Marivaux (1688-1763), Les Fausses Confidences (1737)

Une étude de Jean-Luc.

Marivaux Les Fausses Confidences ne connurent pas un franc succès lors de leur création. Les Comédiens Italiens la jouèrent sous le titre de la Fausse Confidence, le 16 mars 1737. Les critiques lui reprochèrent alors d’être encore une Surprise de l’amour, pièce produite quinze ans plus tôt. L’interprétation des Italiens expliqua aussi l’échec de la comédie.
La Fausse Confidence fut reprise en juillet 1738 sous le titre définitif des Fausses Confidences. Le public cette fois l’apprécia. Elle n’allait plus quitter la scène de l’Hôtel de Bourgogne.
Pendant la Révolution, les Comédiens Français l’inscrivirent à leur répertoire. Les Fausses Confidences ne quittèrent plus la Comédie-Française. Le rôle d’Araminte devint un tremplin pour les grandes comédiennes.
La pièce est aujourd’hui considérée comme un chef-d’œuvre de Marivaux, à égalité avec le Jeu de l’amour et du hasard. Marivaux s’y est inspiré du Chien du jardinier de Lope de Vega. De même il a repris plusieurs procédés ou situations de ses précédentes comédies comme la Surprise de l’amour et le Jeu de l’amour et du hasard, il a utilisé notamment la thématique du déguisement qu’il renouvelle par les quiproquos non démentis et l’exploitation manipulatrice des malentendus.
Ce qui frappe aujourd’hui dans ces Fausses Confidences, c’est son éloignement du marivaudage « sucré » dans l’étude d’un milieu où l’argent prévaut sur l’amour. Marivaux y a repris le réalisme trivial de son roman le Paysan parvenu. Le thème très moderne de la manipulation, que le grand acteur Jouvet qualifiait de « spectacle éprouvant pour la dignité humaine », ouvrait la voie au pessimisme noir qui, cent cinquante ans plus tard, ricana dans les Corbeaux d’Henri Becque.

Résumé de la pièce

Acte 1

Scène 1

Dorante, neveu de Monsieur Rémy, un procureur, est venu rendre visite à Araminte, jeune veuve.

Scène 2

Amoureux de cette riche veuve, il a imaginé un plan pour la séduire. Il est proposé par son oncle comme intendant chez elle. Il dispose en outre d’un allié dans la place en la personne de Dubois, un ancien valet qui sert maintenant dans la maison. Dorante est ruiné, il a peur d’échouer tandis que Dubois, qui a gardé beaucoup d’affection pour son ancien maître, est certain de mener à bien l’affaire.

Scène 3

Mais l’oncle Rémy envisage de marier Dorante avec Mlle Marton, la suivante d’Araminte.

Scène 4

Sans tarder, lui qui considère le mariage d’abord comme une bonne affaire, entreprend les deux jeunes gens pour les fiancer sur le champ. Dorante est embarrassé tandis que Mlle Marton s’en tire avec plus d’habileté et d’enjouement.

Scène 5

Mlle Marton restée seule avec Dorante doute de la sincérité des sentiments du jeune homme. Dorante, pour s’immiscer dans les bonnes grâces de la demoiselle de compagnie, doit à contre-cœur l’assurer de son affection.

Scène 6

Araminte est immédiatement séduite par son futur intendant, mais a peur de faire jaser si elle l’engage. Mlle Marton plaide pour Dorante qui ne la laisse pas indifférente elle aussi.

Scène 7

Araminte engage Dorante bien qu’un ami lui ait proposé un autre intendant. Le jeune homme affirme ne pas déchoir en se mettant au service de la jeune veuve. Araminte affirme noblement que la fortune ne vient pas toujours récompenser la qualité des personnes. Elle décide avec sa suivante d’affecter Arlequin au service de son nouvel employé.

Scène 8

Arlequin feint de ne pas comprendre sa nouvelle situation et il faut beaucoup d’effort aux deux femmes pour la lui faire admettre. C’est un valet de comédie roué qui se comporte en faux naïf.

Scène 9

Arlequin entend profiter de la situation pour extorquer un second salaire à son nouveau maître.

Scène 10

Arrive Mme Argan, la mère d’Araminte, qui intrigue pour que sa fille épouse le comte Dorimont, homme fortuné et puissant. Il se trouve que le comte connaît un différend avec la jeune veuve au sujet d’une terre de grande valeur. Mme Argan, femme qui rêve d’ascension sociale, a pris fait et cause pour le comte. Elle voudrait que le nouvel intendant fasse croire à sa maîtresse d’avoir à renoncer à un éventuel procès par suite de l’insuffisance de ses droits.

