-d'œuvre ainsi que des textes de chansons accompagnés de partitions qui font le bonheur des musicologues. Michel Zink parle à ce propos de "document exceptionnel, par son aspect multimédia" (M. Zink, le Roman de Fauvel, éd Livre de Poche p. 8).
    Personne n’est épargné dans cette satire, à commencer par le pape qui, à l'instar des cardinaux, ne va pas hésiter à avancer la main vers Fauvel pour le « torcher » (bouchonner) à son tour.
    On notera le jeu de mots du vers 2 ; liege désigne à la fois la matière, évidemment moins noble que la pierre, et le titre d’homme lige, c'est-à-dire de vassal privilégié.
    La fin est mal établie. Un autre manuscrit porte les deux vers entre crochets. Le sens paraît être : "car il a bien besoin de savoir/comment il pourrait parvenir/à traiter au mieux Fauvel.

    (début du XIVème siècle, dialecte francien)

    Le pape se siet en son siege,
    Jadis de pierre, ore de liege ;
    Fauvel regarde en sa présence,
    A cui l’en fet grant reverence,
    Que l’en torche au soir et au main ;
    Le pape si li tent la main,
    Par le frain doucement le prent,
    De torcher nului ne reprent,
    Et puis frote a Fauvel la teste
    En disant : « Ci a bele beste ! »
    Li cardinal dient pour plere :
    « Vous dites voir, sire saint Père ! »
    Lors a Fauvel tost les mains metent
    Et de lui torcher s’entremettent ;
    Il me semble qu’estrilles tiengnent
    Et qu’antor la teste le piengnent.
    Je ne sai comment il l’entr’oignent,
    Mes sus la teste le roougnent.
    Iluecques rois de tous païs
    De torcher ne sont esbaïs.
    .I. en i a qui est greigneur
    Et entre les autres seigneur
    Son estat mis en oubliance ;
    De conreer Fauvel s’avance :
    De l’une main touse la crigne
    Et a l’autre main tient le pigne
    Mes il n'a point de miroer,
    Il en devroient bien un loer :
    Bien devroit miroer avoir,
    Car grant mestier a de savoir
    [A quel chief i porra venir
    De Fauvel si a point tenir].
    Le Roman de Fauvel, le Livre de Poche
    (coll. Lettres gothiques).


    Ce beau passage sur la mort d'Olivier, dans la Chanson de Roland :
    (dialecte anglo-normand, fin XIème siècle).

    Oliver sent que la mort mult l'angoisset :
    Ansdous les oilz en la teste li turnent,
    L'oïe pert e la veue tute.
    Descent a piet, a la tere se culchet,
    Durement halt si recleimet sa culpe,
    Cuntre le ciel ambesdous ses mains juintes,
    Si priet Deu que pareis li dunget,
    E beneist Karlun e France dulce,
    Sun cumpaignun Rollant sur trestuz humes.
    Falt il le coer, le helme li embrunchet,
    Trestut le cors a la tere li justet :
    Morz est li quens, que plus ne demuret.
    Rollant li ber le pluret, si l duluset ;
    Ia mais en tere n'orrez plus dolent hume.


    La Chanson de Roland, éd H. Champion.


    Regret du temps qui n'est plus...

    Ou sont les gracieux galans
    Que je suivoye ou temps jadiz,
    Si bien chantans, si bien parlans,
    Sy plaisans en faiz et en diz ?
    Les aucuns sont mors et roidiz :
    D'eulx n'est-il plus riens maintenant ;
    Respit ilz aient en paradis,
    Et Dieu saulve le remenant !


    François Villon, Le Testament, XXIX.
    Œuvres complètes, éd. H. Champion.

    Bien avant Rabelais, on sait célébrer le vin... Et dans une œuvre à sujet religieux, en plus !
    Fin du XIIème siècle, dialecte picard mêlé de francien.

    RAOULES
    Le vin aforé de nouvel,
    A plein lot et a plein tonnel,
    Sade, bevant et plain et gros,
    Rampant comme escurieus en bos,
    Sans nul mors de pourri ne d'aigre,
    Seur lie, court et sec et maigre,
    Cler con larme de pecheour,
    Croupant seur langue a lecheour :
    Autre gent n'en doive gouster !

    Li jus de Saint Nicholai, éd. Droz.

    aforé = mis en perce.
    sade = sapide
    plain, ici = qui a du corps
    rampant = grimpant, c'est à dire "montant" (riche en alcool).
    mors = trace, arrière-goût.
    croupant = "qui se maintient longtemps" (de longue garde).
    lecheor = gourmet.

