Bac de français 2011, série littéraire

Corrigé du commentaire

Jean Giraudoux, Amphitryon 38, acte I, scène 5, 1929.

Jupiter veut séduire Alcmène qui est résolument fidèle à Amphitryon, son mari. Pour l’approcher et parvenir à ses fins, il lui faut donc éloigner celui-ci en l’envoyant à la guerre et prendre son apparence tandis que Mercure prendra celle de Sosie, le serviteur d’Amphitryon. Jupiter achève sa métamorphose avant de se présenter devant Alcmène.

Jean Giraudoux JUPITER : As-tu maintenant l’impression d’être devant un homme ?
MERCURE : Pas encore. Ce que je constate surtout, devant un homme, devant un corps vivant d’homme, c’est qu’il change à chaque seconde, qu’incessamment il vieillit. Jusque dans ses yeux, je vois la lumière vieillir.
JUPITER : Essayons. Et pour m’y habituer, je me répète : je vais mourir, je vais mourir…
MERCURE : Oh ! Oh ! Un peu vite ! Je vois vos cheveux pousser, vos ongles s’allonger, vos rides se creuser… Là, là, plus lentement, ménagez vos ventricules. Vous vivez en ce moment la vie d’un chien ou d’un chat.
JUPITER : Comme cela ?
MERCURE : Les battements trop espacés maintenant. C’est le rythme des poissons… Là… là… Voilà ce galop moyen, cet amble3, auquel Amphitryon reconnaît ses chevaux et Alcmène le cœur de son mari…
JUPITER : Tes dernières recommandations ?
MERCURE : Et votre cerveau ?
JUPITER : Mon cerveau ?
MERCURE : Oui, votre cerveau… Il convient d’y remplacer d’urgence les notions divines par les humaines… Que pensez-vous ? Que croyez-vous ? Quelles sont vos vues de l’univers, maintenant que vous êtes homme ?
JUPITER : Mes vues de l’univers ? Je crois que cette terre plate est toute plate, que l’eau est simplement de l’eau, que l’air est simplement de l’air, la nature la nature, et l’esprit l’esprit… C’est tout ?
MERCURE : Avez-vous le désir de séparer vos cheveux par une raie et de les maintenir par un fixatif ?
JUPITER : En effet, je l’ai.
MERCURE : Avez-vous l’idée que vous seul existez, que vous n’êtes sûr que de votre propre existence ?
JUPITER : Oui. C’est même très curieux d’être ainsi emprisonné en soi-même.
MERCURE : Avez-vous l’idée que vous pourrez mourir un jour ?
JUPITER : Non. Que mes amis mourront, pauvres amis, hélas oui ! Mais pas moi.
MERCURE : Avez-vous oublié toutes celles que vous avez déjà aimées ?
JUPITER : Moi ? Aimer ? Je n’ai jamais aimé personne  ! Je n’ai jamais aimé qu’Alcmène.
MERCURE : Très bien ! Et ce ciel, qu’en pensez-vous ?
JUPITER : Ce ciel, je pense qu’il est à moi, et beaucoup plus depuis que je suis mortel que lorsque j’étais Jupiter ! Et ce système solaire, je pense qu’il est bien petit, et la terre immense, et je me sens soudain plus beau qu’Apollon, plus brave et plus capable d’exploits amoureux que Mars, et pour la première fois, je me crois, je me vois, je me sens vraiment maître des dieux.
MERCURE : Alors vous voilà vraiment homme !… Allez-y !
Mercure disparaît.


1 Élément chimique dont une des propriétés est d’émettre de la lumière dans l’obscurité.
2 Une variété de quartz aux incrustations vertes.
3 Allure de marche.

Ce corrigé a été rédigé par Jean-Luc.

Introduction

En 1929, Jean Giraudoux publie sa comédie, Amphitryon 38, ainsi dénommée parce que l’auteur considérait qu’elle se situait en trente-huitième position dans la reprise de ce mythe thébain déjà utilisé par Molière entre autres. Dans ce récit légendaire, Jupiter, maître des dieux, doit engrosser Alcmène, épouse d’Amphitryon, pour faire naître Hercule.
L’extrait à commenter se situe au début de la pièce, lorsque Jupiter, le maître de l’Olympe, peaufine sa transformation en humain, à la ressemblance d’Amphitryon. En effet il ne peut réussir son entreprise de séduction auprès de la reine de Thèbes qu’en abusant la fidélité de l’épouse pour son époux.
Il s’agit d’un dialogue théâtral entre les dieux mythologiques Jupiter et Mercure.
Giraudoux nous livre au cours d’un échange savoureux quelques remarques comiques sur le désir amoureux en même temps que quelques commentaires satiriques sur ce qu’est l’homme.
Nous examinerons d’abord comment cet extrait appartient à une scène de comédie, puis  comment il évolue en dialogue philosophique pour nous livrer finalement une réflexion sur la condition humaine.