Scène 11

Dorante entend résister à la mère possessive et sollicite l’aide de Marton qui lui oppose deux bonnes raisons : le comte la récompenserait de mille écus si le mariage se réalisait, somme qu’elle partagerait aussitôt avec le bel intendant que M. Rémy lui destine.

Scène 12

Araminte entre tout de suite dans le vif du sujet : elle confie à son intendant, sous le sceau du secret, la volonté de sa mère Argante de lui faire épouser le comte Dorimont. C’est l’occasion pour Dorante de faire part à la jeune veuve de la tentative de subornation dont il a été l’objet. Cette fidélité lui vaut en retour la confiance et la sympathie de son employeur.

Scène 13

Dubois qui entre en scène feint de ne pas reconnaître Dorante. Il est chargé de communiquer une information à sa maîtresse seule.

Scène 14

Dubois vient se livrer à sa première fausse confidence d’entremetteur. Il demande à quitter son service. Il a reconnu son ancien maître et confie, lui aussi sous le sceau du secret, que Dorante est devenu amoureux fou d’Araminte. Il a été conduit à changer d’employeur en raison de cette folie. Tout en critiquant son ancien maître, il en dresse un portrait flatteur, puis indirectement déclare la passion cachée de Dorante si bien que la jeune veuve, désireuse de secourir le malade et sans doute secrètement honorée de cet hommage, décide de conserver son intendant et son ancien valet.

Scène 15

Dorante revenu, Araminte, déstabilisée par cette confidence, est reprise par ses doutes. Elle a peur de manquer de parole au comte Dorimont, ne sait si elle doit plaider contre l’homme qu’elle va peut-être épouser. Confrontée à la peine de Dorante et à ses propres contradictions relevées par son intendant, elle se résout à revenir à ses premières intentions.

Scène 16

Dubois et Dorante échangent leurs informations. Le premier rassure le second et s’apprête à éloigner Marton de Dorante.

Scène 17

Dubois se livre à sa deuxième fausse confidence en révélant à Marton que Dorante veut séduire Araminte.

Acte 2

Scène 1

Dorante et Araminte se testent de manière feutrée. Le premier conseille de plaider contre le comte, la seconde tente de savoir si Dorante ne le propose pas par antipathie. Araminte assure son intendant qu’elle lui trouvera une bonne place si elle se marie. De son côté, Dorante feint d’éloigner Dubois sous prétexte que cet ancien valet aurait pu dire du mal de lui.

Scène 2

M. Rémy vient demander à son neveu de quitter le service d’Araminte : une belle jeune femme brune richement dotée serait prête à épouser Dorante. Le nouvel intendant refuse tout net au prétexte que son cœur est pris. M. Rémy raille le sentimentalisme de son neveu ruiné et demande l’arbitrage d’Araminte secrètement séduite par la noblesse et le désintéressement de son employé. Dorante se réjouit à part lui de l’aide involontaire que lui apporte son oncle.

Scène 3

M. Rémy, excédé par le refus de son neveu et sans le nommer, prend à partie Marton pour qu’elle dénonce la folie de ce comportement anonyme. La suivante admire spontanément de tels sentiments. Elle se réjouit quand M. Rémy lui révèle que l’inconnu est Dorante. Elle jubile quand M. Rémy attribue le choix déraisonnable de son neveu à une prétendue passion pour elle.

Scène 4

Le comte est dépité qu’Araminte ait refusé l’intendant qu’il lui avait proposé. Il sonde Marton pour connaître les intentions de Dorante au sujet du différend qui l’oppose à la jeune veuve. Il est prêt à payer fort cher le soutien du nouvel intendant à sa cause.

Scène 5

Arlequin annonce la visite d’un garçon de course.

Scène 6

Ce fils d’artisan est venu remettre à un homme qui l’a commandé un médaillon contenant le visage d’une dame. Le comte suspecte qu’il s’agit de celui d’Araminte.

Scène 7

Marton assure au garçon que le client est Dorante, que c’est son portrait. Elle se fait remettre l’objet.

Scène 8

Marton, qui ignore toujours quelle femme est peinte sur le médaillon, remercie Dorante de son amour. L’intendant s’éloigne en se félicitant que sa manigance ait réussi.

Scène 9

L’affaire du médaillon met en émoi la société d’Araminte. Marton assure qu’elle est la femme portraiturée et que le commanditaire est Dorante. Araminte en tient pour le comte qui dément. Le médaillon ouvert laisse voir les traits d’Araminte. Marton est dépitée, le comte jaloux, Araminte commence à comprendre. Le piège a fonctionné : le portrait est arrivé indirectement jusqu’à Araminte, il constitue une déclaration d’amour implicite de Dorante.

