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Réponses

  • C’est parce que vous pouvez exiger dans la poésie l’universalité, l’ubiquité, l’infinitude, l’omnipotence, l’omniscience, l’omniforme, que vous ne pouvez imposer de règles. Vous ne pouvez indiquer de routes, marquer de jalons, tracer de limites, précisément parce que vous avez droit d’attendre l’inattendu. Pas plus que la foudre, le génie ne se voit venir de loin. Quand vous êtes ébloui, vous êtes frappé.

    Oui, la poésie, c’est l’infini. Vous avez le droit, vous lecteur, de tout demander et de tout vouloir, excepté une borne. Vous pouvez demander à la fleur de chanter, à l’étoile d’embaumer, à la strophe d’écumer. Vous pouvez exiger de l’océan un sourire et d’une bouche de volcan un baiser. Vous pouvez prendre les cheveux d’une femme et les mettre dans le ciel, et imposer, même à la science stupéfaite forcée d’enregistrer dans sa nomenclature ce rêve et de s’en servir, la chevelure de Bérénice ... En poésie, le prodige est de droit. Il y a un impossible qui est le possible de l’art.

    Victor Hugo Proses philosophiques ( 1850-1865 )- Le goût

    La Chevelure de Bérénice est une constellation peu lumineuse qui se trouve juste à l'est du Lion.
  • Je m'excuse (Laoshi), ce n'est pas de la "littérature française", j'ai mis cet extrait assez rapidement en ne lisant que la moitié du titre du sujet !

    Je le laisse néanmoins, parce que je trouve ce passage magnifique. Si vous savez si un sujet plus approprié existe pour ce genre d'extrait, merci de me le signaler, qu'il ne "traîne" pas sur un sujet dans lequel il n'a pas sa place.

    PS: Merci pour cette version originale.
    Lucius

    Après tous ces actes odieux, tu n’as pas un regret !


    Aaron


    Oui, le regret de n’en avoir pas fait mille autres.
    En ce moment même, je maudis le jour (tout en étant convaincu
    que bien peu de jours sont sous le coup de ma malédiction)
    où je n’ai pas commis quelque méfait notoire :
    comme de tuer un homme, ou du moins de machiner sa mort ;
    de violer une vierge, ou de comploter dans ce but ;
    d’accuser quelque innocent, et de me parjurer ;
    de soulever une inimitié mortelle entre deux amis ;
    de faire que les bestiaux des pauvres gens se rompent le cou ;
    de mettre le feu aux granges et aux meules la nuit,
    pour dire aux propriétaires de l’éteindre avec leurs larmes.
    Souvent j’ai exhumé les morts de leurs tombeaux,
    et je les ai placés debout à la porte de leurs plus chers amis,
    au moment où la douleur de ceux-ci était presque éteinte ;
    et sur la peau de chaque cadavre, comme sur l’écorce d’un arbre,
    j’ai avec mon couteau écrit en lettres romaines :
    « Que votre douleur ne meure pas, quoique je sois mort. »
    Bah ! j’ai fait mille choses effroyables
    aussi tranquillement qu’un autre tuerait une mouche ;
    et rien ne me navre le cœur
    comme de ne pouvoir en faire dix mille de plus.

    Titus Andronicus, Shakespeare.
  • LaoshiLaoshi Membre
    La littérature française a traversé la Manche, on dirait..
    La traduction est belle, mais voici tout de même l'original.=>
    Luc. Art thou not sorry for these heinous deeds ?

    Aar. Ay, that I had not done a thousand more.
    Even now I curse the day, and yet, I think, 125
    Few come within the compass of my curse,
    Wherein I did not some notorious ill :
    As kill a man, or else devise his death ;
    Ravish a maid, or plot the way to do it ;
    Accuse some innocent, and forswear myself ; 130
    Set deadly enmity between two friends ;
    Make poor men's cattle break their necks ;
    Set fire on barns and hay-stacks in the night,
    And bid the owners quench them with their tears.
    Oft have I digg'd up dead men from their graves, 135
    And set them upright at their dear friends' doors,
    Even when their sorrows almost were forgot ;
    And on their skins, as on the bark of trees,
    Have with my knife carved in Roman letters,
    " Let not your sorrow die, though I am dead." 1 40
    Tut ! I have done a thousand dreadful things
    As willingly as one would kill a fly,
    And nothing grieves me heartily indeed
    But that I cannot do ten thousand more.