    Le Miracle de l'abbesse grosse, un des 40 Miracles de Notre-Dame "par personnages" écrits pour la confrérie des orfèvres dans le premier quart du XIVème siècle, témoigne de l'affaiblissement progressif de la spiritualité qui caractérisait le genre à l'origine. Dans celui-ci, on décèle sans peine l'esprit des fabliaux, mais aussi une certaine atmosphère qu'on pourrait qualifier de "mondaine", si l'on me pardonne cet anachronisme.

    La Vierge s'apprête à descendre sur terre pour réparer le péché d'une abbesse "grosse" de son clerc. Il lui faut un petit rondel pour accompagner son voyage.
    Or le rondel est clairement un chant de Cour... Il n'est pas complet dans le texte que je poste.

    (Nostre Dame)
    Or sus, my ange, appertement
    Venez moy vous deux convoier,
    Et en convoiant avoier
    Vous vueillez de dire un rondel
    Tout le meilleur et le plus bel
    Que sacez dire.


    (Gabriel)
    Chiere dame, sanz contredire
    Liement avec vous yrons
    Et pour vostre amour chanterons
    Moi et Michiel.


    (Michel)
    Glorieuse dame du ciel,
    A ce me vueil tout ordener.
    Ou est de nostre cheminer,
    Dame, l'adresce ?


    (Nostre Dame)
    My ami, droit a celle abbesse
    Qui si devotement m'appelle ;
    Car une priere si belle
    M'a fait et si trespiteable
    Que je li soie secourable,
    Que par pitie mon cuer destraint,
    Et ses lermes m'ont si contraint
    Qu'il convient que je voise a lui.
    Or chantez vous deux, je vous pri,
    Aucun biau chant.


    (Gabriel)
    Dame, voulentiers, je m'en vant :
    Michiel, chantons, quant li agree.


    (Les anges)
    En vous servir, vierge honnoree,
    A moult de joie et de deport
    Personne qui s'est ordenee
    En vous servir, vierge honnoree.
    Car fin y prent beneeuree,
    Et de son salut le droit port.
    En vous servir, vierge honnoree,
    A moult de joie et de deport.

    (Copie d'une édition ancienne).
  • Dans le Roman de Guillaume de Dole figurent un certain nombre de poèmes lyriques d'auteurs divers, dont la fonction serait intéressante à étudier. Là n'est pas notre propos.
    Voici un extrait d'une chanson de cour de Gautier de Soignies (fin XIIème - début du XIIIème siècle). Elle ne brille évidemment pas par la nouveauté de son thème, mais par la beauté de ses mots :

    Lors que florist la bruiere,
    que voi prez raverdoier,
    que chantent en lor maniere
    cil oisillon el ramier,
    lors sospir en mon corage,
    quant cele me fest irier
    vers qui ma longue proiere
    ne m'i pot avoir mestier.


    Celi aim d'amor certaine
    dont j'ai le cuer d'ire plain.
    Las ! ce m'i fet estre en paine
    dont j'ai le cuer d'ire plain.


    Trop vilainement foloie
    qui ce qu'il aime ne crient.
    Et qui d'amors se cointoie,
    sachiez qu'il n'aime nient.
    Amors doit estre si coie
    la ou ele va et vient
    que nuls n'en ait duel ne joie,
    se cil non qui la maintient.


    Celi aim d'amor certaine
    dont j'ai le cuer d'ire plain.
    Las ! ce m'i fet estre en paine
    dont j'ai le cuer d'ire plain.

    [...]

    Le second couplet est très beau, je le traduis parce qu'il peut poser difficulté :

    "Il déraisonne bien laidement
    Celui qui ne craint pas ce qu'il aime,
    Et celui qui se targue d'aimer,
    Sachez qu'il n'aime rien.
    L'amour doit être si discret
    là où il va et vient
    que nul n'en ait souffrance ni joie,
    si ce n'est celui qui l'a en lui."

    Et le refrain :

    "Je l'aime d'amour véritable
    au point que j'ai le cœur plein de douleur.
    Hélas ! Cela me fait être dans la peine
    au point que j'ai le cœur plein de douleur."
  • La chanson de toile, que les femmes chantaient en tissant, ne relève pas de la poésie populaire ; c'est en fait une variante de la chanson de cour.
    La plupart de ces chansons sont anonymes. Celle-ci, une des plus connues, date de la fin du XIIIème siècle. Elle est écrite en francien.
    Dans la 2ème strophe, le verbe choisir signifie "apercevoir".
    Dans la 3ème strophe, bien ses la vile = "tu sais bien la ville", "tu connais bien la ville".
    Le refrain signifie : "La brise souffle et les rameaux oscillent/Ceux qui s'aiment dorment doucement" ou "que ceux qui s'aiment dorment doucement".
    Je recopie le texte sur une vieille anthologie.

