Bonjour à tous,

Je viens de me lancer dans la lecture de Du Côté de chez Swann de Marcel Proust.
Seuleument voilà, un premier obstacle se pose déjà à moi: il est possible que la finesse de Monsieur Proust m'échappe.
En effet, au début de la deuxième partie de Combray, le narrateur se rappelle de ses visites chez la tante Léonie qui ne duraient que peu de temps avant que celle-ci ne le congédie. C'est alors qu' "elle tendait à mes lèvres son triste front pâle et fade sur lequel, à cette heure matinale, elle n'avait pas encore arrangé ses faux cheveux, et où les vertèbres transparaissaient comme les pointes d'une couronne d'épines ou les grains d'un rosaire,...".

J'ai bien peur que ce qui a retenu André Gide alors lecteur à la NRF et qui l'a sensiblement interpellé n'évoque rien du tout pour moi. J'ai bien entendu fait quelques recherches et essayé de déployer mes quelques facultés d'analyse, RIEN.

Je vous remercie donc par avance de bien vouloir m'éclairer et ainsi satisfaire mon obstination qui m'empêche de poursuivre dans ma lecture tant son besoin de comprendre est grand.
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Réponses

  • Aah, les fameuses vertèbres! Déjà elles avaient fait bondir Gide, beaucoup d'encre a coulé là dessus ; je crois cependant qu'il est vain d'y chercher finesse : à mon sens, c'est une étourderie.
  • Jean-LucJean-Luc Modérateur
    Bonjour,

    Ce lien est intéressant
    ici.

    Quelle que soit l'explication, j'y relève l'humour de Proust qui intrigue son lecteur et se moque des lubies de la vieille femme. Rappelons qu'il a relevé plusieurs fois le "front chauve", les faux cheveux non apprêtés, qu'il a utilisé la comparaison avec la cour de l'Ancien régime (par le vecteur de la perruque ?) où le roi s'exposait de manière intime lors du lever, du coucher... Proust note le confinement, l'étiquette, l'artifice de cette existence bourgeoise aux portes de la folie.
    En tous cas Françoise attachait de plus en plus aux moindres paroles, aux moindres gestes de ma tante une attention extraordinaire. Quand elle avait quelque chose à lui demander, elle hésitait longtemps sur la manière dont elle devait s’y prendre. Et quand elle avait proféré sa requête, elle observait ma tante à la dérobée, tâchant de deviner dans l’aspect de sa figure ce que celle-ci avait pensé et déciderait. Et ainsi—tandis que quelque artiste lisant les Mémoires du XVIIe siècle, et désirant de se rapprocher du grand Roi, croit marcher dans cette voie en se fabriquant une généalogie qui le fait descendre d’une famille historique ou en entretenant une correspondance avec un des souverains actuels de l’Europe, tourne précisément le dos à ce qu’il a le tort de chercher sous des formes identiques et par conséquent mortes,—une vieille dame de province qui ne faisait qu’obéir sincèrement à d’irrésistibles manies et à une méchanceté née de l’oisiveté, voyait sans avoir jamais pensé à Louis XIV les occupations les plus insignifiantes de sa journée, concernant son lever, son déjeuner, son repos, prendre par leur singularité despotique un peu de l’intérêt de ce que Saint-Simon appelait la «mécanique» de la vie à Versailles, et pouvait croire aussi que ses silences, une nuance de bonne humeur ou de hauteur dans sa physionomie, étaient de la part de Françoise l’objet d’un commentaire aussi passionné, aussi craintif que l’étaient le silence, la bonne humeur, la hauteur du Roi quand un courtisan, ou même les plus grands seigneurs, lui avaient remis une supplique, au détour d’une allée, à Versailles.
  • Merci pour ces réponses, mais j'avais déjà pris connaissance du texte que vous me proposez dans le lien.
    Personnellement, j'ai du mal à croire qu'il s'agisse d'une étourderie, cela me paraît impardonnable à un auteur de cette envergure.
    En revanche, l'hypothèse d'une provocation directe et franche du lecteur et mettant à l'épreuve son analyse par une incohérence voulue dans le texte me séduit assez.

    Je vais continuer mes recherches et attend encore plus de réponses, ou du moins, des propositions! Merci d'avance!
  • Comme provocation, ce n'est ni direct, ni franc. Proust sait par ailleurs se montrer beaucoup plus percutant. C'est une intention pareille, manquée à ce point, qui serait véritablement impardonnable. Qu'il y ait de la dérision dans ce texte, c'est l'évidence ; mais une erreur d'anatomie n'ajoute rien à cette dérision.

