Fiches méthode Bac de français 2021

Bonjour, je ne sais pas si "café philo" est le bon endroit pour demander de l'aide en philosophie sur ce forum donc excusez moi si je me suis trompée mais j'aurais quelques questions à propos de ce texte.
"Apprendre à se connaître est très difficile et un très grand plaisir en même temps (quel plaisir de se connaître !) ; mais nous ne pouvons pas nous contempler nous-mêmes à partir de nous-mêmes ; ce qui le prouve, ce sont les reproches que nous adressons à d’autres, sans nous rendre compte que nous commettons les mêmes erreurs, aveuglés que nous sommes, pour beaucoup d’entre nous, par l’indulgence et la passion qui nous empêchent de juger correctement. Par conséquent, à la façon dont nous regardons dans un miroir quand nous voulons voir notre visage, quand nous voulons apprendre à nous connaître, c’est en tournant nos regards vers notre ami que nous pourrions nous découvrir, puisqu’un ami est un autre soi-même. Concluons : la connaissance de soi est un plaisir qui n’est pas possible sans la présence de quelqu’un d’autre qui soit notre ami ; l’homme qui se suffit à soi-même aurait donc besoin d’amitié pour apprendre à se connaître soi-même." Aristote

Dans la phrase " aveuglés que nous sommes, pour beaucoup d’entre nous, par l’indulgence et la passion qui nous empêchent de juger correctement", Aristote veut bien dire que comme nous sommes trop indulgents avec nous mêmes nous ne voyons pas nos erreurs ?
Ah oui et quand il parle de l'homme qui se suffit à lui même, je ne comprend pas vraiment à quoi il fait référence, pouvez vous m'expliquer ?
Merci d'avance pour votre aide.

Réponses

  • Jean-LucJean-Luc Modérateur
    Ta première réponse est la bonne : notre jugement sur nous-mêmes est trop subjectif, il est déformé par notre indulgence et aveuglé par nos passions. Dans la tragédie grecque les dieux aveuglent ceux qu'ils veulent perdre. L'hybris ou la démesure conduit l'homme à sa perte.
    Comment comprendre "l’homme qui se suffit à soi-même aurait donc besoin d’amitié pour apprendre à se connaître soi-même" ?
    C'est une critique. Il faut lire "l’homme qui a le tort de se suffire à soi-même" ou "l’homme qui se trompe en se suffisant à soi-même".
  • Merci pour vos réponses.
    Concernant la dernière phrase, l'homme qui se suffit à lui même est-ce l'homme qui s'aime et qui est orgueilleux ou le sage ?
    Ah oui et quand Aristote dit qu'on a besoin de l'amitié pour apprendre à se connaitre car un ami est un autre soi même. Est ce parce qu'en regardant notre ami on se regarde en même temps et on apprend ainsi à se connaitre ou est ce le fait qu'un ami peut nous conduire à réfléchir à ce que l'on est en nous disant de nous remettre en question par exemple ?
    Merci d'avance pour vos réponses.
  • Jean-LucJean-Luc Modérateur
    Pour la 1re question, il est évident qu'il ne peut s'agir du sage.
    Pour la 2de, l'ami porte un regard objectif, de plus un véritable ami veut le bien de l'autre.
  • Jean-Luc a écrit:
    Pour la 1re question, il est évident qu'il ne peut s'agir du sage.
    C'est compliqué, l'idée d'autarcie chez Aristote n'est pas une réclusion sur soi-même. Si le sage "se suffit à lui-même", c'est parce qu'il possède ce qu'il désire, c'est-à-dire Dieu. Pour lui, se suffire à soi-même, c'est ne pas être frustré de Dieu.
  • Excusez moi, mais je suis un peu perdue. Qu'est ce selon Aristote qu'un homme qui se suffit à soi même ?
  • Si le sage se suffit à lui-même c'est par la philosophie :