Scène 10

Dubois dispute bruyamment Arlequin de manière à attirer l’attention d’Araminte. L’objet de la querelle est un tableau de la jeune femme oublié dans l’appartement de l’intendant. Dubois prétend qu’il est inconvenant de l’y laisser, tandis qu’Arlequin défend le droit de son maître qui prend un plaisir évident à le contempler.

Scène 11

Madame Argante tance sa fille de vouloir garder un intendant dont elle se méfie. Le comte annonce son intention de renoncer à tout procès avec Araminte. Cette dernière se rebiffe et veut juger par elle-même du comportement de Dorante en prenant l’avis de Dubois.

Scène 12

Araminte réprimande Dubois de l’avoir exposée au ridicule. De fait la veuve est embarrassée par les révélations au sujet de l’amour de Dorante, elle ne veut plus que son valet s’en mêle. Dubois prétend que Dorante est incapable d’assumer sa charge et qu’il devrait donc être renvoyé. Cette fausse confidence oblige Araminte à un peu plus s’engager en atermoyant. Araminte veut alors tirer au clair la nature des relations qui uniraient Dorante à Marton. C’est l’occasion pour Dubois de confirmer la passion de Dorante pour Araminte. La jeune veuve désire juger par elle-même de l’amour de Dorante et se décide à lui tendre un piège.

Scène 13

Dorante est venu demander la protection de sa maîtresse contre l’inimitié de son entourage. Araminte le met à l’épreuve. Elle lui garantit son appui si Dorante peut se concilier les bonnes grâces du comte. Elle lui demande d’écrire à Dorimont qu’elle est prête à renoncer au procès et à l’épouser. Dorante blêmit et gribouille son écrit.

Scène 14

Marton survient et demande à sa maîtresse de lui accorder la main de Dorante.

Scène 15

Dorante et Araminte jouent alors à cache-cache. Dorante avoue qu’il n’a pas détrompé Marton pour ne pas s’en faire une ennemie et rester au service d’Araminte. Il aime en secret une veuve. Araminte lui demande de voir le portrait de l’aimée et force ainsi Dorante à se dévoiler. Mais Marton a vu Dorante aux genoux d’Araminte ce qui indispose la jeune veuve.

Scène 16

Dubois demande si Dorante a avoué. Araminte nie et souhaite que Dubois ne s’occupe plus de l’affaire. Dubois se réjouit que « l’affaire [soit] dans sa crise. »

Scène 17

Dubois essaie de mettre le doute dans l’esprit de Marton en suggérant que Dorante cherche à séduire Araminte. Marton qui croit que Dorante veut la demander en mariage se moque du valet.

Acte 3

Scène 1

Dorante manifeste des inquiétudes, il trouve que Dubois va trop vite en besogne au risque de tout compromettre. Le valet au contraire se montre sûr de lui et vante son habileté. Il décide de précipiter le cours des événements en faisant envoyer une lettre de Dorante par Arlequin.

Scène 2

Marton revient vers Dubois. Convaincue par le comte et Mme Argante qu’il faut chasser Dorante, elle cherche à soutirer des confidences sur l’intendant de la part du valet. Dubois s’en tient à sa ligne de conduite : Dorante est un incapable, puis il met Marton sur la piste de la lettre écrite par Dorante et confiée à Arlequin.

Scène 3

Marton convainc Arlequin de lui remettre la lettre de Dorante. Le fainéant valet qui s’est disputé avec Dubois est trop heureux d’être déchargé de sa tâche.

Scène 4

Mme Argante et le comte sont décidés à faire renvoyer Dorante qui a osé lever les yeux vers la marquise.

Scène 5

Cette volonté nous vaut une savoureuse passe d’armes entre la mère d’Araminte soutenue par le comte et M. Rémy qui défend son neveu.

Scène 6

Mme Argante exige de sa fille qu’elle renvoie Dorante au motif qu’il aime au-dessus de sa condition et qu’il a belle prestance.

Scène 7

Dorante vient demander à Araminte s’il est renvoyé. La marquise, excédée par la tyrannie et le complot de sa mère, affirme son autorité en confirmant son intendant.

Scène 8

La lettre récupérée par Marton est lue et commentée sans aménité par les participants en présence de Dorante.

