Voltaire, Histoire des voyages de Scarmentado écrite par lui-même (1756)

Commentaire composé d’un extrait

Voltaire La cour était à Séville, les galions étaient arrivés, tout respirait l’abondance et la joie dans la plus belle saison de l’année. Je vis au bout d’une allée d’orangers et de citronniers une espèce de lice immense entourée de gradins couverts d’étoffes précieuses. Le roi, la reine, les infants, les infantes, étaient sous un dais superbe. Vis-à-vis de cette auguste famille était un autre trône, mais plus élevé. Je dis à un de mes compagnons de voyage : « À moins que ce trône ne soit réservé pour Dieu, je ne vois pas à quoi il peut servir. » Ces indiscrètes paroles furent entendues d’un grave Espagnol, et me coûtèrent cher. Cependant je m’imaginais que nous allions voir quelque carrousel ou quelque fête de taureaux, lorsque le grand inquisiteur parut sur ce trône d’où il bénit le roi et le peuple.

Ensuite vint une armée de moines défilant deux à deux, blancs, noirs, gris, chaussés, déchaussés, avec barbe, sans barbe, avec capuchon pointu, et sans capuchon ; puis marchait le bourreau ; puis on voyait au milieu des alguazils et des grands environ quarante personnes couvertes de sacs sur lesquels on avait peint des diables et des flammes. C’étaient des juifs qui n’avaient pas voulu renoncer absolument à Moïse, c’étaient des chrétiens qui avaient épousé leurs commères, ou qui n’avaient pas adoré Notre-Dame d’Atocha ; ou qui n’avaient pas voulu se défaire de leur argent comptant en faveur des frères hiéronymites. On chanta dévotement de très belles prières, après quoi on brûla à petit feu tous les coupables ; de quoi toute la famille royale parut extrêmement édifiée.

Le soir, dans le temps que j’allais me mettre au lit, arrivèrent chez moi deux familiers de l’Inquisition avec la sainte Hermandad : ils m’embrassèrent tendrement, et me menèrent, sans me dire un seul mot, dans un cachot très frais, meublé d’un lit de natte et d’un beau crucifix. Je restai là six semaines, au bout desquelles le révérend père inquisiteur m’envoya prier de venir lui parler : il me serra quelque temps entre ses bras, avec une affection toute paternelle ; il me dit qu’il était sincèrement affligé d’avoir appris que je fusse si mal logé ; mais que tous les appartements de la maison étaient remplis, et qu’une autre fois il espérait que je serais plus à mon aise. Ensuite il me demanda cordialement si je ne savais pas pourquoi j’étais là. Je dis au révérend père que c’était apparemment pour mes péchés. « Eh bien, mon cher enfant, pour quel péché ? parlez-moi avec confiance. » J’eus beau imaginer, je ne devinai point ; il me mit charitablement sur les voies.

Ce commentaire a été rédigé par Marcel.

Introduction

Voltaire, philosophe du XVIIIe siècle ayant appartenu au mouvement des Lumières, s’est toujours intéressé à critiquer les préjugés, à combattre l’intolérance, le fanatisme et les dogmes. Dans cet extrait des Histoire des voyages de Scarmentado (1756), l’auteur met en scène un jeune voyageur qui traverse le monde et qui arrive en Espagne. Scarmentado se trouve plongé au cœur d’un épisode terrible : un autodafé prononcé par un tribunal de l’Inquisition. Dans notre étude, nous nous attacherons à montrer comment Voltaire, tout en jouant de la fiction romanesque et pittoresque (premier axe), nous livre sur le mode ironique (deuxième axe) une critique amère de ses cibles préférées (dernier axe).

Développement

Premier axe : une scène pittoresque

Voltaire dépayse son lecteur en multipliant les scènes pittoresques, les touches de couleur locale, les éléments documentaires (annonce des arguments de l’axe).
Le cadre exotique de cette aventure tient d’abord à quelques éléments proprement espagnols : les « alguazils », des officiers de police, la « Sainte Hermandad », police secrète de l’Inquisition, les orangers, les citronniers, sont autant de termes qui ont une couleur auditive qui parle d’un ailleurs. L’organisation de la procession est très fidèle à la réalité historique de ce genre de cérémonie : cortège de moines, bourreau, police, condamnés. Les tenues des condamnés sont ici « des sacs » qui sont tout à fait conformes aux gravures dont on peut disposer, peints avec « des diables et flammes ». Les précisions sur les condamnés et le motif de leur condamnation s’inspirent  des pratiques de l’époque. L’Espagne comptait un nombre important de juifs et le roi Philippe II intensifia la répression contre eux. Voltaire fait œuvre de témoin. Ses descriptions vont à l’essentiel, sans détails inutiles mais avec une grande précision : « allée d’orangers et de citronniers, une espèce de lice immense entourée de gradins couverts d’étoffes précieuses ». Après avoir dressé le cadre de l’autodafé, Scarmentado en décrit les acteurs. On trouve la même précision pour décrire le cachot « meublé d’un lit de natte et d’un beau crucifix » ou pour désigner l’attitude des inquisiteurs : « Ils m’embrassèrent ». Scarmentado décrit le cortège selon son point de vue à l’époque des faits. La focalisation interne (l’étude des points de vue est essentielle) donne à voir la scène à travers son regard et nous sommes, avec lui, placés dans la foule. Le nombre des moines est à la fois traduit par « armée » mais aussi par l’énumération des différents habits hétéroclites dans une suite de juxtapositions : « blancs, noirs, gris, chaussés, déchaussés, avec barbe… »
Transition : Le conteur se sert de ces péripéties, de cette couleur locale pour nous mettre au cœur de l’action, et le philosophe pour nous donner des leçons de sagesse à travers le miroir déformant de l’ironie.