    "Connaître et savoir pour connaître et savoir : tel est le caractère principal de la science du suprême connaissable, car celui qui veut connaître pour connaître choisira de préférence la science parfaite, c'est-à-dire la science du connaissable par excellence. [...] Ainsi donc, si ce fut pour échapper à l'ignorance que les premiers philosophes se livrèrent à la philosophie, il est clair qu'ils poursuivaient la science en vue de connaître et non pour une fin utilitaire. Il est donc évident que nous n'avons en vue, dans la Philosophie, aucun intérêt étranger.[...] Mais, de même que nous appelons homme libre celui qui est à lui-même sa fin et n'est pas la fin d'autrui, ainsi cette science est aussi la seule qui soit libre, car seule elle est sa propre fin. Aussi est-ce à bon droit qu'on pourrait estimer plus qu'humaine la possession de la Philosophie. De tant de manières, en effet, la nature de l'homme est esclave que, suivant Simonide "Dieu seul peut jouir de ce privilège", mais il est indigne de l'homme de ne pas se contenter de rechercher la science qui lui est proportionnée. Si comme le prétendent les poètes, la divinité est naturellement jalouse, cette jalousie devrait surtout vraisemblablement s'exercer à l'endroit de la Philosophie, et tous les hommes qui y excellent devraient être malheureux. Mais il n'est pas admissible que la divinité soit jalouse (selon le proverbe, "les poètes sont de grands menteurs"), et on ne peut pas penser non plus qu'une science soit plus précieuse que celle-là. En effet la plus divine est aussi la plus précieuse, et celle-ci est seule la plus divine, à un double titre : une science divine est celle qu'il serait le plus digne pour Dieu de posséder, et qui traiterait des chose divines. Or la Philosophie, seule, se trouve présenter ce double caractère : Dieu paraît bien être une cause de toutes choses et un principe, et une telle science, Dieu seul, ou du moins Dieu principalement, peut la posséder. Toutes les autres sciences sont donc plus nécessaires qu'elle, mais aucune ne l'emporte en excellence." (Métaphysique, A, 2, 982a30...)

    Le passage que vous avez à commenter, surtout la phrase "l’homme qui se suffit à soi-même aurait donc besoin d’amitié pour apprendre à se connaître soi-même" témoigne de la tension constante qu'on trouve chez Aristote (comme chez Platon) entre la pensée pratique et la pensée mystique, entre la politique (et la morale) et la métaphysique.

    Au fond, Aristote nous dit qu'il est plus simple de connaître Dieu que de se connaître soi-même. Connaître Dieu, c'est entrer dans la connaissance que Dieu a de lui-même, puisque selon lui, Dieu est "pensée de la pensée", est une pensée qui se pense elle-même. Le problème est que dans le cas de l'homme, il est "aveuglé" sur lui-même "par l’indulgence et la passion" et qu'il ne peut se connaître directement lui-même comme Dieu peut se connaître. Il faut à l'homme un miroir par le biais duquel il pourra se connaître. Ce miroir est l'ami : "nous ne pouvons pas nous contempler nous-mêmes à partir de nous-mêmes [...] quand nous voulons apprendre à nous connaître, c’est en tournant nos regards vers notre ami que nous pourrions nous découvrir, puisqu’un ami est un autre soi-même". Il faut faire un détour, passer par le miroir de l'alter ego, pour se connaître soi-même.

    Aristote dit aussi que "la vie ne vaudrait pas d'être vécue sans amis", il reste toujours attaché à la vie sociale, chaleureusement humaine, amicale et heureuse. Alors que le platonisme poussé à sa limite donne la fameuse sortie du néo-platonicien Plotin : "Fuir seul vers le Seul".
  • Merci pour votre aide. Pensez vous que le plan suivant conviendrait pour cette explication de texte ?
    1) Les caractéristiques et le problème que pose la connaissance de soi
    a) difficulté
    b) plaisir
    c) l'obstacle "l'indulgence et la passion"

    2)La solution de ce problème : l'amitié
    a) La comparaison au miroir utilisée par Aristote pour mettre en avant la solution au problème
    b) expliquer pourquoi "un ami est un autre soi même"
    c)la conclusion d'Aristote tout homme a besoin de l'amitié pour apprendre à se connaitre, même celui qui se suffit à lui même
  • Jean-LucJean-Luc Modérateur
    Victor24 a écrit:
    Au fond, Aristote nous dit qu'il est plus simple de connaître Dieu que de se connaître soi-même.
    Je n'irais pas jusque-là même pour la beauté apparente du paradoxe.

    En revanche je conseillerais à blasi123 de se pencher sur cette expression insolite de "très grand plaisir". Aristote motive l'apprenti philosophe dans sa recherche par le plaisir. Mais quel plaisir ?
    Satisfaction intellectuelle de se penser à sa juste place dans l'ordre du monde ? de jouir de l'exercice de la raison ?
    Paix d'échapper au désordre de la démesure ? d'échapper au repli sur soi ? de dépasser la prison du moi ?
    Joie d'être aimé par un ami ? Sérénité d'appartenir à la communauté humaine ?
    La démonstration aristotélicienne cherche ici à dépasser l'aridité du raisonnement par une promesse de bonheur.
  • J'aurais mis que nous éprouvons du plaisir
    - quand l'on découvre notre intériorité ou notre personnalité,
    - lorsque nos actions sont en accord avec notre pensée sur nous mêmes

    Nous apprenons beaucoup de chose extérieures à nous ce qui peut nous procurer un certain plaisir mais quand cela nous concerne, le plaisir est plus grand.
    La connaissance de soi est difficile donc si on y parvient ou si on progresse dans cette connaissance, le plaisir sera plus grand que si cela était facile.
    Nous apprenons à nous connaitre grâce à l’amitié qui est elle aussi source de plaisir.
    Est ce juste ? Que pensez vous de mon plan ?
  • Jean-LucJean-Luc Modérateur
    Ce que tu dis est juste, mais il faut remarquer préalablement que le texte d'Aristote est elliptique et que c'est de nous-même, de notre réflexion sur ce texte que nous tirons des conclusions surtout en ce qui concerne le plaisir.