    (Acte V, scène 1.)
  • Un beau poème


    Je suis comme je suis
    Je suis comme je suis
    Je suis faite comme ça
    Quand j'ai envie de rire
    Oui je ris aux éclats
    J'aime celui qui m'aime
    Est-ce ma faute à moi
    Si ce n'est pas le même
    Que j'aime à chaque fois
    Je suis comme je suis
    Je suis faite comme ça
    Que voulez-vous de plus
    Que voulez-vous de moi
    Je suis faite pour plaire
    Et n'y puis rien changer
    Mes talons sont trop hauts
    Ma taille trop cambrée
    Mes seins beaucoup trop durs
    Et mes yeux trop cernés
    Et puis après
    Qu'est-ce que ça peut vous faire
    Je suis comme je suis
    Je plais à qui je plais
    Qu'est-ce que ça peut vous faire
    Ce qui m'est arrivé
    Oui j'ai aimé quelqu'un
    Oui quelqu'un m'a aimée
    Comme les enfants qui s'aiment
    Simplement savent aimer
    Aimer aimer...
    Pourquoi me questionner
    Je suis là pour vous plaire
    Et n'y puis rien changer.
  • De Prévert ... :)
  • Merci Floreale :)
    j'ai oublié de citer le nom du poète
  • Victor HUGO (1802-1885)

    Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent ; ce sont
    Ceux dont un dessein ferme emplit l'âme et le front.
    Ceux qui d'un haut destin gravissent l'âpre cime.
    Ceux qui marchent pensifs, épris d'un but sublime.
    Ayant devant les yeux sans cesse, nuit et jour,
    Ou quelque saint labeur ou quelque grand amour.
    C'est le prophète saint prosterné devant l'arche,
    C'est le travailleur, pâtre, ouvrier, patriarche.
    Ceux dont le coeur est bon, ceux dont les jours sont pleins.
    Ceux-là vivent, Seigneur ! les autres, je les plains.
    Car de son vague ennui le néant les enivre,
    Car le plus lourd fardeau, c'est d'exister sans vivre.
    Inutiles, épars, ils traînent ici-bas
    Le sombre accablement d'être en ne pensant pas.
    Ils s'appellent vulgus, plebs, la tourbe, la foule.
    Ils sont ce qui murmure, applaudit, siffle, coule,
    Bat des mains, foule aux pieds, bâille, dit oui, dit non,
    N'a jamais de figure et n'a jamais de nom ;
    Troupeau qui va, revient, juge, absout, délibère,
    Détruit, prêt à Marat comme prêt à Tibère,
    Foule triste, joyeuse, habits dorés, bras nus,
    Pêle-mêle, et poussée aux gouffres inconnus.
    Ils sont les passants froids sans but, sans noeud, sans âge ;
    Le bas du genre humain qui s'écroule en nuage ;
    Ceux qu'on ne connaît pas, ceux qu'on ne compte pas,
    Ceux qui perdent les mots, les volontés, les pas.
    L'ombre obscure autour d'eux se prolonge et recule ;
    Ils n'ont du plein midi qu'un lointain crépuscule,
    Car, jetant au hasard les cris, les voix, le bruit,
    Ils errent près du bord sinistre de la nuit.


    Quoi ! ne point aimer ! suivre une morne carrière
    Sans un songe en avant, sans un deuil en arrière,
    Quoi ! marcher devant soi sans savoir où l'on va,
    Rire de Jupiter sans croire à Jéhova,
    Regarder sans respect l'astre, la fleur, la femme,
    Toujours vouloir le corps, ne jamais chercher l'âme,
    Pour de vains résultats faire de vains efforts,
    N'attendre rien d'en haut ! ciel ! oublier les morts !
    Oh non, je ne suis point de ceux-là ! grands, prospères,
    Fiers, puissants, ou cachés dans d'immondes repaires,
    Je les fuis, et je crains leurs sentiers détestés ;
    Et j'aimerais mieux être, ô fourmis des cités,
    Tourbe, foule, hommes faux, coeurs morts, races déchues,
    Un arbre dans les bois qu'une âme en vos cohues !

