Bac de français 2011, séries technologiques

Corrigé de la dissertation

Selon quels critères, selon vous, une scène d’exposition est-elle réussie et remplit-elle sa fonction ?

Vous développerez votre argumentation en prenant appui sur les textes du corpus ainsi que sur les pièces que vous avez lues ou vues.

Ce corrigé a été rédigé par Jean-Luc.

Introduction

En principe, quand nous avons décidé d’aller assister à une représentation théâtrale, nous nous sommes renseignés préalablement sur la pièce, son genre, son sujet, son intérêt, les remarques de la critique ou des premiers spectateurs1. Quand se lève le rideau, nous ne sommes donc pas complètement ignorants du spectacle qui va se dérouler devant nos yeux. Si nous sommes simplement lecteurs de la version écrite, nous avons probablement parcouru les pages de couverture à la recherche d’un résumé, d’une présentation succincte, ou nous sommes restés tout simplement en attente devant l’illustration comme face à une affiche de cinéma.
Nous pouvons donc nous demander quelle est la fonction spécifique de la première scène appelée scène d’exposition et à quels critères nous reconnaîtrons sa réussite.
Le spectateur / lecteur attend-il des références particulières de cette forme d’introduction pour apprécier son efficacité ?
Si la scène d’exposition est destinée surtout à informer le spectateur, elle cherche également à passer avec lui une sorte de pacte. Toutefois, au-delà de cette efficacité immédiate, elle jouera pleinement son rôle si elle parvient à le séduire d’emblée.

1 - Informer le spectateur, le lecteur

Comme tout discours ou tout écrit, la pièce de théâtre doit se plier à des règles formelles pour faciliter la compréhension des assistants ou des lecteurs. La scène d’exposition va servir d’introduction pour informer du cadre spatio-temporel, présenter l’intrigue et les personnages.

Le cadre spatio-temporel

Le lecteur doit d’abord savoir et quand se passe l’action rapportée par la pièce. Les didascalies initiales remplissent cette fonction. Le Barbier de Séville est situé en Espagne car « le théâtre représente une rue de Séville, où toutes les croisées sont grillées ». On ne badine pas avec l’amour se déroule sur « une place devant LE château », c’est-à-dire celui où est né le jeune aristocrate Perdican. Le Chapeau de paille d’Italie est placé « chez Fadinard », un intérieur bourgeois parisien. La VOIX OFF de Quand deux dictateurs se rencontrent nous donne quelques indications : « Quelque part dans le monde, […] sur la terrasse d’un palais, sorte de forteresse construite au sommet d’une vertigineuse montagne et où l’on ne peut accéder qu’en hélicoptère ». Le lieu annonce ainsi une espagnolade, un drame champêtre, un vaudeville bourgeois et une charge contre deux tyranneaux modernes. Les indications d’époque, pour leur part, ne peuvent être déduites que du paratexte : XVIIIe siècle pour la première pièce, XIXe siècle pour les deuxième et troisième, XXe siècle pour la dernière. Le spectateur sera quant à lui informé de ces indications par leur traduction sous forme de décors et de costumes. Notons toutefois que les choix du metteur en scène peuvent s’écarter de ceux de l’auteur. Il n’est pas rare en effet de voir des pièces transposées en d’autres temps et d’autres lieux pour en faire ressortir l’intérêt actuel ou pour lancer des clins d’œil complices au parterre dans des anachronismes plus ou moins réussis.

Présentation des acteurs

Si les informations de lieu et d’époque ont une certaine importance, celles qui concernent les personnages en ont plus. Non seulement elles nous indiquent leur identité, mais encore leur statut social, leur caractère et les liens qui les unissent. Le lecteur est avantagé sur le spectateur, il peut, dans la didascalie initiale, relever la liste des protagonistes avec leurs titres et leurs relations domestiques. Le spectateur doit attendre un peu plus longtemps que les acteurs s’interpellent. Nous apprenons ainsi qu’un certain comte voudrait attirer l’attention de la belle Rosine, tandis qu’un dénommé Figaro, auteur dramatique, cherche l’inspiration. Le sieur Blazius, précepteur du jeune Perdican, vient annoncer le retour de son élève au château familial. Des domestiques à la langue bien pendue nous présentent leurs maîtres. Une voix off joue le rôle d’un journaliste de télévision pour brosser le portrait de 1A et 1B, despotes anonymes et clonés. Voilà pour l’état civil ! Les renseignements sur le caractère de chacun individualisent plus les protagonistes qu’une simple étiquette. Le comte Almaviva est hédoniste, Figaro cultive la gaieté. Perdican, reçu fraîchement docteur, peut assommer par son pédantisme, « [s]a bouche toute pleine de façons de parler si belles et si fleuries, qu’on ne sait que lui répondre les trois quarts du temps. Toute sa gracieuse personne est un livre d’or » En lui sommeille un orgueil dévastateur qui va le rendre incapable d’aimer, 1A et 1B souffrent de paranoïa aiguë, leur peur de mourir les empêchent de vivre. Quant aux liens qui les unissent ou vont les réunir, il s’agit du désir amoureux qui pousse inexorablement le comte vers Rosine, qui devrait conduire Perdican à épouser sa cousine Camille, qui va compliquer la vie de Fadinard. Le dernier texte révèle la concurrence vaniteuse et le mimétisme fonctionnel qui a conduit  à l’absurde rencontre au sommet.