    Pour le plan, je suivrais l'argumentation d'Aristote :
    Pourquoi est-il difficile de se connaître
    Nécessité de l'amitié
    Le surplus, la récompense du plaisir, mais de quel plaisir ?

    Aristote semble ici initier de manière originale tout un courant de pensée de l'Antiquité, la pédagogie du placere, docere.
  • Merci de votre réponse. En ce qui concerne le plan, j'ai déjà commencé à rédiger mon explication en suivant le plan que je vous ai indiqué. Mais pensez vous que si je garde ce plan tout en développant sur le plaisir au cours du texte en plus de la première partie ou j'en parle cela serait correct ? Par exemple je pensais reparler du plaisir dans la parti concernant la nécessité de l'amitié en rajoutant que l'amitié était aussi une source de plaisir et rajouter ce que vous venait de me dire concernant le plaisir en conclusion.
  • Jean-Luc a écrit:
    Victor24 a écrit:
    Au fond, Aristote nous dit qu'il est plus simple de connaître Dieu que de se connaître soi-même.
    Je n'irais pas jusque-là même pour la beauté apparente du paradoxe.
    Pour Aristote Dieu est le "connaissable par excellence". Mais quelque chose le fait rompre avec Platon à qui il emprunte pourtant l'idée du miroir dans lequel regarder pour se connaître soi-même :

    "— Demandons-nous quelle est la chose qui permettrait, si nous dirigions
    sur elle notre regard, à la fois à l'oeil et à nous-mêmes, de se voir...
    — Manifestement, Socrate, c'est en le portant sur un miroir ou sur les
    choses qui y ressemblent.
    — C'est cela même. Mais l'oeil, instrument de notre vision, ne renferme-t-il
    pas, lui aussi, quelque chose de semblable à un miroir?
    — Hé! absolument.
    — De fait, tu as dû observer qu'en portant son regard sur l'oeil de
    quelqu'un, on voit son propre visage se refléter dans l'organe visuel de
    celui qui nous fait face, comme si c'était un miroir ? N'est-ce pas dans ce que
    nous appelons précisément la pupille qu'il y a ainsi une image de celui qui
    regarde ?
    — C'est la vérité.
    — Donc, un oeil contemplant un oeil et dirigeant son regard sur ce qu'il y a
    de meilleur en lui, cette pupille qui est l'instrument de sa vision, voilà dans
    quelles conditions l'oeil se verrait lui-même.
    — Évidemment.
    — Mais, si, à la vérité, il regardait du côté de quelque autre partie de
    l'homme ou de quelque objet que ce fût, à l'exception de celui-là auquel
    justement il est semblable, il ne se verrait pas lui-même.
    — C'est la vérité.
    — Conclusion: si l'oeil doit se voir lui-même, c'est sur un oeil qu'il doit
    porter son regard
    , et spécialement sur ce point de l'organe visuel qui est le siège
    même de la vertu propre de l'oeil, autrement dit, de ce qui est, je pense, la
    vision ?
    — C'est cela.
    — Donc, cher Alcibiade, si l'âme doit se connaître elle-même, n'est-ce pas
    vers une âme qu'elle devra regarder
    , et spécialement vers ce point de l'âme qui
    est le siège de la vertu propre d'une âme, c'est-à-dire sa sagesse, et vers tel autre
    point auquel justement ressemble celui-là ?
    — C'est bien mon avis, Socrate.
    — Or, sommes-nous à même de dire qu'il y ait dans l'âme quelque
    chose de plus divin que ce à quoi se rapportent l'acte de connaître et celui de
    penser?
    — Nous n'en sommes pas à même.
    — C'est donc au Divin que ressemble cette fonction de l'âme, et, quand on
    regarde de son côté et qu'on reconnaît tout ce qu'elle a de divin, c'est ainsi que
    l'on pourra le mieux se connaître.
    — Évidemment.
    — Mais n'est-ce pas parce que, tout ainsi qu'un miroir est plus clair que
    l'image mirée dans l'oeil, et plus pur, et plus brillant de lumière, Dieu est aussi
    une réalité plus pure justement, plus brillante de lumière que ce qu'il y a de
    meilleur en notre âme ?
    — Cela en a bien l'air, Socrate.
    Donc, en dirigeant vers Dieu nos regards, nous userions, eu égard à la
    vertu d'une âme, de ce qu'il y a de plus beau, où se puissent mirer même les
    choses humaines; et c'est ainsi que nous nous verrions, que nous nous
    connaîtrions le mieux nous-mêmes
    !
    " (Alcibiade)

    mais en remplaçant le miroir de Dieu par celui de l'ami.