    Edit : quoique parfois, il ne recule pas devant l'incongruité.
  • Je ne fais que découvrir Proust, je considère donc bien votre réponse mais il subsiste cependant une interrogation : comment interpréter la réaction de Gide ?
  • La réaction de Gide est moins mystérieuse que le texte qui l'a suscitée ; le premier paragraphe du discours académique qui suit, sans grand intérêt du reste, l'explique assez bien :
    http://www.academie-francaise.fr/marcel-proust-le-genie-litteraire-du-xxe-siecle
  • Très intéressant cet article, merci.
    Je vais alors me replonger dans la lecture du livre et peut-être aussi vous poserai-je d'autres questions le concernant à l'avenir!
  • Désolé de répondre si tard... Je ne sais plus où j'ai lu l'incroyable explication de ce petit mystère : la manuscrit original portait, au lieu de "vertèbres", le mot "véritables", qui, s'opposant aux faux cheveux, donne la phrase parfaitement cohérente et élégante : "Elle tendait à mes lèvres son triste front pâle et fade sur lequel, à cette heure matinale, elle n'avait pas encore arrangé ses faux cheveux, et où les véritables transparaissaient comme les pointes d'une couronne d'épines ou les grains d'un rosaire,...". Mais, apparemment Proust avait été tellement indigné par la réaction de Gide qu'il n'avait jamais voulu lever le malentendu. Tout cela mériterait d'être mieux connu...
  • HumanHuman Membre
    J'y ai toujours vu une insistance - certes, discutable - sur la grosseur des veines de la tante Léonie.
  • La Pléiade corrige: "ses faux cheveux, où les vertèbres transparaissaient" (I, p. 52). Voir aussi la note 1 selon laquelle il s'agit de l'armature de la perruque.
  • Le mot "véritables" à la place de "vertèbres" rend la phrase parfaitement claire et logique.
    Son invention n'est pas gratuite, il y a une explication technique à cette substitution : cette partie du texte a été dictée à une sténographe, et le mot "vertèbres" est alors apparu : c'est une erreur de transcription, que Proust n'a jamais corrigée parce qu'il corrigeait assez peu ses manuscrits et les épreuves, tout occupé qu'il était à ajouter.

    Quant à Gide il n'avait pas lu le manuscrit quand il l'a refusé: il a lu un rapport de lecture très négatif, a ouvert le texte à deux pages peu convaincantes hors contexte (tasse de thé, vertèbres), et tout ça a confirmé le préjugé qu'il avait sur l'homme (un snob qui va chez Mme Untelle). C'est ce qu'il explique dans le brouillon de la lettre de contrition qu'il a envoyée à Proust (mais la lettre envoyée ne contient pas de référence à la tasse de thé ni aux vertèbres, seul le brouillon, qu'il a conservé pour les bonheur des universitaires, en fait mention).

    Alors, cette lecture de Proust, où en est-ce ?
  • Bonjour,

    Votre explication est intéressante et convaincante - mais malheureusement elle ne correspond pas à la réalité des manuscrits. La Pléiade cite encore le Cahier 10 (qui n'a pas été dicté, mais écrit par Proust): "son front pâle et fade [sur lequel à cette heure matinale elle n'avait pas encore arrangé ses faux cheveux add. ] où les vertèbres transparaissaient".