Scène 9

Dubois vient achever sa stratégie en médisant de Dorante et en prenant sur lui le détournement de la lettre. Araminte lui adresse de vifs reproches en particulier elle lui en veut qu’il ait trahi son maître. Dubois est chassé mais rit de son succès. Il a provoqué l’apitoiement d’Araminte et a dédouané Dorante.

Scène 10

Marton persuadée qu’elle a perdu la confiance de sa maîtresse vient demander son congé. Les explications qu’elles se donnent au sujet de Dorante leur permettent de se réconcilier.

Scène 11

Arlequin en pleurs vient dénoncer les manigances de Marton. Il demande l’autorisation que Dorante, lui aussi éploré, vienne régler ses dernières affaires.

Scène 12

Araminte ébranlée par les dernières révélations écoute de manière distraite le rapport de Dorante. Les deux amants sont défaits. Dorante vient faire ses adieux. Il révèle sa souffrance. Araminte laisse parler son cœur. Touché par cette sincérité, Dorante avoue le stratagème de Dubois. Araminte pardonne bien volontiers l’habileté d’un amour sincère.

Scène 13

Le comte qui a compris où allait l’inclination d’Araminte se retire généreusement. Seule Mme Argante rejette la folie de sa fille. Les derniers mots appartiennent aux valets dont l’habileté pour l’un et la sottise bien dirigée pour l’autre ont triomphé des obstacles.

Quelques thèmes

Cette dernière grande pièce de Marivaux reprend quelques thèmes traditionnels de la comédie :

  • L’amour contrarié,
  • le complot, de plus mené par un valet,
  • les forces coalisées contre les soupirants,
  • les parents qui décident pour les enfants.

Marivaux use aussi de sa démarche habituelle, à savoir la lente période d’observation et l’examen sans concession que s’imposent les amants de son théâtre. De même il met en scène la lente maturation de sentiments qui couvent ou préexistent pour la faire culminer dans un aveu libérateur.

Signification du titre

En quoi des confidences peuvent-elles se révéler fausses ? En effet personne ne ment sur ses sentiments. Tout au plus les personnages avancent cachés.
La première fausse confidence est l’œuvre de Dubois. L’ancien valet de Dorante se comporte en entremetteur. Il mime la sincérité et l’honnêteté pour capter la confiance de sa maîtresse. Il feint d’avoir reconnu son ancien maître et confie, sous le sceau du secret, que Dorante est devenu amoureux fou d’Araminte. Cet aveu est une confidence en ce qu’il demande le secret. Le manipulateur peut distiller ainsi l’information à sa guise, ne laissant connaître que ce qui est utile à son projet. En quoi cette confidence peut-elle être qualifiée de fausse puisqu’elle révèle la vérité ? Dubois n’a aucune autorité pour dévoiler ces sentiments inavoués, il se substitue ainsi à Dorante qui n’a pas su ou voulu se déclarer. Dubois en outre, sous couvert de critiquer son ancien maître, dresse en fait un portrait flatteur du jeune homme, puis indirectement déclare la passion cachée de Dorante. Il intrigue, flatte la jeune veuve, puis fait appel implicitement à son honnêteté et à son bon cœur. Par cette initiative hardie, il installe Dorante et lui-même au cœur de la place. Il se donne un emploi de conseiller intime et attentionné (presque paternel). Là où la mère veut entrer en force, le domestique procède par ruse. Il feint de respecter le libre arbitre d’Araminte.
Dans la scène 15 de l’acte 1, Araminte est prise au piège de la confidence de Dubois. Si elle refuse les recommandations de Dubois, elle passe pour un esprit changeant et capricieux aux yeux de son nouvel intendant. Si elle les accepte, elle a l’impression qu’elle abandonne son libre arbitre et se rend sans combattre à l’inclination de sympathie pour le beau jeune homme. Cette délibération intérieure n’est pas formalisée, elle s’exprime par des réactions d’agacement spontanées.
À la scène 17 de l’acte 1, Dubois se livre à sa deuxième vraie fausse confidence en révélant à Marton que Dorante veut séduire Araminte. Certes Dorante désirerait capter le regard de sa maîtresse, mais il n’en a rien laissé transparaître. De plus il laisse l’initiative à son ancien valet. Dubois anticipe. Il ne fait voir que ce qui arrange ses projets. Ici il cherche à piquer la jalousie de la demoiselle de compagnie pour avoir un second écho des prétentions amoureuses de son protégé auprès d’Araminte. Par la même occasion, il veut contrarier le plan de M. Rémy et tente de dissuader Marton de séduire le jeune homme. Il joue sur la fidélité et l’honnêteté de Marton.
À la scène 1 de l’acte II, Araminte se livre elle-même à de fausses confidences en laissant planer le doute sur ses intentions de mariage avec le comte. Il s’agit de tester Dorante de manière feutrée. De même elle assure son intendant qu’elle lui trouvera une bonne place si elle se marie. Elle cherche à sonder par là le cœur du jeune homme. De son côté, Dorante feint d’éloigner Dubois sous prétexte que cet ancien valet aurait pu dire du mal de lui. Il se donne ainsi le beau rôle, éloigne les soupçons de collusion et conforte indirectement les compliments de son ancien serviteur.
À la scène 13 de l’acte II, Araminte redouble ses fausses confidences en déclarant qu’elle veut épouser le comte. Il s’agit alors de provoquer Dorante, de l’obliger à se découvrir.
Les scènes de l’acte III font penser à l’art tauromachique, lorsque le matador, ayant travaillé la bête, lui porte l’estocade. Acte III scène 1 : « point de quartier. Il faut l’achever ». Dubois pousse les feux, veut faire sauter les dernières objections de la raison sous la pression des sentiments. Acte III scène 1 :  « L’heure du courage est passée. Il faut qu’elle nous épouse. » Remarquons à ce propos le nous  qui donne à la fois noblesse et puissance à Dorante selon le pluriel de majesté, mais aussi lie intimement le valet au maître, révélant celui qui tire les ficelles. Cette impression est confirmée un peu plus loin : « Ah ! oui, je sais bien que vous l’aimez : c’est à cause de cela que je ne vous écoute pas. Êtes-vous en état de juger de rien ? Allons, allons, vous vous moquez ; laissez faire un homme de sang-froid. » Dubois revendique expressément la manigance. Dans la scène 2 de l’acte III, après avoir semé la suspicion, Dubois excite la curiosité de Marton en faisant semblant de se rétracter, puis en lâchant la piste de la lettre, il déstabilise la jeune fille de compagnie en soufflant le chaud et le froid. « Moi ! un dissimulé ! moi ! garder un secret ! Vous avez bien trouvé votre homme ! En fait de discrétion, je mériterais d’être femme. » Avec humour, Marivaux nous montre un manipulateur en action, un subtil psychologue. Le froid calculateur se dissimule derrière une personnalité féminine. Marivaux pique par un trait comique de misogynie. C’est aussi la deuxième fois que Dubois utilise sciemment une lettre à double destination.
Tout au long de la pièce, Dubois lit dans les âmes, scrute les comportements, provoque les aveux indirects, agite ses stratagèmes tout en leur donnant l’apparence de la sincérité et de la spontanéité.