  • Une minute de silence
    .../...
    Mais il y a le soir qui attend bleu comme un oiseau
    Mais il y a la nuit qui est à la portée de mes mains
    Mais il y a une fenêtre qui s’éclaire d’un seul coup
    il y a un cri
    un regard qu’on devine
    un regard qui est chaud comme un animal
    et ces longs appels des arbres immobiles
    tout ce qui s’endort pour l’immobilité
    dans la concession perpétuelle du vrai silence
    et ce silence plus sincère encore d’un sommet d’ombre

    Philippe Soupault
  • LaoshiLaoshi Membre
    On attendrait un extrait qui t'a particulièrement marquée. :)
  • "Lorsqu'un amour est notre vie, quelle différence y a t il entre vivre ensemble ou mourir ensemble ?" R. Radiguet
  • "Quel ordre ? Combien d’autres avant lui nourrirent cette illusion de prendre en défaut une jolie fille de seize ans, tout armée ? Vingt fois vous l’aurez cru piper au plus grossier mensonge, qu’elle ne vous aura pas même entendu, seulement attentive aux mille riens que nous dédaignons, au regard qui l’évite, à telle parole inachevée, à l’accent de votre voix – cette voix de mieux en mieux connue, possédée, – patiente à s’instruire, faussement docile, s’assimilant peu à peu l’expérience dont vous êtes si fier, moins par une lente industrie que par un instinct souverain, tout en éclairs et illuminations soudaines, plus habile à deviner qu’à comprendre, et jamais satisfaite qu’elle n’ait appris à nuire à son tour."

    Petit extrait de la première partie de Sous Le Soleil de Satan, de Bernanos, consacrée à Mouchette.
    Ces quelques lignes avaient été une petite fessée à l'époque de ma première lecture :)

    J'ajoute :
    L'UNIQUE


    Elle avait dans la tranquillité de son corps

    Une petite boule de neige couleur d’œil

    Elle avait sur les épaules

    Une tache de silence une tache de rose

    Couvercle de son auréole

    Ses mains et des arcs souples et chanteurs

    Brisaient la lumière


    Elle chantait les minutes sans s'endormir.


    Paul Eluard
  • Ce passage tout simple au début des Mémoires d'Outre-Tombe m'attendrit énormément. Ce n'est peut-être pas la plus grande plume de Chateaubriand, mais j'y trouve une espèce de tendresse qu'il manifeste rarement.
    Un autre jeu, inventé par Gesril, paraissait encore plus dangereux : lorsque la mer était haute et qu’il y avait tempête, la vague, fouettée au pied du château, du côté de la grande grève, jaillissait jusqu’aux grandes tours. À vingt pieds d’élévation au-dessus de la base d’une de ces tours, régnait un parapet en granit, étroit, glissant, incliné, par lequel on communiquait au ravelin qui défendait le fossé : il s’agissait de saisir l’instant entre deux vagues, de franchir l’endroit périlleux avant que le flot se brisât et couvrît la tour. Voici venir une montagne d’eau qui s’avançait en mugissant, laquelle, si vous tardiez d’une minute, pouvait ou vous entraîner, ou vous écraser contre le mur. Pas un de nous ne se refusait à l’aventure, mais j’ai vu des enfants pâlir avant de la tenter.


    Plus classique :
    Le passeur d'eau, les mains aux rames,
    A contre flot, depuis longtemps,
    Luttait, un roseau vert entre les dents.

    Mais celle hélas! Qui le hélait
    Au delà des vagues, là-bas,
    Toujours plus loin, par au delà des vagues,
    Parmi les brumes reculait.

    Les fenêtres, avec leurs yeux,
    Et le cadran des tours, sur le rivage
    Le regardaient peiner et s'acharner
    De tout son corps ployé en deux
    Sur les vagues sauvages.