    Le samedi al soir faut la semaine
    Gaiete et Orior, serors germaines,
    Main a main vont baignier a la fontaine.
    Vente l’ore et li raim crollent,
    Qui s’entraiment soef dorment !


    L’enfes Gerarz revient de la quintaine,
    S’a choisie Gaiete sour la fontaine,
    Entre ses bras l’a prise, soef l’a streinte,
    Vente l’ore et li raim crollent,
    Qui s’entraiment soef dorment !


    Quant avras, Orior, de l’eve prise,
    Reva toi en ariere, bien ses la vile,
    Je remandrai Gerart, qui bien me prise.
    Vente l’ore et li raim crollent,
    Qui s’entraiment soef dorment !


    Or s’en va Orior teinte et marie,
    Des ieus s’en va plorant, del cuer sospire,
    Quant Gaie sa seror n’en meine mie.
    Vente l’ore et li raim crollent,
    Qui s’entraiment soef dorment !


    Lasse, fait Orior, com mar sui nee,
    J’ai laissié ma seror en la valee,
    L’enfes Gerarz l’en meine en sa contree.
    Vente l’ore et li raim crollent,
    Qui s’entraiment soef dorment !
  • Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir ! (A. Rimbaud)

    Et quant vint el segré de la messe, que il ( = Josèphé, le fils de Joseph d'Arimatie) ot ostee la plateinne de desus le saint Vessel, si apella Galaad et li dist : "Vien avant, serjant Jhesucrist, si verras ce que tu as tant desirré a veoir." Et il ( = Galaad) se tret avant et regarde dedenz le saint Vessel. Et si tost come il ot regardé, si comence a trembler molt durement, si tost come la mortel char commença a regarder les esperitex choses. Lors tent Galaad ses meins vers le ciel et dit : " Sire, toi ador ge et merci de ce que tu m'as acompli mon desirrier, car ore voi ge tot apertement ce que langue ne porroit descrire ne cuer penser. Ici voi ge la començaille des granz herdemenz et l'achoison des proeces ; ici voi ge les merveilles de totes autres merveilles ! Et puis qu'il einsi, biax dolz Sires, que vos m'avez acomplies mes volontez de lessier moi veoir ce que j'ai touz jors desirré, or vos pri ge que vos en cest point ou je sui et en ceste grant joie soffrez que je trespasse de cete terriene vie en la celestiel."
    La queste del Saint Graal, roman du XIIIème siècle, éd. Honoré Champion.

    Cligès, de Chrétien de Troyes, est un roman qui unit de façon très originale et très personnelle l'inspiration antique à la "matière de Bretagne".
    Cligès, un des deux fils d'Alexandre, éprouve un amour partagé pour Fénice, fille de l'empereur d'Allemagne. Par malheur, celle-ci est promise à son frère Aelis...
    Fénice se confie à sa "gouvernante" (sa mestre), la magicienne Thessala.

    L'œuvre est datée précisément de 1176, elle est écrite en dialecte champenois mêlé de francien.

    Le mal d'amour : quand la douleur se fait désir...

    Maistre, fet ele, sanz mentir,
    Nul mal ne cuidoie sentir,
    Mais je le cuiderai par tens.
    Ce solement que je i pens
    Me fet poor et si m'esmaie.
    Mais coment set qui ne l'essaie
    Que puet estre ne mals ne biens ?
    De touz mals est divers li miens,
    Car se voir dire vos en vueil,
    Molt m'embelist et molt m'en dueil.
    Si me delit en ma mesese,
    Et se mals puet estre qui plese,
    Mes anuiz est ma volentez
    Et ma doulors est ma santez,
    Ne ne sai de coi je me pleigne,
    Car riens ne sai dont mals me vieigne
    Se de ma volenté ne vient.
    Mes voloirs est mals, se devient,
    Mes tant ai d'ese en mon voloir
    Que doucement me fait doloir,
    Et tant de joie en mon anui
    Que doucement malade sui.


    Cliges, éd. H. Champion.
  • Allons à l'esbat es champs...

    Ne dirait-on pas ici une préfiguration des ris et des jeux de l'abbaye de Thélème ?

    Lors s'an vont jusqu'a une pree ;
    an cele pree avoit puceles
    et chevaliers et dameiselles,
    qui jooient a plusors jeus,
    por ce que biax estoit li leus.
    Ne jooient pas tuit a gas,
    mes as tables et as eschas
    li uns as dez, li autre au san,
    a la mine i rejooit l'an.
    A ces jeux li plusors jooient;
    li autre, qui iluec estoient,
    redemenoient lor anfances,
    baules, et quaroles et dances ;
    et chantent et tunbent et saillent,
    et au luitier se retravaillent.

