Gérard de Nerval (1808-1855), Les Filles du feu (1854)

Étude du pittoresque

Que signifie « pittoresque » ?

  1. Qui est digne d’être peint, attire l’attention, charme ou amuse par un aspect original.
  2. Qui dépeint bien, d’une manière colorée, imagée, piquante.
  3. (Nom masculin) Caractère pittoresque, expressif.

Le Petit Robert de la langue française, édition 2009.
→ Lire également la définition proposée par le TLFi.

Une écriture expressive, insolite et fantaisiste

L’abondance et la précision des détails

  • Dans « Angélique », le narrateur inclut une note extraite d’un catalogue (1451).
  • Des détails destinés à amuser le lecteur : « On m’a demandé ensuite 3 fr. 20 centimes pour les frais de vente », « […] (parce qu’il faut toujours donner leurs titres aux personnes) » (Angélique, 114). Dans « Sylvie », lorsque le narrateur rend visite à la tante de Sylvie (à Othys) : « C’est mon amoureux ! […] la tante […] dit : "Il est gentil… C’est donc un blond !… — Il a de jolis cheveux fins, dit Sylvie […]" » (186).
    → Des détails pittoresques qui divertissent le lecteur.

Le pittoresque des personnages

NervalNerval envisage de faire une peinture des mœurs : « Puisqu’il nous est défendu de faire du roman historique, nous sommes forcés de servir la sauce sur un autre plat que le poisson ; — c’est-à-dire les descriptions locales, le sentiment de l’époque, l’analyse des caractères […]. » (Angélique, 7e lettre) → Les personnages sont souvent naïfs et le narrateur lui-même s’en amuse. (Lire les pages 125-127 lorsque La Corbinière et Angélique quittent Verneuil ou encore lorsque, en fuite, les deux amoureux voient Rome et qu’Angélique dit : « Ainsi, […] je partis sans voir le pape… ».) Le narrateur parle de cette naïveté dans la neuvième lettre (140), évoquant les observations écrites annexées au dossier manuscrit d’Angélique : « Elles n’ont pas la même grâce que le récit d’Angélique de Longueval, mais elles ont aussi la marque d’une honnête naïveté. » → Un style fantaisiste, pittoresque, coloré.

L’aspect pictural du texte

L’abondance de termes désignant des couleurs, renvoyant à des images

Des détails imagés et colorés dans la 6e lettre d’« Angélique » (116) : « J’ai passé par les paysages les plus beaux […]. La teinte rougeâtre des chênes […] sur le vert foncé des gazons, les troncs blancs […]. » Certaines couleurs reviennent très souvent : « […] ces tours des Romains […] [présentent une] éternelle verdure […] » et « en Orient, les bois sont toujours verts. » (10e lettre) Dans cette même lettre, le narrateur observe les forêts : « leurs masses rougeâtres sur le vert foncé des prairies. » (148) Cela dit, d’autres couleurs primaires sont également présentes : « sur les coteaux bleuâtres » (186), « les voûtes peintes d’un bleu tendre » et « les costumes […] variés […] par les couleurs de l’azur » (190). Dans « Octavie », ces couleurs réapparaissent : « Château-Vert », « baie azurée » et « l’eau verte » (284). → Ces couleurs s’insèrent dans des descriptions très nombreuses (pittoresque).

De véritables tableaux

  • [Cf. étymologie de pittoresque : pittore] Certaines descriptions sont de véritables "tableaux de maîtres" : « le tombeau de Rousseau […] se reflète dans les eaux dormantes de l’étang, et les brouillards, se dissolvant en laissant reparaître le miroir azuré des lacs […] » (Angélique) ou encore « les eaux calmes de l’étang », « reflets du ciel sur les ombrages et sur les eaux » (Sylvie, 181-183). Comme pour les couleurs, certains paysages reviennent très souvent : il s’agit bien de décors "dignes d’être peints" ; verdures, lacs, reflets, châteaux et ruines forment des décors oniriques. D’ailleurs, le narrateur évoque ce caractère pittoresque : « En ce moment, […] nous apercevons des tableaux dignes des grands maîtres flamands. » (Angélique, 115) et « les peupliers, effeuillés, accompagnent encore d’une manière pittoresque [la tombe de Rousseau]. » (158) Dans « Angélique » et dans « Sylvie », le tableau L’Embarquement pour Cythère (Watteau) est mentionné plusieurs fois (115 in Angélique et 180-181 in Sylvie). Le chapitre IV de « Sylvie » est intitulé « Un voyage à Cythère ».
    → Un narrateur inspiré par de nombreux tableaux pour construire son récit. [Naturalisme]
  • Des portraits imagés. Exemple dans « Sylvie » : « Tout en elle avait gagné : le charme de ses yeux noirs […], sous l’orbite arquée de ses sourcils, son sourire, éclairant tout à coup des traits réguliers et placides, avait quelque chose d’athénien. J’admirais cette physionomie de l’art antique […]. » (183)
  • → Dans l’Introduction aux Filles du feu, J. Bony écrit : « Nature et art tendent à se confondre […]. » (35)