    Une rame soudain cassa
    Que le courant chassa,
    A flots rapides, vers la mer.

    Celle là-bas qui le hélait
    Dans les brumes et dans le vent, semblait
    Tordre plus follement les bras,
    Vers celui qui n'approchait pas.

    Le passeur d'eau, avec la rame survivante,
    Se prit à travailler si fort
    Que tout son corps craqua d'efforts
    Et que son coeur trembla de fièvre et d'épouvante.

    D'un coup brusque, le gouvernail cassa
    Et le courant chassa
    Ce haillon morne, vers la mer.

    Les fenêtres, sur le rivage,
    Comme des yeux grands et fiévreux
    Et les cadrans des tours, ces veuves


    Droites, de mille en mille, au bord des fleuves,
    Suivaient, obstinément,
    Cet homme fou, en son entêtement
    A prolonger son fol voyage.

    Celle là-bas qui le hélait,
    Dans les brumes, hurlait, hurlait,
    La tête effrayamment tendue
    Vers l'inconnu de l'étendue.

    Le passeur d'eau, comme quelqu'un d'airain,
    Planté dans la tempête blême
    Avec l'unique rame, entre ses mains,
    Battait les flots, mordait les flots quand même.
    Ses vieux regards d'illuminé
    Fouillaient l'espace halluciné
    D'où lui venait toujours la voix
    Lamentable, sous les cieux froids.

    La rame dernière cassa,
    Que le courant chassa
    Comme une paille, vers la mer.

    Le passeur d'eau, les bras tombants,
    S'affaissa morne sur son banc,
    Les reins rompus de vains efforts,
    Un choc heurta sa barque à la dérive,
    Il regarda, derrière lui, la rive :
    Il n'avait pas quitté le bord.

    Les fenêtres et les cadrans,
    Avec des yeux fixes et grands
    Constatèrent la fin de son ardeur ;
    Mais le tenace et vieux passeur
    Garda quand même encore, pour Dieu sait quand,
    Le roseau vert entre ses dents.
  • Pour faire écho à Verhaeren, voici la prose de Hugo, écrite depuis le look out de Hauteville House qu'il faut avoir vu pour apprécier les Travailleurs de la mer.
    Les rochers

    Qui longe cette côte passe par une série de mirages. À chaque instant le rocher essaie de vous faire sa dupe. Où les illusions vont-elles se nicher ? Dans le granit. Rien de plus étrange. D’énormes crapauds de pierre sont là, sortis de l’eau sans doute pour respirer ; des nonnes géantes se hâtent, penchées sur l’horizon ; les plis pétrifiés de leur voile ont la forme de la fuite du vent ; des rois à couronnes plutoniennes méditent sur de massifs trônes à qui l’écume n’est pas épargnée ; des êtres quelconques enfouis dans la roche dressent leurs bras dehors, on voit les doigts des mains ouvertes. Tout cela c’est la côte informe. Approchez. Il n’y a plus rien. La pierre a de ces évanouissements. Voici une forteresse, voici un temple fruste, voici un chaos de masures et de murs démantelés, tout l’arrachement d’une ville déserte. Il n’existe ni ville, ni temple, ni forteresse ; c’est la falaise, À mesure qu’on s’avance ou qu’on s’éloigne ou qu’on dérive ou qu’on tourne, la rive se défait ; pas de kaléidoscope plus prompt à l’écroulement ; les aspects se désagrègent pour se recomposer ; la perspective fait des siennes. Ce bloc est un trépied, puis c’est un lion, puis c’est un ange et il ouvre les ailes, puis c’est une figure assise qui lit dans un livre. Rien ne change de forme comme les nuages, si ce n’est les rochers.
  • Eh bé...
    On ne peut pas non plus apprécier Chateaubriand sans avoir vu l'Amérique et la Bretagne ? Céline, Paris ? Flaubert, la Normandie ? Etc.
    Etais-je assez sot pour croire que l'art résidait dans le traitement de la matière ? C'est évidemment le sujet qui compte...

