Bouvard et Pécuchet : un livre d'un comique sombre, empreint de pessimisme et d'un grand scepticisme

Bonjour,
j'ai un sujet de dissertation à rendre prochainement sur l'œuvre de Gustave Flaubert: "Bouvard et Pécuchet".

Voici le sujet:
Commentez la réflexion suivante d'Éric Chevillard: "Bouvard et Pécuchet est évidemment un livre d'un comique sombre, empreint de pessimisme et surtout d'un grand scepticisme. Toute expérience humaine - y compris l'amour - semble ouvrir une voie nouvelle vers la déconvenue."
J'ai évidemment lu cette œuvre et nous en avons étudié plusieurs extraits au cours des deux derniers mois.

Voici le plan que j'ai envisagé:

1. Une quête de savoir universel sans cesse recommencée et toujours inassouvie.
2. Quand la réalité quotidienne et l'expérience s'entêtent à contredire tous les systèmes théoriques.
3. La vanité et le ridicule de l'homme qui veut embrasser tout le savoir.
4. Un désir de tout savoir quand on ne comprend rien menant à l'absurdité et au scepticisme.
5. Bouvard et Pécuchet, une association de bienfaiteurs en vue d'une entreprise de la bêtise humaine.
6. Quand l'expérience pratique de l'amour est également élevée au rang de sujet académique.

Bien entendu, ce n'est qu'une ébauche de plan. Je souhaiterais transformer tout cela en un plan en deux ou trois parties avec des sous-parties. Mais je ne sais pas très bien comment intégrer tous les éléments précédents. Il faut dire que ce n'est pas vraiment une œuvre facile, bien que parfois les situations soient drôles et même très proches du comique de gestes voire de la farce moyen-âgeuse.
Les expériences de nos deux héros suivis de leur échec inévitable, de leur découragement, puis de leur obstination à recommencer en vain font parfois penser au "Roman de Renart".

Merci de m'aider à élaborer un plan mieux construit.
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Réponses

  • Le projet démesuré des "deux bonhommes" : l'inventaire exhaustif des connaissances et l' échec. le grand écart entre le projet insensé poussé à l'outrance et la bêtise incommensurable.

    Deux personnages comiques et pathétiques
    Le procédé de l'exagération et de l'outrance
    Flaubert et son projet de satire face à son propre projet d'écriture et de documentation
  • Oui, mais ne pas tout considérer sous l'angle de la "bêtise" des personnages ; celle-ci, allant de pair avec leur extrême naïveté, n'est qu'un vecteur destiné à nous porter d'une expérience à l'autre, chacune de ces expériences recevant le dénouement que nous attendons, nous, lecteurs prévenus : la chute (d'où un comique qui me fait souvent penser à Laurel et Hardy). Ce qui est sombre dans cette œuvre, c'est l'impossibilité de parvenir à une connaissance sûre des choses au travers d'opinions multiples qui toutes se contredisent, l'impossibilité aussi de prendre un parti stable qui puisse guider l'homme vers une action tant soit peu efficace (qu'on songe à la politique et à l'éducation). Avec des personnages moins béatement confiants, les choses auraient été de même ; simplement, on aurait moins ri.
  • J'ai vu, il y a longtemps, au théâtre l'adaptation de BOUVARD ET PÉCUCHET
    D’après Flaubert
    Écrit & mis en scène par Jean-Marc Chotteau

    http://www.lavirgule.org/Bouvard-et-Pecuchet

    Un grand moment ...
    Et l'occasion de rendre hommage à Fred Personne décédé il y a peu et dont on a si peu parlé.
  • J'aime bien ton plan, mais je voudrais tempérer ton point 5 ("Bouvard et Pécuchet, une association de bienfaiteurs en vue d'une entreprise de la bêtise humaine").

    Comme le souligne jacquesvaissier, on a le droit de parler de bêtise, mais il ne faut cependant pas être trop condescendant. La double soif des héros, celle d'apprendre et celle d'expérimenter, est suffisamment rare pour être soulignée.

    On peut reprocher à l'être humain de rien vouloir apprendre ni faire, ou de vouloir tout apprendre sans passer à la pratique, ou bien encore de foncer tête baissée dans l'expérimentation mais sans réfléchir préalablement.

    En revanche, cette double volonté d'apprentissage théorique et pratique m'apparaît comme une très grande qualité. D'autant plus grande que cette expérience semble accessible à tous, et à tout âge : Bouvard et Pécuchet sont des "messieurs tout le monde", ordinaires, à la retraite après une carrière honorable mais pas flamboyante. J'y vois là une forme d'espoir pour tous.