Deuxième axe : l’ironie

Parler avec légèreté de ce qui est grave, dire le contraire de  ce qu’on pense pour faire comprendre son véritable point de vue, voilà la marque de l’ironie voltairienne, arme efficace qui utilise l’art  du détour.
Scarmentado examine en spectateur curieux et candide la diversité des usages et des croyances des hommes. Il les enregistre ici, même les plus horribles, avec une impassibilité étonnante sans faire de réflexion sur ce qu’il voit : « je m’imaginais que nous allions voir quelque carrousel ou quelque fête de taureaux ». Au détour d’une phrase, cependant, il se laisse aller à un commentaire qui, sans en avoir l’air, fait tomber les masques. Les détails contradictoires qui décrivent les moines laissent voir un défilé de pantins mécaniques et cocasses. Avec une naïveté exemplaire, Scarmentado ne réagit pas devant l’horreur des supplices auxquels il assiste ou aux menaces qui pèsent sur lui. Avec une candeur qui témoigne de son manque d’expérience face aux travers des hommes, il exprime à contretemps des considérations positives là où elles sont déplacées : les « belles prières » et le « dévotement » ont du mal à cohabiter avec le raffinement des tortures puisque les suppliciés sont « brulés à petit feu ». De plus, il ne trouve rien à redire à son « cachot très frais » avec un « beau crucifix ». Son emprisonnement dans les geôles de l’Inquisition n’est mentionné que par une formule ironiquement  laconique : « Je restai là six semaines ». On peut pourtant aisément imaginer que ses six semaines ont été terribles. Cachot et prison deviennent par antiphrase « des appartements » dans lesquels Scarmentado est simplement mal logé. Ainsi notre voyageur dans son innocence nous en donne-t-il une image caricaturale : ses représentants se comportent avec une politesse doucereuse : on l’« envoya prier », « tendrement ». Une fois encore on pourra noter le contre-emploi ironique de l’adverbe « sincèrement ». Le comble de l’ironie est atteint lorsque le père inquisiteur dit à son prisonnier : « qu’une autre fois il espérait que je serais plus à mon aise ». Cette innocence feinte ou réelle permet à Voltaire de mettre en place un décalage propice à la réflexion.
Transition : L’ironie, installant un monde qui a la tête en bas, propose du même coup un monde sens dessus dessous favorable à une analyse critique.

Troisième axe : les cibles de Voltaire

Dans ce texte, Voltaire aborde quelques-uns des grands thèmes du combat philosophique propre aux Lumières à savoir la lutte contre toutes les formes d’intolérance et contre la tyrannie des dogmes.
Dans cet épisode, l’Inquisition est la cible principale de Voltaire. Partout où passe Scarmentado, sa liberté et son libre-arbitre sont contrecarrés par des autorités religieuses intolérantes et répressives. Le fanatisme, les préjugés, le pouvoir de la monarchie, les superstitions mènent le monde que traverse Scarmentado. Les hommes intolérants ne supportent pas la différence. Les victimes sont des juifs ou des chrétiens, c’est dire si l’Inquisition frappe dans tous les sens ; personne ne peut donc se penser à l’abri. Les actes répréhensibles qui sont énoncés figurent la dénivellation incroyable entre le prétendu crime et la terrifiante sanction : on peut perdre la vie dans d’effroyables souffrances pour ne pas avoir « adoré Notre-Dame d’Atocha ». L’anticléricalisme de Voltaire transparaît dans la description satirique de  « armée de moines » qui précède les condamnés ou dans le comportement sournois des inquisiteurs : c’est pour avoir été dénoncé par « un grave Espagnol » que Scarmentado se retrouve au cachot mais on ne lui dira rien des raisons de son arrestation. En effet, des hommes le « menèrent sans (lui) dire un seul mot, dans un cachot très frais ». Ce silence des bourreaux est une marque de leur cruel pouvoir.
Ce cancer de la cruauté touche tout le monde : de la famille royale « extrêmement édifiée » par le supplice, au peuple qui se presse au spectacle et chante « dévotement de belles prières ». Ainsi du sommet de l’échelle à sa base, il semble que le rejet de l’autre soit parfaitement bien partagé. Les cibles de Voltaire sont les hommes dans leur majorité. Cette manière d’universalisation du propos est rendue par le jeu des répétitions du présentatif  « c’étaient des juifs qui n’avaient pas voulu renoncer absolument à Moïse, c’étaient des chrétiens qui avaient épousé leurs commères », doublé par la répétition du pronom indéfini « on chanta […] on brûla ». Le patriarche de Ferney (périphrase de l’auteur) nous livre ici une œuvre moraliste autant que philosophique : l’homme peut être cruel, excessif, hypocrite, vaniteux et superstitieux. Rares sont ceux qui font preuve de raison.

Conclusion

Cet extrait, documentaire exotique et pittoresque à l’ironie amère, propose un réquisitoire sévère contre les travers des hommes. Le conte philosophique, arme de combat paradoxale qui réunit la fiction fantaisiste et la réflexion rigoureuse, s’exprime parfaitement ici : nous avons une démonstration intellectuelle sérieuse qui sert la cause voltairienne au service de la tolérance. Histoire des voyages de Scarmentado écrite par lui-même de Voltaire sera le prélude à l’histoire de Candide.

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Le conte philosophique voltairien
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