    (Je ne critique pas qu'on veuille visiter les lieux qu'ont habité les gens qui ont notre admiration. Ce pays est encore libre. Ce qui m'embête c'est qu'on (ici, toi) veut nous faire croire que c'est indispensable)
  • Ce n’est pas indispensable, mais c’est vraiment intéressant.
    La maison de Pablo Neruda à Valparaiso, celle d’Hemingway à Keywest, celle de Guayasamín à Quitó, autant d’expériences passionnantes...
    J’ai adoré aussi parcourir les bords du lac Léman à Meillerie sur les traces de Rousseau.
  • J'ai fait beaucoup de kilomètres pour voir des lieux "habités".

    Des avis divergents peuvent se juxtaposer ici. Heureusement ...
    Visiter Hauteville House a beaucoup ajouté à mon approche de l'œuvre.
    Je peux dire la même chose pour les paysages de Char, de Nerval, de Rimbaud, d'Aragon, de Bosco, de Colette, de Prévert, de Madame de Sévigné, de George Sand, de Camus, de Proust, de Flaubert, de Maupassant, de Zola, de Dumas, de Balzac, de Barbey d'Aurevilly, de Lamartine, de Cadou, de Rousseau, de Corneille, de Vigny, de Chateaubriand, de verne, de La Fontaine, d'Alain-Fournier ...

    Pour moi, c'est intéressant. Même si j'étais la seule de cet avis, cela ne me dérangerait pas.
    (J'ai lu Contre Sainte-Beuve de Proust ... :/ )
  • Oh, tu n’es pas la seule de cet avis...
    « Sur les traces de... » remporte un grand succès, et dans le monde entier.
  • @Laoshi
    Intéressant, oui, sûrement.
  • Rainer Maria Rilke : Lettres à un jeune poète

    Il est bon aussi d’aimer ; car l’amour est difficile. L’amour d’un être humain pour un autre, c’est peut-être l’épreuve la plus difficile pour chacun de nous, c’est le plus haut témoignage de nous-même ; l’œuvre suprême dont toutes les autres ne sont que les préparations. C’est pour cela que les êtres jeunes, neufs en toutes choses, ne savent pas encore aimer ; ils doivent apprendre. De toutes les forces de leur être, concentrées dans leur cœur qui bat anxieux et solitaire, ils apprennent à aimer. (...)

    L’amour ce n’est pas dès l’abord se donner, s’unir à un autre. (Que serait l’union de deux êtres encore imprécis, inachevés, dépendants ?) L’amour, c’est l’occasion unique de mûrir, de prendre forme, de devenir soi-même un monde pour l’amour de l’être aimé. C’est une haute exigence, une ambition sans limite, qui fait de celui qui aime un élu qu’appelle le large.(...)

    Là est l’erreur si fréquente et si grave des jeunes. Ils se précipitent l’un vers l’autre, quand l’amour fond sur eux, car il est dans leur nature de ne pas savoir attendre. Ils se déversent, alors que leur âme n’est qu’ébauche, trouble et désordre. Mais quoi ? Que peut faire la vie de cet enchevêtrement de matériaux gâchés qu’ils appellent leur union et qu’ils voudraient même appeler leur bonheur ? – Et quel lendemain ? Chacun se perd lui-même pour l’amour de l’autre, et perd l’autre aussi et tous ceux qui auraient pu venir encore. Et chacun perd le sens du large et les moyens de le gagner, chacun échange les va-et-vient des choses du silence, pleins de promesses, contre un désarroi stérile d’où ne peuvent sortir que dégoût, pauvreté, désillusion. Il ne lui reste plus qu’à trouver un refuge dans une de ces multiples conventions qui s’élèvent partout comme des abris le long d’un chemin périlleux. (...)

