Flaubert, Madame Bovary, II, 7 - Dans l'assoupissement de sa conscience, ...

Bien bonjours à tous,

Comment comprendriez-vous la phrase suivante : "...Dans l'assoupissement de sa conscience, elle prit même les répugnances du mari pour des aspirations vers l'amant..."

Réponses

  • Sa ferveur amoureuse pour son amant s'éteint peu à peu, et elle confond la répugnance qu'elle a pour son mari avec l'amour pour son amant. Le texte développe toute une opposition métaphorique entre le feu et la glace (la chaleur/le froid, la lumière/la nuit…) : la haine comme l'amour sont du côté du feu, et Emma croit donc voir dans sa haine une manifestation de l'amour.
  • Bravo ! J'avais lu la question et avais envie de répondre (sans me référer au contexte). Mais j'avais abandonné, craignant de faire une réponse redondante, alambiquée, et finalement inutile. J'apprécie votre réponse pertinente qui tient en quatre lignes.
  • Salut Trialph, merci pour cette très bonne réponse.
    Mais je dois t'avouer, qu'à lire ce bout de phrase tel quel, sans tenir compte de son contexte, je vois ça plutôt comme: les défauts de Charles ("...les répugnances du mari...") lui font rappeler Léon, qui partagerait certains de ces défauts.

    De plus, quand tu dis ceci:
    Trialph a écrit:
    Sa ferveur amoureuse pour son amant s'éteint peu à peu, et elle confond la répugnance qu'elle a pour son mari avec l'amour pour son amant.
    Que veut dire concrètement: confondre la répugnance pour le mari avec l'amour pour son amant? Ou si je reformule ma question, d'où viendrait cette confusion dans l'esprit d'Emma? (parce qu'il y a qqch de contradictoire là-dedans).
  • C'est un transfert de frustration tournée en répulsion.

    "Emma Bovary ne prendrait pas Rodolphe pour un prince charmant si elle n'imitait pas les héroïnes romantiques."
    (René Girard, Mensonge romantique et vérité romanesque, p.31)
  • Que veut dire concrètement: confondre la répugnance pour le mari avec l'amour pour son amant? Ou si je reformule ma question, d'où viendrait cette confusion dans l'esprit d'Emma? (parce qu'il y a qqch de contradictoire là-dedans).
    Le passage est assez obscur, je suis bien d'accord. Il semble qu'Emma éprouve de la répugnance pour son mari et qu'elle croie que cette répugnance est l'amour qu'elle éprouve pour Léon. En d'autres termes, elle ne parvient pas à identifier correctement le sentiment qu'elle éprouve… ce qui est effectivement pour le moins étrange, car rien ne semble plus opposé que la répugnance et l'amour. Ces deux sentiments se rejoignent cependant sur deux points :
    - d'abord, ce sont des sentiments : ils s'opposent ensemble à l'apathie dans laquelle tombe ensuite Emma.
    - ensuite, ils relèvent tous les deux de l'idéal, ils sont deux manifestations de l'idéalisme d'Emma. C'est parce qu'Emma se nourrit de rêves romanesques qu'elle déteste son mari et qu'elle aime Léon. Cette contiguïté des deux sentiments me semble intéressante, parce qu'elle contredit la lecture simple qu'on pourrait faire de l'histoire d'Emma —une femme qui n'aime pas son mari et DONC qui cherche un amant : l'histoire est bien plutôt celle d'une femme qui vit dans un idéal romanesque et DONC qui déteste son mari et aime un amant dans le même mouvement.

    …Ce qui me fascine décidément dans ce roman, c'est que l'idéal romantique qui est dénoncé chez Emma structure en même temps le texte : penser que l'opposition amour/haine vaut moins que l'opposition vie de l'âme, passions, émotions / indifférence, apathie, désenchantement, c'est une idée complètement romantique… Du coup, au moment même où Flaubert montre comme Emma est aveuglée par la pensée romantique, il la perdure lui-même.
  • Léon ou Rodolphe ?
  • Emma exècre sa petite vie en général, son médiocre mari en particulier, et se trouve d'autant mieux disposée à aimer son amant, qui ne présente pourtant que l'attrait de la nouveauté et de ce qu'elle croit être l'aventure romanesque.

    En grossissant un peu le trait, on pourrait presque comparer cela au démon de minuit.Au démon de midi, pardon ! Terrible lapsus tout droit sorti des années 80.
  • Mais on sait que quand on lit Flaubert, il nous entraînera au bout de la nuit… :P
  • Surtout un jour comme celui-ci :lol:
  • Jusqu'à l'insomnie ?
    Ok, j'arrête.
  • Trialph a écrit
    …Ce qui me fascine décidément dans ce roman, c'est que l'idéal romantique qui est dénoncé chez Emma structure en même temps le texte : penser que l'opposition amour/haine vaut moins que l'opposition vie de l'âme, passions, émotions / indifférence, apathie, désenchantement, c'est une idée complètement romantique… Du coup, au moment même où Flaubert montre comme Emma est aveuglée par la pensée romantique, il la perdure lui-même.
    On sait les circonstances de la naissance de ce roman et on connait le parallèle entre sa longue rédaction et sa correspondance de Flaubert avec Louise Colet. A partir de là, on pense à un de ces redémarrages formidables et puissants après un coup d'arrêt brutal menaçant de stériliser la création. Le gifle claquée par Maxime du camp et Louis Bouilhet avait été ressentie aussi violemment par Flaubert que par Victor Hugo la gifle inspirée par l'avènement de Badinguet après la mort de Géraldine et "veni, vidi, vinci". Cela fouette le sang et les redémarrages de la vie de Flaubert ou de Hugo crachent le feu des Chatiments ou du chatiment. Le jugement qui parait dans la phrase examinée ici dans le mot confondre, se répercute sur le commentaire quand les ennemis de la vie romanesque (comme justement René Girard), empoignent l'exemple qui leur est offert de poursuivre et condamner Flaubert dans la ligne du procureur Pinard et de confondre l'accusé sous l'accusation de mensonge.

