Louis Aragon, Le Mentir-vrai (1980)

Étude du discours rapporté

« Les bons voisins »

La police de Vichy s’est introduite chez le narrateur et sa femme, Pauline, soupçonnés de résistance. Ils interrogent le couple qui ne s’accorde pas sur le nom d’une relation…

Louis Aragon 1   J’ai eu le malheur de dire que l’ami de Mme Janeau était blond et que celui-là était brun… Quand on commence à discuter de la couleur des cheveux… Le gros s’intéressait à notre dispute : « Là, là, disait-il, mettez-vous d’accord. » Moi, ça me flanquait hors de moi. Qu’est-ce que ça pouvait lui faire que ce fût l’ami de la Janeau ou bien… « Vous bilez pas, qu’il me disait, c’est mes oignons. » Et il se tripotait le Borsalino Chapeau de feutre.. Ceux qui encombraient la pièce à ne rien faire avaient l’air d’un jeu de quilles. Cette chaleur.
2   À la fin, je le lui dis : quand on est chez des gens, on enlève son chapeau. Ça suffit déjà de tout mettre en l’air. Pauline criait. Ses taies d’oreiller qu’il lui dépliait maintenant. Sûr qu’il faudrait tout donner à laver, après leurs pattes sales… Le maigriot siffla d’un air menaçant : « La grosse, dit-il, et j’en fus pour mon geste de protestation, tâchez à voir d’être polie ! » Un comble.


Louis Aragon (1897-1982), le Mentir-vrai (1980)
Discours direct
Discours indirect
Discours indirect libre

Étude du discours rapporté : les formes de la citation

1. Discours direct (discours citant et discours cité autonomes)

L’incise « qu’il me disait » permet l’insertion du discours direct. Le niveau de langue du discours est populaire. « Qu’ » (antécédent : « vous bilez pas ») permet d’éviter l’inversion (= « me disait-il ») et c’est une structure plus facile à manier.
Il s’agit d’un texte très coloré en ce sens qu’il y a un réel marquage au niveau du lexique et de la syntaxe. Les deux policiers sont réduits aux termes « le gros » / « le maigriot » et les métaphores « leurs pattes sales » et « c’est mes oignons » donnent de la couleur et du pittoresque « Qui dépeint bien les objets et les êtres, qui exprime les choses d’une manière concrète, imagée ; qui a de la couleur, du mouvement, du piquant. » (Grand Robert de la langue française) au texte.

2. Discours indirect (subordination du discours cité au discours citant)

  • « dire que l’ami de Mme Janeau était blond et que celui-là était brun… »

3. Discours indirect libre (superposition discours citant et discours cité) → polyphonie

  • Fin du § 1 : le policier répond à l’objection du narrateur (temps de l’imparfait).
  • Milieu du § 2 (après « Pauline criait ») : le narrateur parle avec les mots de Pauline.
Remarque

Dans « À la fin, je le lui dis », « le » est problématique car il est redondant. Il a une valeur cataphorique1 en annonçant le contenu des propos qui sont tenus par la suite. Ce pronom suggère l’anaphorisation d’un contenu qui n’a pas encore été exprimé : le narrateur avait déjà remarqué que le policier n’avait pas enlevé son chapeau, il s’agit d’une réaction à retardement.

En résumé :
  • Dans cet extrait, tous les modes de la citation sont utilisés ;
  • Un texte coloré ;
  • Une tonalité un peu burlesque : il y a un décalage entre la gravité de la situation et le traitement des propos, d’où un effet comique.

1 « Un terme qui trouve son référent dans la suite du discours est qualifié de cataphorique. » (L’énonciation en linguistique)

Conseils de lecture

Aragon, Le Mentir-vrai
Louis Aragon, Le Mentir-vrai

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