Une scène de comédie…

Des dieux humanisés

Bien que la pièce présente des dieux et des héros, habituellement signes de l’univers tragique, elle appartient au genre de la comédie. En effet les dieux ont ici quitté leur séjour céleste pour vivre des aventures terrestres. L’extrait place quatre fois le terme d’« homme » dans les bouches divines, et on peut y ajouter une occurrence d’« humaines ». Ce désir de descendre dans un corps est si chevillé en Jupiter qu’il accepte de se soumettre à un examen de passage qui pourrait paraître humiliant pour le roi des dieux.
Le texte refuse le langage soutenu de la tragédie pour recourir aux familiarités  de la vie courante. Il est question de « ventricules », de « poisson », de « la vie d’un chien ou d’un chat », de « fixatif »… Mercure utilise des interjections de conducteur qui veut calmer son attelage : « Oh ! Oh ! », puis « Là… là… voilà ». Tous ces termes déparent l’expression de voyageurs célestes.

Une entreprise galante

La comédie est la plupart du temps fondée sur une entreprise de tromperie. Ici, il s’agit de la part du maître des dieux d’abuser d’une épouse fidèle et de cocufier son général de mari. Nous avons là une intrigue conventionnelle qui rattache la scène au registre comique. Elle s’inscrit d’ailleurs dans la lignée des nombreuses conquêtes précédentes qui font de Jupiter un amant volage. Chez Jupiter, le verbe aimer est connoté péjorativement, il est la simple expression d’un désir possessif que le dieu essaie de justifier lamentablement par la sincérité du moment : « Je n’ai jamais aimé personne ! Je n’ai jamais aimé qu’Alcmène ». Il s’agit de faire croire à la femme désirée qu’elle est unique.
De plus Jupiter se complaît dans son miroir comme un séducteur qui juge vaniteusement ses attraits irrésistibles. C’est un bellâtre gominé qui éprouve « le désir de séparer [ses] cheveux par une raie et de les maintenir par un fixatif ». Ces détails renvoient à la trivialité de la farce.

Un couple maître / valet

Le face à face entre Jupiter et Mercure ressemble à s’y méprendre au couple de la comédie des XVIIe et XVIIIe siècles où le maître qui veut s’encanailler doit recourir aux services de son valet. Jupiter qui, dans son isolement olympien, n’a aucune expérience des réalités humaines, doit se fier à Mercure, son entremetteur ici-bas. D’ailleurs Jupiter tutoie le dieu messager tandis que Mercure vouvoie le roi des dieux. Il existe bien une distance sociale entre les deux personnages, mais corrigée par une complicité de circonstance.

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… qui se transforme en dialogue philosophique…

Cet échange comique entre maître et valet se mue peu à peu en dialogue philosophique à la mode du XVIIIe siècle.

Un échange sous forme de question / réponse

L’extrait est d’abord régi par les interrogations de Jupiter qui veut recueillir l’assentiment de Mercure sur la qualité de sa transformation extérieure. Ensuite le serviteur reprend la main pour vérifier les dispositions intérieures de son maître. Il s’agit dans les deux cas de questions ouvertes invitant à la confidence. Cet interrogatoire serré est destiné à évaluer la conformité à la personnalité d’Amphitryon et plus généralement à un modèle humain. On peut y discerner également un fonctionnement proche de la maïeutique de Socrate qui cherchait à faire naître dans l’esprit d’autrui, par des interrogations habiles, les pensées qu’il avait lui-même.

Une expérimentation

Cet examen ne se contente pas de manier des concepts théoriques, il fait appel au registre didactique de l’expérimentation scientifique. Il émet des hypothèses que l’expérience doit confirmer. Dans la fabrique divine, l’homme doit passer par quelques tests de réglage pour adopter le bon rythme cardiaque, la dépense optimale de sa force vitale.
Jupiter semble se soumettre à un examen d’embauche où le candidat doit répondre à un questionnaire sur sa personnalité, ses motivations, son expérience. Le séducteur doit convaincre son interlocuteur qu’il possède le bon profil. Giraudoux suggère non sans humour que le démiurge ignore tout de ses créatures. Le lecteur peut déceler chez lui un agnosticisme souriant.

… pour nous présenter une conception de l’homme.

Ce jeu de questions et de réponses élabore peu à peu un portrait de l’homme composé d’un corps, d’un cœur et d’un esprit.