    Le problème est que, dans ce texte, pour Aristote, l'impossibilité à "nous contempler nous-mêmes à partir de nous-mêmes" n'est pas une impossibilité logique. Si je veux me voir, je le peux pour une partie de moi-même, sauf pour le dos, la tête et surtout les yeux. Comme dans une pièce on peut tout prendre en photo sauf l'appareil photo lui-même, à moins d'avoir un miroir. Ce n'est pas une telle impossibilité qu'avance Aristote. Pour lui l'impossibilité tient à : "aveuglés que nous sommes, pour beaucoup d’entre nous, par l’indulgence et la passion qui nous empêchent de juger correctement". C'est une impossibilité morale. Si certains n'étaient pas aveuglés par l'indulgence et la passion, rien ne les empêcheraient de se contempler eux-même à partir d'eux-même ? La chose étonnante est que même l'homme qui se suffit à lui-même :

    "De plus, ce qu'on appelle la pleine suffisance appartiendra au plus haut point à l'activité de contemplation car s'il est vrai qu'un homme sage, un homme juste, ou tout autre possédant une autre vertu, ont besoin des choses nécessaires à la vie, cependant, une fois suffisamment pourvu des biens de ce genre, tandis que l'homme juste a encore besoin de ses semblables, envers lesquels ou avec l'aide desquels il agira avec justice (et il en est encore de même pour l'homme tempéré, l'homme courageux et chacun des autres), l'homme sage, au contraire, fût-il laissé à lui-même, garde la capacité de contempler, et il est même d'autant plus sage qu'il contemple dans cet état davantage. Sans doute est-il préférable pour lui d'avoir des collaborateurs mais il n'en est pas moins l'homme qui se suffit le plus pleinement à lui-même. Et cette activité paraîtra la seule à être aimée pour elle-même : elle ne produit, en effet, rien en dehors de l'acte même de contempler, alors que des activités pratiques nous retirons un avantage plus ou moins considérable à part de l'action elle-même.

    Mais une vie de ce genre sera trop élevée pour la condition humaine : car ce n'est pas en tant qu'homme qu'on vivra de cette façon, mais en tant que quelque élément divin est présent en nous. Et autant cet élément est supérieur au composé humain autant son activité est elle-même supérieure à celle de l'autre sorte de vertu. Si donc l'intellect est quelque chose de divin par comparaison avec l'homme, la vie selon l'intellect est également divine comparée à la vie humaine. Il ne faut donc pas écouter ceux qui conseillent à l'homme, parce qu'il est homme, de borner sa pensée aux choses humaines, et, mortel, aux choses mortelles, mais l'homme doit, dans la mesure du possible, s'immortalisera, et tout faire pour vivre selon la partie la plus noble qui est en lui ; car même si cette partie est petite par sa masse par sa puissance et sa valeur elle dépasse de beaucoup tout le reste." (Éthique à Nicomaque, X, 7)

    serait lui aussi aveuglé par l'indulgence et les passions puisque lui aussi "aurait donc besoin d’amitié pour apprendre à se connaître soi-même". Il mènerait une vie divine par la contemplation des réalités divines mais resterait aveuglé sur lui-même par l'indulgence et les passions ?

    De plus, il faut savoir de quoi il est question dans les expressions : "se connaître" et "nous contempler nous-mêmes". S'agit-il de la nature humaine ? Du sujet singulier ? Apparemment, si l'impossibilité est morale, alors la connaissance qu'elle empêche est morale : "aveuglés que nous sommes, pour beaucoup d’entre nous, par l’indulgence et la passion qui nous empêchent de juger correctement". Le jugement doit y être ici un jugement moral porté sur nous-même. Et la question posée, par exemple : "suis-je juste ?", "suis-je courageux ?" Je ne peux y répondre de moi-même et pour le savoir, je dois regarder mon ami. Est-il juste ou injuste ? Courageux ou lâche ? Ce qu'il est, je dois l'être aussi, "puisqu’un ami est un autre soi-même".
  • En ce qui concerne le plan, j'ai déjà commencé à rédiger mon explication en suivant le plan que je vous ai indiqué. Mais pensez vous que si je garde ce plan tout en développant sur le plaisir au cours du texte en plus de la première partie ou j'en parle cela serait correct ? Par exemple je pensais reparler du plaisir dans la parti concernant la nécessité de l'amitié en rajoutant que l'amitié était aussi une source de plaisir et rajouter ce que vous venait de me dire concernant le plaisir en conclusion.
Connectez-vous ou Inscrivez-vous pour répondre.