Pittoresque et souvenirs

Tableaux et souvenirs d’enfance

Les tableaux évoquent des souvenirs d’enfance : « […] les Bucquoy, — dont le nom a toujours résonné dans mon esprit comme un souvenir d’enfance. » (Angélique, 113), « […] j’ai entendu chanter dans ma jeunesse. […] voici encore les détails dont je me souviens […]. » (Angélique, 7e lettre). Bien souvent, ce sont les chansons, les jeunes filles ou encore les paysages qui invitent le narrateur à se replonger dans le passé : « […] j’ai remarqué un groupe de petites filles […]. Elles chantaient […] » et « Encore un air avec lequel j’ai été bercé. Les souvenirs d’enfance se ravivent quand on a atteint la moitié de la vie. » (Angélique, 6e lettre). → C’est la succession de tableaux qui inspire au narrateur le souvenir ; le pittoresque est à la source des souvenirs.

Le sens du pittoresque

  • Les descriptions pittoresques représentent généralement le passé du narrateur ; le pittoresque est le symbole d’une certaine nostalgie du passé. Autrement dit, la présence de tableaux est un refus, une négation du temps qui passe. Le narrateur perpétue le passé en décrivant une image du temps arrêté où l’idée de durée n’existe pas : l’œuvre picturale fige le temps.
  • Le narrateur tend à idéaliser le passé. Dans l’Introduction aux Filles du feu, J. Bony écrit d’ailleurs, parlant de « Sylvie » : « "Sylvie" n’est pas une œuvre sur la dégradation que le temps apporte inélucatblement aux êtres et aux choses, ou plutôt "Sylvie" n’est pas que cela ; c’est aussi une mise en évidence des déformations embellissantes que la mémoire apporte au souvenir. » (40) → C’est le pittoresque qui permet cette idéalisation.
  • La poésie des ruines : « Sylvie » est riche de paysages du Valois où de nombreux monuments, souvent en ruines, sont présentés. L’évocation des ruines témoigne d’un goût pour le passé (c’est d’ailleurs un aspect du romantisme) et relève également de l’idée de la fuite du temps et du sentiment du bonheur manqué.
  • La dimension onirique du texte : le rêve nourrit l’inspiration du narrateur, lequel recrée le présent par le rêve et fixe le passé dans le présent narratorial. → Le pittoresque permet le rêve. Dans sa Préface à Alexandre Dumas, Gérard de Nerval écrit : « […] je me suis à traduire tous mes rêves, […] j’ai frémi des vaines apparitions de mon sommeil. » (82). Le pittoresque fait accéder le narrateur au rêve : après une description colorée d’un paysage, le narrateur dit : « […] tout cela m’avait porté à la rêverie. » (116). De même, dans « Octavie », la vue de monuments permet la comparaison au rêve : « Le dôme de St-Pierre, le Vatican, le Colisée m’apparurent ainsi qu’un rêve. » (249). Dans « Sylvie », la description peut être à la fois précise et vague, comme lorsqu’on se rappelle un rêve.
    → Lire la page « Gérard de Nerval, "Sylvie", Songe et réalité » sur le site Magister.

Si un écrivain aux antipodes des claires et faciles aquarelles a cherché à se définir laborieusement à lui-même, à saisir, à éclairer des nuances troubles, des lois profondes de l’âme humaine, c’est Gérard de Nerval dans Sylvie. Cette histoire, […], c’est le rêve d’un rêve. […] Gérard a trouvé le moyen de ne faire que peindre et de donner à son tableau les couleurs de son rêve.


Proust, Contre Sainte-Beuve.


1 Les numéros de pages mentionnés entre parenthèses correspondent à l’édition Flammarion.

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