Présentation de l’intrigue

L’essentiel reste cependant l’intrigue qui doit agiter un moment l’existence des personnages et au moyen de laquelle l’auteur dramatique va essayer de captiver la salle. Beaumarchais utilise la conventionnelle entreprise de séduction amoureuse auprès d’une jeune personne soustraite à la convoitise des galants derrière des « jalousies » bien nommées. Labiche lance sa noce bourgeoise dans une désopilante course contre la montre. Musset commence les projets matrimoniaux de deux jeunes gens que l’orgueil séparera. Manet met en scène l’affrontement de deux dictateurs.
Ainsi sont mis en place les éléments clés qui vont caractériser chacune des pièces : de qui et de quoi s’agit-il ? L’histoire devient intelligible pour ceux qui écoutent et regardent.

2 - Passer un pacte avec le spectateur, le lecteur

Ces scènes d’exposition apportent encore d’autres indications nécessaires : elles sont destinées à créer un pacte de lecture avec celui qui tient le livre en mains, c’est-à-dire à lui préciser quel genre théâtral et quel projet d’écriture entend mener l’auteur dramatique. Elles seront chargées de confirmer ces notions auprès de la salle.

Le genre

Les premières paroles sur scène précisent notamment à quel sous-genre théâtral appartient la pièce. Bien sûr se présente aussitôt à notre esprit le partage entre tragédie et comédie, mais  nous devons aussi envisager les nombreuses variantes ou nuances de ces classes  principales. Ainsi, les trois premières s’annoncent comme des comédies, la première, par l’intrigue galante, la chanson légère, l’évocation du vin et de la paresse appartient au registre comique. Cependant les quelques traits décochés à l’encontre de la critique et de la cabale annoncent aussi une comédie satirique de mœurs. La deuxième qui présente le spectacle d’un bavard ivrogne pourrait appartenir au genre de la comédie de caractère, la troisième qui met en scène des valets loquaces et fait part d’un mariage bourgeois nous oriente vers le vaudeville. La quatrième relève plutôt de la farce par les aspects caricaturaux de la paranoïa des dictateurs. De plus par ses effets minimalistes de mise en scène confiés à une « voix off », son nombre limité de personnages, elle renvoie au café-théâtre  qui propose des spectacles non conventionnels à moyens limités.

Le projet

Cette inscription dans un genre conduit par voie de conséquence à un projet. Beaumarchais veut rivaliser d’habileté dans le schéma traditionnel du siège amoureux. Il apporte une causticité bien française dans cet univers espagnol de convention. Musset utilise le mélange des genres propre au drame romantique pour illustrer un proverbe. Le titre nous indique combien il est dangereux de jouer avec les sentiments. Nous ne devons point nous étonner que le registre comique du début  connaisse une fin malheureuse : Musset entretient une vue très pessimiste de l’amour humain. Labiche veut distraire habilement au moyen d’une intrigue à péripéties endiablée où chacun tente de rétablir un équilibre compromis par le mensonge. Manet cherche à ridiculiser des tyranneaux, fantoches prisonniers de leurs propres peurs.

3 - Séduire le spectateur, le lecteur

La scène d’exposition ne peut se contenter de ces informations fonctionnelles sous peine de ressembler à un générique de film ou à des séquences sous-titrées. L’auteur doit donc intégrer le plus habilement possible ces indications à son discours, le comble de l’habileté consistant à séduire son auditoire.

Plonger le spectateur dans l’action

Une technique éprouvée cherche à plonger d’emblée le spectateur dans l’action. On parle alors d’une introduction in media res. Au moment où se lève le rideau sur le Barbier de Séville, l’action principale a déjà commencé. Le comte déambule devant les jalousies qui dissimulent Rosine, fait preuve d’impatience, avoue sa passion déraisonnable. En deux ou trois phrases ses confidences nous informent. L’aspect artificiel de ce monologue est en partie gommé par la sincérité et la folie d’« un Espagnol du temps d’Isabelle ». Puis notre curiosité est piquée par l’irruption d’un « importun » voué « au diable » : nous comprenons qu’il sera un protagoniste quand il se présente à son tour, et surtout quand il croit déceler une connaissance sous le manteau noir qui dissimule le comte. Quand deux dictateurs se rencontrent utilise le même procédé. Nous sommes immédiatement mis en présence des deux chefs d’État. Leur présentation par la voix off diffère à peine le début de leur entretien.