    Ceci n'empêche pas que le sujet est traité avec humour et que l'auteur souligne les nombreuses imperfections de nos savants Cosinus.
  • En février 1879 Flaubert écrit à Raoul Duval : « Vous me parlez de la bêtise générale, mon cher ami, ah ! je la connais, je l’étudie. C’est là l’ennemi, et même iI n’y a pas d’autre ennemi. Je m’acharne dessus dans la mesure de mes moyens. L’ouvrage que je fais pourrait avoir pour sous-titre Encyclopédie de la bêtise humaine »
  • La comparaison avec Laurel et Hardy me paraît tout à fait pertinente. Flaubert donne peu de détails sur l'aspect physique de ses personnages. Néanmoins on apprend tout au long de l'œuvre que Bouvard est plutôt grand et gros alors que Pécuchet est petit.

    Après avoir lu vos commentaires, je retiens les trois éléments suivants qui caractérisent cette œuvre:

    1. L'outrance, la démesure de l'entreprise qui mène infailliblement à l'échec, d'où le côté sombre, pessimiste et absurde. Flaubert semble délivrer un message de scepticisme: toute entreprise humaine visant à embrasser tout le savoir humain est vouée à l'échec. C'est le point négatif du roman.

    2. La curiosité intellectuelle est cependant une chose positive et préférable à la paresse et à l'ignorance. C'est le point positif du roman.
    Bouvard et Pécuchet sont deux personnages qui ont de la bonne volonté, qui ont le désir de bien faire, d'améliorer la condition des autres. Mais ce sont des idéalistes. Ils sont dépassés par l'ampleur de la tâche, par la réalité qui contredit sans cesse leurs théories et par leurs voisins du village de Chavignolles qui s'entêtent à ne pas vouloir rentrer dans les cases et les schémas théoriques qu'ils élaborent (L'épisode de l'éducation des deux enfants, Valentin et Valentine, les scènes de débat sur la religion avec l'abbé Jeufroy, les relations amoureuses de Pécuchet avec Mme Bodin ou de Bouvard avec la bonne par exemple). D'où le côté comique de l'œuvre.

    3. L'intention satirique de l'auteur. Mais de qui se moque-t-il au juste?
    - Des philosophes, des théoriciens, des savants, des grammairiens qui veulent faire entrer tout le savoir dans des petites boites bien carrées ou dans des encyclopédies en 85 volumes (sic)?
    - De nos deux braves personnages pleins de bonne volonté qui tentent vainement d'embrasser tout le savoir pour améliorer la condition de leur prochain?
    - Des voisins de Bouvard et Pécuchet, habitants du village normand de Chavignolles avec leur esprit borné, terre à terre ou intéressé (L'abbé Jeufroy, Mme Bodin, Valentin et Valentine, Gurgu)?
    - Ou bien se moque-t-il de lui-même qui a passé dix ans à lire près de 1500 ouvrages touchant à tous les domaines du savoir (agronomie, arboriculture, chimie, philosophie, pédagogie, théologie, etc...) pour aboutir à écrire une œuvre titanesque qu'il n'a même pas réussi à achever du fait qu'il en est mort épuisé par l'ampleur de la tâche?

    Bref, ma dissertation avance.
    Pensez-vous que ces trois éléments pourraient convenir comme plan en trois parties?
  • Du contenu et de la structure ... J'adhère ... :)
    Peut-être faudrait-il intégrer ce que Flaubert a dit de ses personnages et de ce projet.
  • Tout à fait d'accord.
    Mais Flaubert s'est piégé lui-même. En voulant faire une satire du savoir encyclopédique excessif et de la bêtise humaine, il est tombé dans le même excès qu'il dénonçait chez ses personnages. En voulant ouvrir les yeux de ses contemporains, il a nui à son bien-être personnel et à sa santé.
    Il est devenu son propre ennemi en quelque sorte.
    Malgré tout son intention était bonne, et heureusement pour nous, il nous a laissé une œuvre utile, une leçon d'humilité.
  • Bêtise, est-ce bien de la bêtise de vouloir tout savoir et tout expérimenter ? Il fut une époque où l'on pouvait prétendre accéder au savoir universel, disons jusqu'au XVe siècle. Après, les connaissances ont tellement évolué, les sources se sont tellement multipliées et les livres se sont tellement développés que c'est devenu mission impossible.

    On a écrit au dessus que nos héros sont touchants, naïfs. J'ai mentionné Le Savant Cosinus, mais, pour rester dans l'univers de Christophe, à vrai dire c'est aussi un peu à Monsieur Fenouillard que j'ai repensé. :)

    D'ailleurs, Bouvard et Pécuchet (1881) et La Famille Fenouillard (1889) sont pratiquement contemporains, ce qui correspond bien à un certain air du temps.
  • Merci Floréale, Freddy et Jacques.

    Je tiens à vous remercier de m'avoir aidé à affiner ma réflexion sur ce sujet.