    Mais le jugement ne passera pas (c'est le suspense de Clearstream), car il y a Maupassant.
    Il a bien appris de Flaubert et a refait Madame Bovary qu'il a amélioré et améliorée, simplement en lui accordant plus d'écoute donc plus d'âme et en la rapprochant ainsi du narrateur. Dés l'entrée en matière, la contrariété de la pluie crèe une toute autre ambiance que celle du sarcasme scolaire et le premier chapitre est étourdissant, tant il est bien écrit, tandis que le dernier chapitre ne fait pas mourir Jeanne. Tout un monde gouverné par l'affection, qu'il appelle la bonté, se sépare du monde de Julien, gouverné par l'intérêt et l'argent. Et le roman ne devient pas une rêverie, il est tout aussi objectif que Madame Bovary, tandis que René Girard, dans la peau de l'abbé Tolbiac est vertement remis à sa place par le narrateur et renvoyé à la vie éternelle chez les immortels.
    Cela ne veut pas dire pour autant que Maupassant ne connaitra pas le problème du redémarrage, parce que tout créateur rencontre un jour ce problème, simplement parce qu'il va au-devant. Mais ce sera beaucoup plus tard et sous une autre forme, dans "Fort comme la mort": «Il ne trouvait rien ! Toutes les figures entrevues ressemblaient à quelque chose qu'il avait fait déjà, toutes les femmes apparues étaient les filles ou les soeurs de celles qu'avait enfantées son caprice d'artiste ; et la crainte encore confuse, dont il était obsédé depuis un an, d'être vidé, d'avoir fait le tour de ses sujets, d'avoir tari son inspiration, se précisait devant cette revue de son oeuvre, devant cette impuissance à rêver du nouveau, à découvrir de l'inconnu.»

    En France, on bute souvent sur le problème du roman, parce qu'on l'a hérité sans qu'il ait donné lieu à ces disputes homériques qui opposaient Fielding et Richardson. La dispute sur les Anciens et les modernes captait l'attention d'une façon si durable qu'aujourd'hui encore on en trouve l'écho sur ce site même, quand on s'y gratte l'occiput pour savoir si tel poète est moderne et pourquoi. Et quand la question du genre s'est posée en France, c'était à propos du théâtre qu'on s'empoignait, au XVIIème siècle, comme au XIXème siècle, mais aussi au XVIIIème, à ceci près qu'on ne voyait pas alors la politique comme un genre littéraire ("Quelle est votre sensibilité politique ?"). Mais la question fondamentale et fondatrice du roman - "A-t-on ou non le droit d'écrire de la fiction en prose ?"- a été escamotée et resurgit à l'occasion, comme un renvoi, généralement sur un mode biaisé.

    Je regrette qu'on parle tant de "Bel-ami", qui n'est qu'une bluette et néglige la filiation romanesque de "Madame Bovary" dans "Une vie". Le titre même indique pourtant que c'est bien plus sérieux.
  • Trialph a écrit:
    Que veut dire concrètement: confondre la répugnance pour le mari avec l'amour pour son amant? Ou si je reformule ma question, d'où viendrait cette confusion dans l'esprit d'Emma? (parce qu'il y a qqch de contradictoire là-dedans).
    Le passage est assez obscur, je suis bien d'accord. Il semble qu'Emma éprouve de la répugnance pour son mari et qu'elle croie que cette répugnance est l'amour qu'elle éprouve pour Léon. En d'autres termes, elle ne parvient pas à identifier correctement le sentiment qu'elle éprouve… ce qui est effectivement pour le moins étrange, car rien ne semble plus opposé que la répugnance et l'amour. Ces deux sentiments se rejoignent cependant sur deux points :
    - d'abord, ce sont des sentiments : ils s'opposent ensemble à l'apathie dans laquelle tombe ensuite Emma.
    - ensuite, ils relèvent tous les deux de l'idéal, ils sont deux manifestations de l'idéalisme d'Emma. C'est parce qu'Emma se nourrit de rêves romanesques qu'elle déteste son mari et qu'elle aime Léon. Cette contiguïté des deux sentiments me semble intéressante, parce qu'elle contredit la lecture simple qu'on pourrait faire de l'histoire d'Emma —une femme qui n'aime pas son mari et DONC qui cherche un amant : l'histoire est bien plutôt celle d'une femme qui vit dans un idéal romanesque et DONC qui déteste son mari et aime un amant dans le même mouvement.
    Entièrement d'accord maintenant!
    Et merci pour cette très bonne explication.

    Autre question: Il est mentionné à plusieurs reprises dans le roman, qu'Emma s'identifie aux héroïnes de livres romanesques (style Paul et Virginie).
    Moi je me pose la question de savoir à quel type d'héröine (de femme) se réfère-t-elle au juste?

    Ce ne sont pas des femmes entièrement vertueuses, car elles ont aussi des relations extra-conjuguales apparement. Je vois pas tellement ce qui a de "romantique" (donc issue du romantisme) là-dedans.Up!

    Ou sont passés les experts flaubériens? =)
Connectez-vous ou Inscrivez-vous pour répondre.