Un corps

Par son corps, résumé dans son cœur physique, cette pompe qui irrigue son être matériel, l’homme appartient au règne animal. Il est en symbiose avec le chien, le chat, le poisson ou le cheval suivant son rythme cardiaque. Il existe une continuité dans l’ordre des êtres animés. Ce corps vieillit en permanence. Il est le support d’un principe vital, à moins qu’il ne soit lui-même ce principe. Mercure croit le discerner dans le regard : « Jusque dans ses yeux, je vois la lumière vieillir. » Par son corps, l’homme est donc mortel, à la différence des dieux qui ne connaissent pas la corruption de la mort1. Jupiter veut bien se couler dans la peau d’un homme, mais n’est pas prêt à renoncer à son privilège divin : « mes amis mourront, pauvres amis, hélas oui ! Mais pas moi. »

Un cœur

L’homme, en tant que part masculine de l’humanité2, se définit aussi comme un être de désir. L’homme ne veut pas être seul, il recherche la part qui lui manque dans la femme. Il se réalise dans la conquête féminine. De même que son corps change sans cesse, son cœur varie en quête de nouvelles satisfactions. De même qu’il meurt, quand son cœur cesse de battre, il n’existe plus, quand le désir a disparu. Jupiter ne s’est jamais senti aussi homme que lors de son amnésie : « Moi ? Aimer ? Je n’ai jamais aimé personne ! Je n’ai jamais aimé qu’Alcmène. » L’homme est un être essentiellement changeant qui vit dans le présent.

Un esprit

C’est aussi un esprit, mais Giraudoux le lui reconnaît court, borné, vaniteux. Si Jupiter affirme les vues de son temps sur la configuration de l’univers, ce qu’on ne peut reprocher à l’auteur sous peine d’anachronisme, le dieu devenu humain refuse d’exercer son intelligence en se cachant derrière des tautologies « Répétition inutile d’une même idée en différents termes. » (Dictionnaire de l’Académie). La réalité l’« emprisonne ». Pourtant, loin de reconnaître les limites de sa condition, il n’hésite pas à coloniser le ciel, à défier tous les dieux dans des rythmes ternaires solennels : « je me sens soudain plus beau qu’Apollon, plus brave et plus capable d’exploits amoureux que Mars, et pour la première fois, je me crois, je me vois, je me sens vraiment maître des dieux. » Par un retournement de situation humoristique, Giraudoux dénonce chez lui l’orgueilleuse certitude d’être le roi de l’univers. Comme Voltaire, il épingle aussi son anthropocentrisme : «  Et ce système solaire, je pense qu’il est bien petit, et la terre immense ».
Ainsi, l’auteur, dans la continuité des philosophes des Lumières, affirme un humanisme satirique et réducteur. C’est Alcmène qui, dans la suite de la comédie, portera la meilleure part de notre humanité.

Conclusion

Ces préparatifs dans une entreprise de séduction nous renvoient immanquablement à l’univers comique même si les protagonistes sont des dieux. Giraudoux profite de cette parodie d’examen de passage pour exposer, comme les philosophes des Lumières sous forme de dialogue philosophique, une réflexion sur la condition humaine masculine. Nous avons l’impression de nous trouver dans la veine satirique voltairienne qui n’épargne ni la vanité des hommes, ni l’insuffisance des dieux.

Giraudoux voudrait bien tenir à l’écart ces dieux jugés trop envahissants. En effet, comme les autres auteurs du corpus, il revendique pour l’homme d’être fidèle à sa nature, ni ange, ni bête, homme seulement. Cette humble sagesse séculaire et mesurée est bien difficile à vivre, mais le bonheur est à ce prix. Le modèle à suivre n’est pas Amphitryon, mais Alcmène, femme moderne qui affirme son indépendance à l’égard du Ciel. Elle refuse les illusions du rêve pour s’ancrer dans son humanité. Elle refuse en particulier de devenir immortelle pour se contenter d’un bonheur conjugal fugace mais bien réel, si appréciable dans sa fragilité. En ce sens, elle refuse la tragédie dont Giraudoux écrivait qu’elle était « l’affirmation d’un lien horrible entre l’humanité et un destin plus grand que le destin humain : c’est l’homme arraché à sa position de quadrupède par une laisse qui le retient debout, mais dont il sait toute la tyrannie et dont il ignore la volonté ». Alors que dans le ciel européen commençaient à s’accumuler les nuages, Giraudoux voulait encore croire, pour le bonheur de l’humanité, que la Guerre de Troie n’aurait pas lieu.


1 L’immortalité est suggérée plus haut, dans la partie hors analyse, sous la forme de cette « peau d’enfant » qui refuse de vieillir sous les assauts de la vie terrestre. 
2 Alcmène en représentera la part féminine opposée. Giraudoux fera chez elle l’éloge de la fidélité. 

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Conseils de lecture

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