Bac français 2008, séries technologiques

Corrigé de la dissertation

Objet d’étude : le roman et ses personnages : visions de l’homme et du monde

 Lire le sujet

En conclusion du roman de Guy de Maupassant, Une Vie, Rosalie déclare : « La vie, voyez-vous, ça n’est jamais si bon ni si mauvais qu’on croit ».
Pensez-vous qu’un roman doit ouvrir les yeux du lecteur sur la vie ou bien au contraire permettre d’échapper à la réalité ?
Vous présenterez votre argumentation en prenant appui sur les extraits proposés et sur les œuvres que vous avez pu étudier ou lire.

Remarques préliminaires
Ce corrigé a été rédigé par Jean-Luc.

Le sujet n’était pas difficile, mais il importait de bien le relier aux textes du corpus pour éviter les dangers du hors-piste. Si une lecture rapide pouvait orienter vers le couple illusion/réalité, il fallait cerner un peu mieux la première notion, non seulement comme le caractère illusoire de la fiction romanesque, mais aussi comme celui de la déception qui suit infailliblement un rêve, un projet qui ne tient pas compte de la dure réalité. Cette orientation était d’ailleurs suggérée par la question préalable qui invitait à rechercher en quoi les textes illustraient le thème des « illusions perdues ». Elle était également reprise dans l’amorce du sujet lui-même : En conclusion du roman de Guy de Maupassant, Une Vie, Rosalie déclare : « La vie, voyez-vous, ça n’est jamais si bon ni si mauvais qu’on croit ».
La règle à retenir est qu’un sujet doit toujours être interprété dans son contexte.

Introduction

Pourquoi le genre romanesque connaît-il un si grand succès auprès des lecteurs ? Sans doute parce qu’il présente un aspect magique qui le rattache aux récits ayant bercé leur enfance. En effet il permet, à la convenance de chacun, de pénétrer dans des vies inconnues, dans des situations nouvelles et palpitantes au point que l’épithète romanesque désigne ces mondes très différents de nos ternes existences.
C’est pourquoi il est légitime de se demander si un roman doit ouvrir les yeux du lecteur sur la vie ou bien au contraire lui permettre d’échapper à la réalité.
Le roman doit-il être un vecteur d’évasion, de divertissement jusque dans son sens pascalien de plaisir futile qui nous éloigne de la contemplation de notre humanité ? ou doit-il se révéler un instrument didactique au service de leçons de vie ?
S’il est vrai que la plupart des lecteurs recherchent d’abord dans le roman une occasion d’éprouver d’intenses sensations, il n’en reste pas moins que les romanciers surtout à partir du XIXe siècle ont cherché à livrer une expérience plus conforme à la vie. Pourtant qu’il soit récit extraordinaire ou témoignage de la réalité, le vrai roman a toujours été une forme commode pour enseigner par l’attrait de la fiction.

I. La plupart des lecteurs recherchent d’abord dans le roman une occasion d’éprouver d’intenses sensations.

  • Les jeunes lecteurs en particulier, à l’orée de leur existence, sont fascinés par une vie qui les appellent ou qu’ils ressentent comme menaçante. Les voilà à l’âge inconfortable où ils sont souvent conduits à déformer la vie par le rêve ou par la peur. Certains, mus par un idéal enthousiaste, ambitionnent de se faire un nom. C’est le cas de Lucien de Rubempré qui a délaissé sa Charente natale pour aller chercher à Paris la gloire littéraire. Julien Sorel, dans Le Rouge et le Noir de Stendhal, porte au plus profond de lui le désir incoercible de conquérir une place dans la société à la manière de Napoléon Ier. D’autres sont en quête du bonheur, qui se confond souvent avec la recherche de l’âme sœur, quand ils ne s’étourdissent pas dans les plaisirs. Félix de Vandenesse se trompe entre ses conquêtes parisiennes de dandy à la mode, et sa passion idéalisée pour Madame de Mortsauf, la Tourangelle du Lys dans la vallée.
  • Il existe même des personnages comme Lucien qui constatent que la réalité dépasse leurs rêves secrets. « Cette soirée [au théâtre] fut remarquable par la répudiation secrète d’une grande quantité de ses idées sur la vie de province. » N’ayant pu imaginer la variété, le changement incessant de la mode, Lucien et sa protectrice sont irrémédiablement séduits par les apparences trompeuses de cette société superficielle. Les voilà prêts à abandonner la proie pour l’ombre parce que la réalité est devenue à son tour illusion !
  • Les lecteurs qui connaissent une vie terne se tournent volontiers vers des romans qui les dépaysent dans le temps ou dans l’espace. Rebutés par leur époque étouffante, ils s’évadent au moyen de romans historiques : à eux, le panache des Trois mousquetaires de Dumas, la noblesse du Hussard sur le toit de Giono ou les sortilèges de Carthage agitée par la guerre contre les mercenaires dans Salammbô de Flaubert. Ces aventures exotiques ou éloignées dans le temps combinées à des péripéties sentimentales font toujours recette si l’on en croit le succès de L’Abyssin ou de Rouge Brésil de Rufin. Leur caractéristique commune est de permettre l’évasion en sollicitant fortement l’imagination.
    Finalement, tant que le lecteur sait distinguer entre réalité et fiction, il n’y a pas de risque.