    Voici d'ailleurs ce manuscrit: https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b6000671t/f4.image.r=proust+X.langEN
  • Ooooh ! Et moi qui croyais ça depuis 20 ans !! Me voilà ramenée aux vertèbres !!! Bon je vais essayer d'étudier le manuscrit... Merci !
  • De rien ! D'ailleurs je vois mal comment l'image de la couronne d'épines s'expliquerait sans les vertèbres. C'est pourquoi je trouve la solution de Philip Kolb reprise par la Pléiade (qui enlève donc le mot "et") tout à fait satisfaisante.
  • JE me souviens de ce passage et j'avais l'impression de l'avoir immédiatement compris, mais j'étais à côté des intentions de l'auteur après vous avoir lu :lol:
    Dans mon esprit, Proust utilisait ce terme car la vue de ce front ridé lui faisait prendre conscience de la vieillesse de la femme, et il avait des flash de dos cassés par une vieillesse qui rend les vertèbres de plus en plus apparentes.
    C'est une interprétation subjective car je me souviens que dans ma jeunesse, la vue de ces de corps fatigués par l'âge m'ayant le plus choqué, et dont l'image me reste encore aujourd'hui en tête, sont celles de ces dos aux muscles atrophiés comme attaqués par l'érosion du temps; l'emprise de l'os sur le muscle est pour moi un symbole de la misère du corps qui a perdu, ou terminé sa lutte...
    Tant pis de cette étourderie Proust m'aura fait plaisir malgré tout :)
  • toma4422 a écrit:
    Dans mon esprit, Proust utilisait ce terme car la vue de ce front ridé lui faisait prendre conscience de la vieillesse de la femme, et il avait des flash de dos cassés par une vieillesse qui rend les vertèbres de plus en plus apparentes.

    Ça me faisait aussi penser (a peu près) à cela...
  • J'écris de temps en temps sur Google les deux mots du sésame : "vertèbres" et "Léonie", pour voir s'ils font toujours couler de l'encre, ou, modernité oblige, cliquer les touches des claviers d'ordinateurs...
    Quel serpent de mer ! Mais c'est assez réjouissant de découvrir que les opinions sont toujours aussi divergentes et tranchées.
    Je suis l'inventeur de la thèse "véritables", cf. "Proust, un mot pour un autre", in Revue Po&sie n°62, 1992 (il y a déjà vingt ans, mais ce c'est pas si ancien que certains se l'imaginent). Le texte était davantage une nouvelle qu'un article de recherche littéraire, et relatait les circonstances de l'illumination, puis procédait à une tentative d'explication (en sténo, vertèbres et véritables se notent de la même façon). Mais ma thèse était fausse (j'ose dire " hélas !"; cependant, je n'ai jamais eu la prétention de "corriger les grands auteurs pour les mettre à la portée du grand public"), et a été suivie d'un second article : " Les véritables vertèbres de la tante Léonie", paru en 1994 dans le Bulletin Marcel Proust n°44.
    Le petit "et" est indubitablement sur le manuscrit, et doit donc être rajouté dans le texte des nouvelles éditions. Philip Kolb, en 1963, lorsqu'il a fait l'hypothèse que les vertèbres concernaient la perruque (leur armature) et non le front, ignorait l'existence du manuscrit : il pouvait donc croire, et tous les exégètes proustiens à sa suite, que le "et" avait été rajouté par mégarde sur un manuscrit déjà dactylographié, et donc proposer de l'ôter, ce que les éditeurs ont fait. Il est curieux, cependant, que personne avant moi ne se soit rendu compte que l'existence et le contenu du manuscrit (le cahier 10) rendaient caduque l'hypothèse kolbienne...

    On ne saura sans doute jamais vraiment pourquoi Proust a mis des vertèbres sur le front de Tante Léonie. On peut cependant remarquer que cette métaphore a plus d'une incidence dans le texte de la RTP : la "transvertébration" du corps de Gollo sur une poignée de porte lors des séances de lanterne magique, le crâne de Saint-Loup qui ressemble à "une tour d'antique donjon dont les créneaux inutilisés restaient visibles".

    Bonne lecture
  • Bonjour à tous et toutes
    J'aimerais pouvoir me faire une opinion sur ces fameuses et énigmatiques "vertèbres"...Cependant, le lien ou la référence "Cahier 10" ou parfois "8" reste presque indéchiffrable. Serait-il possible aux personnes qui ont pu consulter ce passage précis du manuscrit d'en préciser la référence et surtout la pagination, sur le document disponible sur "Gallica" ?
    Merci par avance
    B.L. 75005

    Rebonjour,
    Non sans difficultés, j'ai trouvé la réponse à ma question. Il y a en effet une ambigüité entre le "Cahier X" titre écrit par Proust lui-même, et le "Cahier 10" de la classification du "Fonds Proust".
    Je vous joins cette fois le lien précis qui lève tout doute (sur ce manuscrit précis en tout cas) sur les intentions de Proust : vous verrez qu'il y écrit très distinctement par deux fois (une fois rayé) le mot "vertèbres", en en aucune façon le mot "véritable".
    L'hypothèse d'une faute d'inattention ne tient pas non plus à cause de cette double occurrence.

