Grammaire française Participe passé

Lu ce matin dans Mauriac (Le noeud de vipères) :
"... et je n'avais de cesse que je n'eusse obligé l'abbé Ardouin à confesser qu'un chrétien ne peut souscrire à la condamnation d'un innocent, fut-ce pour le salut du pays."

Cette phrase me laisse songeur... Peut-être est-ce parce que je ne suis pas familier avec le verbe "avoir de cesse que", sans compter le subjonctif du verbe obliger que je ne saurais donner.

Je vais vous poser une question qui va peut-être vous sembler curieuse, mais ne peut-on pas faire plus simple pour exprimer cette idée?
N'est-ce pas un peu "affecté"? Selon vous, Mauriac écrivait-il "spontanément" de cette manière ou "s'amusait-il" en écivant ainsi?
Ecrirait-on aujourd'hui de cette manière?
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Réponses

  • Marc81Marc81 Membre
    Selon Hanse, l'expression n'avoir (pas, point) de cesse (= ne pas cesser, ne pas trouver le repos avant que) supporte plusieurs constructions:
    - n'avoir (pas, point) de cesse de + infinitif
    - n'avoir (pas, point) de cesse que de + infinitif
    - n'avoir (pas, point) de cesse que + subjonctif

    Pour le reste, je ne me permettrais pas de juger le style de Mauriac. Mais on comprend mieux sa phrase ainsi : "Je ne pouvais trouver le repos avant que je n'eusse obligé l'abbé Ardouin à confesser..."

    Sans doute aurait-on plus naturellement recours aujourd'hui à la première construction, avec l'infinitif : "Je n'avais de cesse d'obliger l'abbé Ardouin à confesser..." ?
  • Personnellement, je pense que rien n'est sacré et qu'ici on peut "critiquer" le style de Mauriac.
    Au minimum, je dirais qu'en l'occurence, dans cette phrase, son style a sans doute un peu vieilli.
    A moins qu'il ne fut affecté déjà à l'époque...?
    Non seulement, il use d'une tournure peu fréquente me semble-t-il (n'avoir de cesse que) mais en plus il choisit le subjonctif; et dans une forme passée "complexe". ;)
    C'est là que je serais curieux de savoir si ce genre de phrase venait tout naturellement sous sa plume ou s'il fallait qu'il réflechisse un peu. :P
    Etait-il content de pondre une telle phrase comme j'étais amusé de recommander à ma fille de placer un certain "je ne peux que je ne ..." dans une copie?
  • BillMBillM Membre
    Selon Grevisse, n'avoir de cesse « est suivi normalement de que + ne + subjonctif ». La construction avec de semble toute récente. « Mais, peut-être sous l'influence de ne pas cesser de, l'expression se construit souvent aujourd'hui avec de (ou que de) et l'infinitif, pour exprimer l'idée de faire des tentatives répétées pour. » Ni le TLF ni l'Académie ne la reconnaissent.
  • Et Mauriac de récidiver quelques pages plus loin :"Tu n'eus de cesse que je ne me fusse résigné à garder le lit...".
    C'était donc une habitude.
    A préciser, pour le contexte, que le narrateur écrit, un peu à la hâte, avant de mourir, ce texte dans une sorte de cahier intime. Il n'est donc pas supposé soigner son style.
  • lamaneurlamaneur Modérateur
    Mais ... ce qui passe aujourd'hui pour du style soigné était, à l'époque où Mauriac fit ses études, la seule syntaxe correcte pour cette locution. Elle lui vient donc tout naturellement sous la plume.
    Il y a une discussion intéressante sur cette locution et les tournures plus modernes (avec infinitif au lieu de subjonctif) qui se sont développées au XXe siècle ici.
  • rheteurrheteur Membre
    Je ferai seulement remarquer qu'une construction comme "Je ne pouvais trouver le repos avant que je n'eusse obligé l'abbé Ardouin à confesser.." est très lourde, en raison de la référence du pronom de la subordonnée à celui de la principale. On préfèrera en français l'infinitif:
    Je ne pouvais trouver le repos avant d'avoir obligé l'abbé Ardouin à confesser...
    J'ajoute que la construction "à moins que" doit être suivie du subjonctif: "à moins qu'il ne fût"... et ce n'est pas une vieillerie! :D
  • tancrède5a a écrit:
    Lu ce matin dans Mauriac (Le noeud de vipères) :
    "... et je n'avais de cesse que je n'eusse obligé l'abbé Ardouin à confesser qu'un chrétien ne peut souscrire à la condamnation d'un innocent, fut-ce pour le salut du pays."

    Cette phrase me laisse songeur... Peut-être est-ce parce que je ne suis pas familier avec le verbe "avoir de cesse que", sans compter le subjonctif du verbe obliger que je ne saurais donner.