    Chrétien de Troyes, li chevaliers de la charrete,
    éd. H. Champion.


    Quelques précisions sur les jeux évoqués ici :

    - Ne jooient pas tuit a gas : les gabs ne sont pas un jeu particulier ; le mot gab signifie "moquerie", "plaisanterie", d'où "bagatelle" : le narrateur veut dire que les jeunes gens ne se livraient pas tous à des jeux futiles.

    - Les tables sont un jeu très pratiqué au Moyen-Age, déjà présent dans la Chanson de Roland ; il s'agit du trictrac, voisin du jeu de Jacquet.

    - Il n'est pas nécessaire, je pense, d'expliquer ce que sont les eschas et les dez...

    - le san(s), sens ou sines est un jeu de dés qui consiste à amener les deux six.

    - la mine est aussi un jeu de dés sur lequel je n'ai pas de précision.

    - les baules désignent toutes sortes de danses, les quaroles sont des danses en chœur, des rondes, si l'on veut, généralement accompagnées de chants et dances n'a pas besoin d'être traduit...

    - le luitier est tout simplement la lutte.
  • Pour les trouvères et les troubadours comme pour Rimbaud, les aubes sont navrantes...
    Mais pour les premiers, c'est parce que l'aube interrompt la nuit d'amour et qu'il va falloir se séparer...
    Les Aubes forment un sous-genre de la poésie lyrique médiévale. Dans l'un des poèmes les plus anciens, dit l'aube de Fleury, écrit en latin, le vers qui forme le refrain est écrit dans un langage incompréhensible : c'est l'une des nombreuses énigmes que nous a léguées le Moyen-Age...

    J'ai choisi cette Aube parce qu'une voix féminine se fait entendre, ce qui n'est nullement exceptionnel.

    Ce poème (cette chanson en fait, mais nous n'avons pas conservé sa mélodie) est anonyme. Elle est écrite en dialecte lorrain, en dépit du nom de Betune. Sa datation est difficile : fin du XIIème ?

    L'édition est l'anthologie "Chansons des trouvères" établie pour les éditions de Poche "Lettres gothiques" et la Librairie Générale Française.


    Entre moi et mon amin,
    En un boix k'est leis Betune,
    Alainmes juwant mairdi
    Toute lai nuit a la lune,
    Tant k'il ajornait
    Et ke l'alowe chantait
    Ke dit Amins, alons an.
    Et il respont doucement :

    Il n'est mie jours,
    Saverouze au cors gent ;
    Si m'aït Amors,
    L'alowette nos mant.


    Adont se trait pres de mi,
    Et je ne fu pas anfruine ;
    Bien trois fois me baixait il,
    Ausi fix je lui plus d'une,
    K'ainz ne m'annoiait.
    Adonc vocexiens nou lai
    Ke celle neut durest sant,
    Mais ke plus n'alest dixant


    Il n'est mie jours,
    Saverouze au cors gent ;
    Si m'aït Amors,
    L'alowette nos mant.


    Comme ce n'est pas évident à lire, je vous donne une traduction :

    Mon ami et moi,
    en un bois près de Béthune,
    Nous passâmes toute la nuit
    de mardi à jouer sous la lune
    jusqu'à ce qu'il fît jour
    et que chantât l'alouette
    qui dit : "Amis, allons-nous en",
    Et il répond doucement :

    "Ce n'est pas le jour,
    savoureuse au corps joli ;
    je le jure par Amour,
    l'alouette nous ment."

    Alors il s'approche de moi,
    et je ne fus pas chiche ;
    il m'embrassa plus de trois fois
    et, de mon côté, je le fis plus d'une.
    Cela ne m'ennuya pas.
    Certes nous aurions bien voulu
    que cette nuit durât cent nuits
    et que lui n'eût plus à dire :

    "Ce n'est pas le jour,
    savoureuse au corps joli ;
    je le jure par Amour,
    l'alouette nous ment."
  • Je n'ai presque aucune expérience de la littérature médiévale, excepté Sylvain, le chevalier au lion.

    En fait, j'ai du mal à lire un livre dont le contexte est trop éloigné de l'actuel. Lire des livres dont l'intrigue se passe au XIXe siècle je sais le faire, mais le Moyen-âge est trop éloigné de mes référents.

    :/
  • JehanJehan Modérateur
    Simon UA a écrit:
    Je n'ai presque aucune expérience de la littérature médiévale, excepté Sylvain, le chevalier au lion.
    Euh... Le chevalier ne s'appelle-t-il pas plutôt Yvain ? ;)
Connectez-vous ou Inscrivez-vous pour répondre.