    Les exigences de cette redoutable entreprise qu’est l’amour traversant notre vie ne sont pas à la mesure de cette vie, et nous ne sommes pas de taille à y répondre dès nos premiers pas. Mais si, à force de constance, nous acceptons de subir l’amour comme un dur apprentissage, au lieu de nous perdre aux jeux faciles et frivoles qui permettent aux hommes de se dérober à la gravité de l’existence, – alors peut-être un insensible progrès, un certain allégement pourra venir à ceux qui nous suivront, et longtemps encore après nous. Et ce serait beaucoup. […]

    Un tel progrès transformera la vie amoureuse aujourd’hui si pleine d’erreurs […]. L’amour ne sera plus le commerce d’un homme et d’une femme, mais celui d’une humanité avec une autre. Plus près de l’humain, il sera infiniment délicat et plein d’égards, bon et clair dans toutes les choses qu’il noue ou dénoue. Il sera cet amour que nous préparons, en luttant durement : deux solitudes se protégeant, se complétant, se limitant, et s’inclinant l’une devant l’autre.

    Ceci encore : ne croyez pas que l’amour que vous avez connu adolescent soit perdu. N’a-t-il pas fait germer en vous des aspirations riches et fortes, des projets dont vous vivez encore aujourd’hui ? Je crois bien que cet amour ne survit si fort et si puissant dans votre souvenir que parce qu’il a été pour vous la première occasion d’être seul au plus profond de vous- même, le premier effort intérieur que vous ayez tenté dans votre vie.
  • Plume voyage

    Plume ne peut pas dire qu’on ait excessivement d’égards pour lui en voyage. Les uns lui passent dessus sans crier gare, les autres s’essuient tranquillement les mains à son veston. Il a fini par s’habituer. Il aime mieux voyager avec modestie. Tant que ce sera possible, il le fera.
    Si on lui sert, hargneux, une racine dans son assiette, une grosse racine : « Allons, mangez, qu’est-ce que vous attendez ? »
    « Oh, bien, tout de suite, voilà. » Il ne veut pas s’attirer des histoires inutilement.
    Et si, la nuit, on lui refuse un lit : « Quoi ? Vous n’êtes pas venu de si loin pour dormir, non ? Allons, prenez votre malle et vos affaires, c’est le moment de la journée où l’on marche le plus facilement. »
    « Bien, bien, oui, certainement. C’était pour rire, naturellement. Oh oui, par… plaisanterie. » Et il repart dans la nuit obscure.
    Et si on le jette hors du train : « Ah ! alors vous pensez qu’on a chauffé depuis trois heures cette locomotive et attelé huit voitures pour transporter un jeune homme de votre âge, en parfaite santé, qui peut parfaitement être utile ici, qui n’a nul besoin de s’en aller là-bas, et que c’est pour ça qu’on aurait creusé des tunnels, fait sauter des tonnes de rochers à la dynamite et posé des centaines de kilomètres de rails par tous les temps, sans compter qu’il faut encore surveiller la ligne continuellement par crainte des sabotages, et tout cela pour… »
    « Bien, bien. Je comprends parfaitement. J’étais monté, oh, pour jeter un coup d’œil ! Maintenant, c’est tout. Simple curiosité, n’est-ce pas. Et merci mille fois. » Et il s’en retourne sur les chemins avec ses bagages.
    Et si, à Rome, il demande à voir le Colisée : « Ah ! Non. Écoutez, il est déjà assez mal arrangé. Et puis après Monsieur voudra le toucher, s’appuyer dessus, ou s’y asseoir… c’est comme ça qu’il ne reste que des ruines partout. Ce fut une leçon pour nous, une dure leçon, mais à l’avenir, non, c’est fini, n’est-ce pas. »
    « Bien ! Bien ! C’était… Je voulais seulement vous demander une carte postale, une photo, peut-être… si des fois… » Et il quitte la ville sans avoir rien vu.
    Et si sur le paquebot, tout à coup le Commissaire de bord le désigne du doigt et dit : « Qu’est-ce qu’il fait ici, celui-là ? Allons, on manque bien de discipline là, en bas, il me semble. Qu’on aille vite me le redescendre dans la soute. Le deuxième quart vient de sonner. » Et il repart en sifflotant, et Plume, lui, s’éreinte pendant toute la traversée.
    Mais il ne dit rien, il ne se plaint pas. Il songe aux malheureux qui ne peuvent pas voyager du tout, tandis que lui, il voyage, il voyage continuellement.

    Michaux
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