    Le lien :
    https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b60004766/f29.image.r=fonds%20proust%20NAF%2016650.langFR

    Proustement vôtre

    B.L.
  • Bonjour Lizbec.

    Bien sûr, il est écrit "vertèbres" et non "véritable", je croyais l'avoir précisé dans le post qui précède le vôtre. Mais vous remarquerez, dans le texte original que vous avez fini par trouver, qu'il y a véritablement un "et" inséré après "sur lequel, à cette heure matinale, elle n'avait pas encore arrangé ses faux cheveux,". Ce "et" rend l'hypothèse de Philip Kolb caduque : les vertèbres sont placées bel et bien sur le front et non dans les faux cheveux, figurant une sorte d'armature.

    Pour le moment, toutes les éditions récentes portent encore le texte indûment purgé du "et" suite à la thèse kolbienne, mais il n'est pas impossible que celles à venir restituent la phrase originelle. En tout état de cause, le très médiatique spécialiste de Proust qu'est Antoine Compagnon l'a appelé de ses voeux dans la leçon du 19 février 2013 de son cours "Proust en 1913". Son opinion est que l'image des vertèbres, aussi malencontreusement placées fussent-elles, serait un reliquat de l'expression "chapelet de vertèbres" et peut se comprendre grâce à l'intertextualité : de nombreux écrivains du XIXème siècle (Baudelaire, Gautier, Laforgue, Rimbaud...) ont en effet usé de ce type de métaphore macabre.
  • Merci de vos précisions.
    Et vraiment stimulé par cette "recherche" qui n'a rien d'anecdotique, je donne également le lien précis du "Cahier 8" qui est encore plus intéressant sur la façon dont Proust a construit cette formulation après plusieurs essais raturés :
    Ici encore, deux occurrences du mot "vertèbres", mais cette fois sans aucune mention des "faux cheveux", ce qui rend encore plus discutable la référence à l'"armature" d'une perruque... et vraiment plus que "bizarre" la métaphore de Proust...

    https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b6000120s/f51.zoom.r=fonds%20proust%20NAF%2016648.langFR

    BL

    Chère Vrtbr (au féminin malgré le lipogramme de votre osseux pseudo) ,
    Je reste surpris de cette discussion presque polémique dans l'histoire proustienne, cette fois à propos de ce fameux "et"...
    Le déchiffrement très attentif des diverses versions écrites par Proust, dans les cahiers 8 et 10 (liens ci-dessus), me semble pourtant mettre en évidence de façon formelle qu'il n'y a pas plus de "véritable" que de "et" dans les quatre ou cinq propositions de Proust qu'on peut lire dans ces documents. La virgule entre "front" et "où" y est même parfois absente.
    Mais il existe peut-être d'autres versions que je n'ai pas repérées ?

    Bien cordialement
    BL

    PS Faute de temps, je vous réponds prochainement à votre "MP"


    Pour être encore plus exhaustif, compte-tenu des éléments dont je dispose, il me semble que le cahier 8 (lien ci-dessus) nous offre un témoignage exceptionnel sur le genèse de cette formulation énigmatique, et sur le travail d'écriture de Proust :
    - Son premier jet (animé par une image assez nette du Temps et de la mort à l'œuvre chez ses personnages -ici Tante Léonie-) est une véritable "Vanité" : le squelette, les vertèbres, la mort, sont déjà là, visibles au travers de l'éphémère de la chair. Il écrit :
    "Elle même [Tante Léonie] émaciée et pâle avec le chapelet aigu de ses vertèbres qui transparaissait avait l'air d'un rosaire ou d'une couronne d'épines..."
    Pas trace ici de "front" ni de "faux cheveux", la métaphore désigne le corps entier de sa Tante, qu'on imagine bien, replié, enroulé sur lui-même.

    - Et en reprise immédiate :
    "Elle, [quand elle me disait : va jouer mais n'oublie pas de faire ta petite prière au bon Dieu], me tendait son front pâle et fade où les grains aigus des vertèbres transparaissaient, elle semblait me tendre une couronne d'épines ou un rosaire..."
    Donc une image plus construite, qui sera simplifiée ensuite : Ce ne sont pas encore les "vertèbres" qui "transparaissent", mais leurs "grains aigus" comme ceux d'un chapelet...Ce qui mènera progressivement à la formulation définitive.

    Vos opinions ??

    BL
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