II. Les romanciers surtout à partir du XIXe siècle ont cherché à livrer une expérience plus conforme à la vie ordinaire.

  • Face à ces promesses de bonheur, ou à défaut de vie exaltante, les romanciers de la deuxième moitié du XIXe siècle ont livré leur désenchantement. En ce sens, le titre du roman de Balzac, les Illusions perdues, les caractérise à merveille. Ainsi Jeanne, le personnage principal d’Une Vie, est allée de déception en déception. Cette jeune aristocrate, tôt sortie du couvent, a épousé l’homme de son cœur. Mais, très vite, la vie commune lui révèle un homme peu délicat et avare. De plus elle découvre qu’il entretient des aventures extra-conjugales. De même elle va être déçue par ses propres enfants qui ne lui manifestent aucun attachement. Bouvard et Pécuchet ont cru trouver le bonheur dans une retraite normande, mais au bout de leur voyage, ils n’ont rencontré que la solitude et le morne ennui. Chacun, à sa manière, fait l’expérience que la réalité est à cent lieues de ses Grandes espérances (Great expectations), un roman de Dickens sur la désillusion par le réel.
  • Flaubert est allé plus loin dans la dénonciation des dangers mortifères de l’illusion romanesque. Emma, l’héroïne éponyme de Madame Bovary, meurt empoisonnée moins par l’arsenic d’Homais que par le poison de ses lectures romanesques sentimentales et sirupeuses. C’est bien dans les livres ramenés sous le manteau par la vieille fille servant au couvent que réside le venin : cette littérature enflamme les imaginations, trompe les jeunes esprits par son monde factice, et livre sans défense la jeune femme aux lâches séducteurs. De même ces ouvrages développent de manière irresponsable le désir de vivre au-dessus de sa condition si bien que le goût du luxe achève Emma, perdue dans ses rêves mensongers. Cet effacement de la réalité derrière l’illusion du rêve s’appelle désormais le bovarysme. Malheureusement ce danger sévit toujours.
  • Ainsi le réalisme conduit au pessimisme radical : l’existence est grise. La bêtise, le conformisme bourgeois sont tout puissants. La fin de Madame Bovary est exemplaire à ce sujet. On y voit que le tortueux, le sournois, le stupide Homais est récompensé par une décoration officielle, et qu’il règne en maître sur l’empire sanitaire d’Yonville. Lheureux, quant à lui, est béni des dieux par la prospérité de ses affaires. Dans un autre de ses romans, L’Éducation sentimentale, Flaubert nous peint avec Frédéric Moreau un héros velléitaire qui passe à côté des grands événements collectifs comme des moments forts de sa propre existence. Incapable de choisir, il rate tout, sans beaucoup de regret d’ailleurs. Une visite au lupanar en compagnie de son ami d’enfance reste ce qu’il a connu de meilleur. Quelle chute depuis l’apparition de sa madone, Madame Arnoux, qui avait fait naître en lui une passion idéalisée !
    Ainsi, de proche en proche, en raison de son pessimisme foncier et réducteur, le réalisme a permis l’avènement de l’anti-héros, un personnage banal qui se dilue dans la réalité.

III. Qu’il soit récit extraordinaire ou témoignage de la réalité, le vrai roman a toujours été une forme commode pour enseigner par l’attrait de la fiction.