    Je vais vous poser une question qui va peut-être vous sembler curieuse, mais ne peut-on pas faire plus simple pour exprimer cette idée?
    N'est-ce pas un peu "affecté"? Selon vous, Mauriac écrivait-il "spontanément" de cette manière ou "s'amusait-il" en écivant ainsi?
    Ecrirait-on aujourd'hui de cette manière?

    Bien sûr que Mauriac eût pu faire "plus simple" ; mais d'une part cette tournure ne lui semblait sans doute pas aussi affectée qu'elle peut le paraître à l'époque moderne et d'autre part, elle correspond au niveau de langue et aux manières du personnage principal, qui est avocat.
    Quant à savoir la phrase s'est présentée spontanément à son esprit ou non, je crois que c'est lui faire injure...
  • Nouvelle question:
    Est que "n'avoir de cesse" peut être suivi par un infinitif, et non pas par une subordonnée avec le subjonctif?
    Exemple :
    Il n'eût de cesse que de se presser et de s'y rendre le plus rapidement possible.
    Merci d'avance et bonne journée.
  • Selon Hanse, l'expression n'avoir (pas, point) de cesse (= ne pas cesser, ne pas trouver le repos avant que) supporte plusieurs constructions:
    - n'avoir (pas, point) de cesse de + infinitif
    - n'avoir (pas, point) de cesse que de + infinitif
    - n'avoir (pas, point) de cesse que + subjonctif
    https://www.etudes-litteraires.com/forum/post262077.html#p262077
  • JehanJehan Modérateur
    Bonjour.

    Je rappelle tout de même que n'avoir de cesse que signifie "ne pas avoir de repos avant que", "s'activer jusqu'à ce que", ce qui ne convient guère à ce que tu sembles vouloir exprimer.
    "Il n'eut pas de repos jusqu'à ce qu'il se presse" me semble en effet peu logique.
    Peut-être plutôt :
    Il n'eut d'autre choix que de se presser et de s'y rendre le plus rapidement possible.
  • Merci.
  • Il me semble que :
    Il n'eût de cesse que de se presser et de s'y rendre le plus rapidement possible.
    peu sans perte d'information se résumer à :
    Il n'eût de cesse de s'y rendre le plus rapidement possible.
    non ?

    De même, dans le lien auquel renvoie plus haut Lamaneur, il me semble que certaines phrases citées du 2° post 14 peuvent se réduire à de + infinitif.
    exemple:
    Il n’aura de cesse tant qu’il n’aura pas arraché à l’auteur son acquiescement ( G. Antoine, P. Claudel, p. 358).
    peut me semble-t-il s'écrire :
    Il n’aura de cesse d'arracher à l’auteur son acquiescement (Paul, cette page ;) )
  • Certes, J. HANSE a écrit cela.

    Sans doute aussi "le PECHOIN" admet-il les deux constructions, donc notamment celle avec l'infinitif.

    Mais tous les spécialistes de la langue française ne partagent pas cette manière de voir.

    Tout d'abord, comme le fait observer quelqu'un, ni le TLFi ni Le Dictionnaire de l'Académie française n'ont enregistré la construction avec l'infinitif.

    Selon J.-P. COLIN (prix Vaugelas), "ce substantif féminin i]cesse[/i n'existe que dans la locution adverbiale sans cesse et dans la tournure négative n'avoir de cesse que (littéraire) toujours suivie du subjonctif."

    Le Dictionnaire des difficultés Bescherelle va exactement dans le même sens (cf. p. 85).

    Quant au Bon usage, voyez plutôt : "N’avoir de cesse (ou pas ou point de cesse), où cesse équivaut à repos, est suivi normalement de que + ne + le subjonctif (cf. § 1136, e, 2°). Mais, peut-être sous l’influence de ne pas cesser de, l’expression se construit souvent aujourd’hui avec de (ou que de) et l’infinitif, pour exprimer l’idée de faire des tentatives répétées pour", et de citer quelques exemples en ce sens.

    Et je pourrais continuer ainsi à citer des grammairiens, des lexicographes et autres spécialistes de la langue.

    En conclusion, la question reste ouverte, et seul l'usage, comme souvent, tranchera.
  • Si cesse équivaut à repos on doit donc pouvoir utiliser indifféremment l'un et l'autre mot.

    Selon vous :
    Il n’aura de repos tant qu’il n’aura pas arraché à l’auteur son acquiescement ( G. Antoine, P. Claudel, p. 358).
    est-il bien français. Moi, j'éprouve une certaine gène à lire une telle phrase.
    Il est vrai que cesse ou repos, la phrase est lourde avec ces deux aura
  • Il n'aura de repos qu'il n'ait arraché etc.?
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