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Réponses

  • Polo a écrit:
    Delia a écrit:
    Le fond de la question ? Proclamer que tout est œuvre de ce qu'a écrit un auteur, y compris sa liste de courses... Après tout, Mallarmé rédigeait en vers ses adresses de lettres. (Mais justement, il voulait être lu par le facteur !) Si tout est œuvre, plus rien n'est œuvre, exeant litterae.

    Je ne pense pas que Leihe ait dit cela.
    Supposer qu'un texte est une oeuvre parce que son auteur a dit et voulu qu'il en soit une, c'est biaiser d'emblée l'analyse que l'on en fera. J'avais moi-même trouvé l'argument de 76man assez faiblard, et vous-même disiez en lui répondant que Mme de Sévigné avait fait une oeuvre... donc ?
    Se soumettre à cette intention auctoriale, c'est se priver de tous un tas de textes (je laisse à Leihe le soin de parler d'autres supports artistiques) grâce auxquels on peut s'interroger avec passion sur ce qui fait qu'une oeuvre est oeuvre. Que fait-on simplement de ces textes anonymes, de ces textes brûlés (ou voulus brûlés) par l'auteur ? Et de ces hommes dont on ne sait trop comment qualifier la production ? (Walter Benjamin par exemple dont les textes "philosophiques" n'ont pas qu'une valeur critique) Il vaut peut-être mieux partir d'une "situation auctoriale" (quelqu'un a bien écrit ce texte bien sûr) que supposer immédiatement une "intention auctoriale".
    Et lorsque l'on examine l'énorme corpus testimonial qui nous a été légué au siècle dernier, eh bien, il y a de quoi, souvent, remettre en question ce dogme de l'intention auctoriale et cet autre dogme qui ne veut voir que du testimonial alors que, précisément, quelque chose le trouble (une intensité de la voix... qui n'est justement plus simplement testimoniale... et qui peut donner au texte sa poétique). Mais cet exemple pourrait justifier une conversation à elle-même tant les malentendus sont encore grands.
    J'ai suivi ce semestre un cours où l'on examinait trois journaux : l'un d'un écrivain aujourd'hui célèbre mais qui semblait considérer que son oeuvre se construisait ailleurs, dans l'espace strict de la fiction ; l'autre d'une jeune femme qui se forma par l'écriture diariste répétée mais espérait un jour produire une "chronique de son temps" (elle n'en a pas eu le temps, elle fut déportée à Auschwitz après nous avoir livré miraculeusement de très belles lettres de Westerbork) ; l'autre, enfin, ne cherchait vraisemblablement pas à faire oeuvre, cultivait au contraire un air de dilettantisme, mais, à lire son journal décrivant dans le détail une relation amoureuse passionnée, on ne peut qu'être frappé par son geste d'écriture, par ce qui a tout l'air d'être un style. Il ne s'agit pas ici d'ignorer ce qu'ils ont pu dire en passant de leurs textes, mais de reconsidérer ce qu'ils nous ont laissé, de ne pas se laisser duper par leurs intentions (feintes ?) de faire oeuvre ailleurs ou plus tard. A examiner précisément ces trois journaux, il est très délicat de ne pas les voir comme des oeuvres. Et pas simplement, justement, parce que les éditeurs les ont voulu comme telles, en particulier pour le 2e journal. Ce n'est pas, à mon avis, du relativisme que d'interroger sans cesse cette notion fuyante d'oeuvre.
    Paradoxalement, je perçois plutôt le danger qu'il y aurait à se reposer entièrement sur ce que l'auteur nous dit de ses ambitions et à lui supposer une maîtrise totale de ses écrits. J'accorde une place bien plus importante à certains journaux d'enfants et d'adolescents écrits pendant la Catastrophe (oui c'est ma marotte), à leurs soudaines fulgurations qui font basculer le texte, qu'à un texte supposé d'auteur (prenons un texte dit d'auteur, en réalité très faible, très mineur, mais que l'on garde, que l'on fera même étudier parce que l'auteur nous a donné la fausse impression que tous ses textes faisaient sens...et oeuvre). Une amie me disait très récemment qu'elle sauverait un seul petit vers d'un poète polonais dont tout le monde se fout ici et se moquerait, elle, bien volontiers du devenir d'un roman considéré, à tort ou à raison, comme une réussite et une "maîtrise parfaite de l'auteur en question". Reste à comprendre pourquoi, c'est-à-dire reste à établir comment ces petits vers anodins font bien plus oeuvre qu'un roman qui semble aller de soi : mais ce n'est pas encore le moment de faire des analyses poétiques dépassant de loin l'intention auctoriale. Avant, il faudrait les lire, tous ces textes, et échapper à la hiérarchisation tentante, mais discriminante, qui organise la littérature dans son ensemble et qui vient encore de cette soumission à l'auteur du texte, à son détenteur, à son démiurge. A trop s'y soumettre on peut très vite oublier la dissociation de la voix biographique et de l'autre voix que fait naître le discours.

    Je ne sais pas si j'engage la discussion, si j'entre en dialogue avec Leihe, confirme ses propres ou les nuance selon ma propre expérience de lectrice. Mais votre intervention, Delia, me semblait réductrice. Peut-être n'aviez-vous pas bien compris. Peut-être aussi que Leihe n'avait pas suffisamment appuyé son intention auctoriale d'être plus sérieux que ses pitreries le laissaient entendre. ;)

    J'ai lu ton intervention avec beaucoup d'intérêt.
    Est-ce que tu verrais un inconvénient à me donner les références des trois journaux que vous avez étudiés (le deuxième me semble être celui d'Etty Hillesum, mais j'attends ta confirmation), ainsi que le vers du poète polonais ignoré auquel ton amie sacrifierait beaucoup ?
  • PoloPolo Membre
    Bonjour (amateur de Kosztolányi ?),
    Pour les trois journaux :
    - le Journal de galère d'Imre Kertész (hongrois)
    - le Journal et les Lettres d'Etty Hillesum en effet
    - le Journal d'Helen de Helen Hessel (la mère de Stéphane, l'épouse de Franz)
    Le poète polonais est Władysław Szlengel.
  • Je te remercie. (Et effectivement, je ne suis pas complètement imperméable à Kosztolányi. :) )
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