    J'ai fini de rédiger l'ensemble de la dissertation. Mais il me reste la conclusion. Et là, je me trouve devant un problème de taille.
    Dois-je conclure que toute entreprise humaine visant à embrasser tout le savoir est absurde et forcément vouée à l'échec, ou bien que malgré l'absurdité de la démarche, il est quand même préférable de s'instruire et de faire des erreurs dans son apprentissage du savoir livresque, plutôt que de rester toute sa vie un ignare paresseux, égoïste et inculte?
    Le roman est-il un roman sombre et pessimiste, et Bouvard et Pécuchet deux personnages comiques et ridicules qui auraient mieux fait de rester des copistes, ou bien un roman de l'espoir qui nous enseigne à lutter contre l'adversité, à persister à s'instruire pour améliorer le monde même si les gens se moquent de nous.
    Bouvard et Pécuchet sont-ils des anti-héros se pavanant dans la bêtise humaine ou bien des héros se débattant dans la jungle de l'ignorance?
    Bref, puis-je me permettre de désapprouver Gustave Flaubert, et Éric Chevillard par la même occasion?

    Enfin, il faut aussi terminer le devoir sur une ouverture vers autre chose. Mais quoi?
  • A toi de conclure bien sûr ... Mais tu constateras avec nous que cette oeuvre, les deux bonshommes et ce projet n'ont pas fini d'interroger les critiques. La preuve :
    AGRÉGATION DE LETTRES MODERNES 2012
    Bouvard et Pécuchet est au programme de Lettres modernes de 2012-2013, question de Littérature générale et comparée : « Fictions du savoir, savoirs de la fiction ».
  • philick a écrit:
    [...] il est quand même préférable de s'instruire et de faire des erreurs dans son apprentissage du savoir livresque, plutôt que de rester toute sa vie un ignare paresseux, égoïste et inculte [...]
    [...] un roman de l'espoir qui nous enseigne à lutter contre l'adversité, à persister à s'instruire pour améliorer le monde même si les gens se moquent de nous.
    J'ai retenu les deux conclusions que je préfère, mais, comme dit floréale, la décision t'appartient.
    philick a écrit:
    Bouvard et Pécuchet sont-ils des anti-héros se pavanant dans la bêtise humaine ou bien des héros se débattant dans la jungle de l'ignorance
    Là, c'est à mon avis bien plus subtil et moins tranché.

    Ce sont des hommes qui ne sont pas résignés, qu'une vie de labeur n'a pas lobotomisé, qui ont conservé de la curiosité. Et tant mieux pour nous, lecteurs, si leurs aventures sont comico-tragiques, parfois à la limite de l'absurde. L'enthousiasme est l'une des plus grandes qualités humaines, surtout aujourd'hui alors qu'il détonne complètement sur la morosité et la résignation ambiante.
    En ce sens, et pour reprendre ta terminologie, ce sont des anti-héros se débattant dans la jungle de la résignation.
    philick a écrit:
    Bref, puis-je me permettre de désapprouver Gustave Flaubert
    Rien ne te dit que tu désapprouve Flaubert : tu désapprouves l'interprétation que certains critiques ont prêté à Flaubert.
  • Cela dit, ce qui me paraît fort important, ce sont les avis de Flaubert sur les personnages et sur ce projet, avis exprimés dans sa correspondance.


    http://www.labex-arts-h2h.fr/bouvard-et-pecuchet-archives-et.html
  • Plusieurs questions se posent, que je ne maîtrise pas :
    - l'objectif du devoir est-il de donner raison à Éric Chevillard ?
    - après avoir développé thèse et anti-thèse, peut-on donner son avis dans une dissertation de français ? (même question à propos d'une dissertation de philosophie de terminale ?)
    - doit-on se placer d'un point de vue actuel ou par rapport à l'intention primitive de Flaubert ?
    - qu'est-ce qui prouve que Flaubert n'aurait pas évolué ?

    Je rappelle une petite anecdote : à un ami qui lui demandait d'authentifier des dessins, Picasso répondit qu'ils étaient tous faux. "Mais, Pablo, celui-là je te l'ai vu faire sous mes yeux ! -- Mais moi aussi, je sais peindre des faux Picasso" répondit le Maître. :D
  • Si on s'appuie sur la formulation du sujet : "Commentez la réflexion de ...", il me semble, en tout cas, c'est ma lecture ... qu'on pourrait procéder ainsi pour "monter" la dissertation.

    - Analyse de la citation replacée dans son contexte et dans la pensée de son locuteur. La reformuler et éviter tout contresens de départ.
    - Puis la comparer au projet de l'auteur avec les personnages, leur quête et prendre en compte les autres titres envisagés :
    Lors de l'écriture, Flaubert avait songé au sous-titre Encyclopédie de la bêtise humaine et la présence du Dictionnaire des idées reçues à la fin du roman ...
    Les registres de l'ouvrage et les procédés stylistiques ont leur importance tout comme les précisions que Flaubert donne dans ses échanges épistolaires.
    Et ne pas oublier que l'œuvre de Flaubert est inachevée, avec publication posthume.
    - Enfin, il serait temps de prendre de la distance, de mettre en perspective, de nuancer et d'oser "modestement"un avis personnel étayé.
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