Éveiller son intérêt

L’auteur doit également éveiller l’intérêt de l’auditoire. Plus vite les spectateurs seront saisis par l’intrigue, mieux sera assuré le succès de l’entreprise. Le comte du Barbier est-il à peine parvenu sur la place qu’un « importun » gratteur de guitare vient contrarier ses projets. Les domestiques du Chapeau de paille se démènent frénétiquement et se content fleurette. Les multiples points de suspension interrompent leurs propos et font monter la tension avant le retour de la noce attendue pour onze heures. Le compte à rebours est ainsi enclenché.

Mettre les rieurs de son côté ou créer la sympathie

Enfin la meilleure manière de s’attacher tout de suite le lecteur ou le spectateur est de créer une complicité amusée quand il s’agit du registre comique, ou la compassion pour le héros, dans l’univers tragique. Les deux premières scènes du Barbier nous révèlent quelques traits épigrammatiques. Au juron conclusif de la première : « Au diable l’importun ! » s’oppose et répond la réflexion finale peu amène de la seconde «  J’ai vu cet abbé-là quelque part ». En même temps, le public ne peut que sourire du qualificatif ecclésiastique attribué à un séducteur à l’affût. Enfin le rejet initial et réciproque laisse entrevoir le retournement comique d’un acoquinement ultérieur. Le dernier texte crée dans l’auditoire une solidarité du refus par le ridicule. Le détail saugrenu disqualifie : « Les corps sont massifs, les gestes lents. Et pour cause… chacun porte un épais gilet pare-balles, par mesure de précaution. Le premier sous une élégante veste signée par un styliste à la mode, l’autre dissimulé sous l’épaisse vareuse de son uniforme ». Boudinés, engoncés dans leur protection, les deux autocrates annulent l’élégance ou la martialité de leurs vêtements. La « rencontre au sommet qui fera date dans l’Histoire » se dissout grotesquement dans un échange inconsistant… Dans la tragédie, au contraire, il faut apitoyer le public par les malheurs ou les tourments du personnage. Dès la scène d’exposition, Phèdre de Racine intrigue et émeut le spectateur :

« Une femme mourante et qui cherche à mourir ?
Phèdre, atteinte d’un mal qu’elle s’obstine à taire,
Lasse enfin d’elle-même et du jour qui l’éclaire,
Peut-elle contre vous former quelques desseins ? »

Dans les Caprices de Marianne, Musset nous fait plaindre le pauvre Coelio : « L’amour, dont vous autres vous faites un passe-temps, trouble ma vie entière. Ô mon ami, tu ignoreras toujours ce que c’est qu’aimer comme moi ! Mon cabinet d’étude est désert ; depuis un mois j’erre autour de cette maison la nuit et le jour. Quel charme j’éprouve, au lever de la lune, à conduire sous ces petits arbres, au fond de cette place, mon chœur modeste de musiciens, à marquer moi-même la mesure, à les entendre chanter la beauté de Marianne ! Jamais elle n’a paru à sa fenêtre ; jamais elle n’est venue appuyer son front charmant sur sa jalousie. » Nous ne pouvons que plaindre ces héros qui se consument et se désespèrent.

Toutes ces scènes non seulement nous informent efficacement, mais nous font entrer de plain-pied dans l’univers de l’auteur. Grâce à quelques touches subtiles qui créent la tonalité, le dramaturge nous donne envie de poursuivre les aventures souriantes ou affligeantes de ses créatures.

Conclusion

La scène d’exposition joue donc un rôle très précis dans l’économie de la pièce de théâtre. Elle est destinée surtout à procurer au public toutes les informations qu’il est en droit d’espérer du spectacle : lieu, époque, identités des personnes, sujet, genre… Par elle, nous pouvons confirmer nos attentes et accepter de donner notre confiance à la représentation. C’est pourquoi il s’agit d’un moment clé que l’auteur et le metteur en scène doivent soigner tout particulièrement sous peine de perdre quelques spectateurs en route : l’action dramatique doit commencer sans tarder, notre intérêt doit être captivé sans délai, nous devons participer affectivement aux événements qui s’annoncent.
Comme avec l’incipit du récit romanesque, l’originalité de la scène d’exposition a suffi parfois à conforter le succès de la pièce, à lui permettre de subsister distinctement dans nos mémoires. On peut citer celle des Caprices de Marianne qui présente le tour de force de rassembler tous les personnages, celles de Tartuffe qui annoncent l’individu éponyme sur plus de deux actes. Elle peut distordre les conventions et devenir comme dans Cyrano de Bergerac un copieux hors-d’œuvre, une pièce dans la pièce, une excroissance baroque destinée à célébrer la magie du théâtre. Il n’est pas étonnant de relever que le cinéma commercial en a fait un moment incontournable et attendu comme dans les séries des James Bond ou des Indiana Jones, preuve du succès de la recette pour la mise en appétit des spectateurs.


1 Information donnée par la presse ou surtout par internet. 

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