  • Sans vouloir refaire l’histoire littéraire du genre romanesque, on peut noter dès le Moyen-âge, la coexistence des deux formes : les aventures merveilleuses du roman de chevalerie et la peinture de la réalité triviale dans les fabliaux. Au XVIe siècle, le Don Quichotte de Cervantès met à mal les illusions du récit de chevalerie, issu du merveilleux et de l’épopée, en lui opposant, en contrepoint, les vicissitudes du réel. Depuis, le roman a toujours oscillé entre les deux voies du récit extraordinaire ou de la peinture d’une réalité crue. Suivant les époques, telle ou telle forme a prédominé sans pour autant supplanter l’autre.
  • La voie réaliste a conduit au roman d’apprentissage. Ce terme désigne la sagesse toute relative que le héros (ou son créateur) entend tirer au bout de ses mésaventures. Au contact de la dure réalité, les illusions se dissipent, une expérience concrète réactualise à la baisse les exigences initiales. Le récit picaresque depuis le Lazarillo de Tormès ou le Simplicius Simplicissimus de Grimmelshausen se charge de déniaiser le lecteur. La vraie vie est un combat sans merci où seuls les plus malins parviennent à survivre.
    Candide de Voltaire raconte les tribulations d’un jeune homme qui croyait naïvement au bonheur avec Mlle Cunégonde. Ses errances dans l’Ancien et le Nouveau monde lui montrent que le mal est omniprésent, que l’homme est perverti par la cupidité, la bêtise, l’ignorance, le désir de puissance… Au terme de son parcours, il ne sombre pas dans le défaitisme, mais nous propose une leçon de sagesse frustrante dans ses ambitions limitées. Au bonheur sans nuage et sans effort du début, il a substitué une morale du travail résumée dans le fameux « il faut cultiver notre jardin ».
    Jeanne, l’héroïne d’Une Vie, se remémore douloureusement qu’elle a connu une existence bien différente de celle qu’elle espérait. Pourtant, comme par miracle, au contact de sa petite-fille abandonnée, elle redécouvre, grâce à son instinct maternel, que la vie mérite encore d’être servie contre tout désespoir.
  • Est-ce à dire pour autant que le récit extraordinaire ne saurait délivrer lui aussi une leçon ? Il ne prétend pas agir sur le lecteur de manière explicite en plaçant directement sous ses yeux un diptyque : produits de l’imagination d’un côté, aspérités du réel de l’autre, avec l’intention formelle de détromper celui qui les embrasse d’un même regard. Derrière ses inventions merveilleuses, il préfère un chemin de connaissance initiatique et symbolique, à la manière des contes et des mythes. Il prétend agir par mimétisme, imprégnation, laissant au lecteur le soin de découvrir tout seul la solution de l’énigme. Rabelais, dans Pantagruel et Gargantua, nous conte ses histoires de géants débonnaires, leurs aventures hautes en couleurs et en ripailles pour mieux nous livrer « la substantifique moelle » de ses leçons humanistes. Fénelon, chargé d’instruire le dauphin, lui propose Les Aventures de Télémaque afin que, par la force intrinsèque de l’épopée homérique, le futur roi acquière toutes les qualités et les vertus nécessaires à l’exercice du pouvoir. De nos jours, cette voie est encore empruntée dans une société façonnée par la puissance hégémonique de la science. Dans Le Baron perché, Italo Calvino nous conte les aventures philosophiques de Côme qui a choisi de prendre de la hauteur en vivant dans les arbres. De ce fait son regard sur la nature humaine est plus réfléchi, moins impulsif, pour tout dire plus humaniste. Observateur privilégié depuis ses perchoirs, apparaissant ou disparaissant au gré de ses humeurs ou de ses envies, il vit tous les conflits de son temps mais de manière non partisane, faisant sienne la vertu souveraine du siècle des Lumières, la raison. Il est le révélateur des êtres désarçonnés par son non-conformisme : devant son regard perspicace et espionnant, les masques tombent bien vite. Il met en lumière des collusions, des réseaux d’intérêt cachés, perce le secret d’événements mystérieux pour les autres humains. Du haut des arbres, la vie humaine devient une comédie parfois amusante, mais le plus souvent grinçante.
    Qu’il s’agisse de détromper par des récits réalistes ou de former par des histoires merveilleuses, la finalité est semblable : d’abord plaire, séduire, pour ensuite instruire. L’auteur choisit en fonction de sa sensibilité ou des goûts de son époque pour nous faire partager sa conception de l’existence.

Conclusion

Ainsi devons-nous reconnaître que nos goûts de lecteur nous portent spontanément vers le roman comme occasion de vivre d’autres existences par procuration. Les auteurs réalistes, surtout à partir du XIXe siècle, nous ont utilement rappelé qu’il ne fallait pas confondre illusion et réalité, avant de s’enfoncer dans un pessimisme désespérant. Heureusement qu’ils n’ont pas réussi à éradiquer la voie du récit extraordinaire ! Ce dernier, selon sa manière symbolique, parallèlement au puissant témoignage de la réalité, peut contribuer lui aussi à ce que le vrai roman soit une forme commode pour enseigner un art de vivre par l’attrait de la fiction.
Pourquoi le roman devrait-il « ouvrir les yeux du lecteur sur la vie » ? C’est au lecteur à choisir en fonction de ses besoins. Le récit romanesque véritable présente cette fonction irremplaçable qui nous permet d’entrer plus avant dans la connaissance intuitive de notre nature humaine par l’identification à des personnages fictifs. Nous sommes alors placés face à deux logiques : celle de la fuite ou celle de l’affrontement ; celle des aspirations irresponsables mais nécessaires ou celle de la difficulté à vivre avec autrui ; celle de l’idéalisation et du rêve ou celle de l’action limitée. Il apparaît que la question initiale en cachait une autre : le roman est-il une forme convenable pour nous aider à construire notre bonheur personnel ? La réponse est paradoxale : et s’il fallait échapper un moment à la réalité pour mieux l’affronter ?

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