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Arthur Rimbaud (1854-1891)

Poésies (1868-1870), « À la musique »

« À la musique »
Place de la gare, à Charleville

Rimbaud 1   Sur la place taillée en mesquines pelouses,
Square où tout est correct, les arbres et les fleurs,
Tous les bourgeois poussifs qu'étranglent les chaleurs
Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses.

5   — L'orchestre militaire, au milieu du jardin,
Balance ses schakos coiffure militaire rigide
et à visière
dans la Valse des fifres :
— Autour, aux premiers rangs, parade le gandin jeune homme élégant, dandy
(connotation péjorative)
;
Le notaire pend à ses breloques à chiffres1;

Des rentiers à lorgnons soulignent tous les couacs :
10   Les gros bureaux employés de
bureau,
bureaucrates
bouffis traînent leurs grosses dames
Auprès desquelles vont, officieux cornacs personne chargée de soigner et de conduire
les éléphants qui servent
aux travaux agricoles ou forestiers
et aux transports
,
Celles dont les volants ont des airs de réclames ;

Sur les bancs verts, des clubs d'épiciers retraités
Qui tisonnent le sable avec leur canne à pomme,
15   Fort sérieusement discutent les traités économiques et politiques,
Puis prisent en argent, et reprennent : « En somme !... »

Épatant sur son banc les rondeurs de ses reins,
Un bourgeois à boutons clairs, bedaine flamande,
Savoure son onnaing pipe de luxe d'où le tabac par brins
20   Déborde — vous savez, c'est de la contrebande — ;

Le long des gazons verts ricanent les voyous ;
Et rendus amoureux par le chant des trombones,
Très naïfs, et fumant des roses, les pioupious jeunes soldats
Caressent les bébés pour enjôler les bonnes...

25   — Moi, je suis, débraillé comme un étudiant,
Sous les marronniers verts les alertes fillettes :
Elles le savent bien ; et tournent en riant,
Vers moi, leurs yeux tout pleins de choses indiscrètes.

Je ne dit pas un mot : je regarde toujours
30   La chair de leurs cous blancs brodés de mèches folles :
Je suis, sous le corsage et les frêles atours,
Le dos divin après la courbe des épaules.

J'ai bientôt déniché la bottine, le bas...
— Je reconstruis les corps, brûlé de belles fièvres.
35   Elles me trouvent drôle et se parlent tout bas...
— Et mes désirs brutaux s'accrochent à leurs lèvres...

 

Quelques pistes pour l'étude du poème...

livres


Rimbaud, Poésies complètes Poésies de Rimbaud
Rimbaud, Poésies complètes, Le Livre de Poche.
Dominique Combe commente Poésies, Une saison en enfer, Illuminations d'Arthur Rimbaud, « foliothèque », Gallimard, 2004.