Le valet au service de deux maîtres

Marivaux a repris le canevas traditionnel du valet au service de deux maîtres. Le serviteur doit se tirer d’une situation de départ compliquée en conciliant les intérêts divergents de ses deux employeurs. Toute l’habileté consiste à les deviner, les précéder et les rapprocher. Dans ce schéma, c’est le valet qui dans son rôle comique d’entremetteur est le véritable maître. Il devient ainsi un metteur en scène pour le plus grand bonheur du spectateur. Il ravale ses patrons au statut peu flatteur de pantins. C’est un démiurge perspicace qui joue avec sang-froid de toute la palette des sentiments qui agitent ses maîtres et dupe la raison qu’ils croient avoir conservée. La pièce bien entendu ne peut exister que si l’on présuppose l’inclination physique d’Araminte. Dubois exploite cinq étapes successives : d’abord l’assurance de l’affinité, ensuite la contention de la pression sociale, puis le dépassement du ridicule, pour relativiser les questions d’argent et enfin permettre la manifestation de la sincérité.

Veuvage, liberté, pression sociale

Dans cette comédie nous ne sommes pas dans un univers social merveilleux proche de celui des contes. Marivaux a situé l’action des Fausses Confidences dans un Paris contemporain bien identifiable comme dans ses deux grands romans sociaux, Le Paysan parvenu et La Vie de Marianne. Il nous brosse le portrait d’une société hiérarchisée. Mme Argante est une riche bourgeoise qui affiche sa réussite dans un hôtel particulier. Araminte, sa fille, a « cinquante mille livres de rente » issues de son mariage. Devenue veuve, elle est libre de ses choix.Son indépendance financière est assurée par des biens fonciers. Sa fortune attire le comte Dorimont bien introduit à la cour pour être « en passe d’aller à tout », c’est-à-dire pour devenir ministre. Tout en bas de l’échelle, nous trouvons Arlequin, serviteur grossier qui ne maîtrise ni la langue ni les codes. Puis Dubois, valet intelligent, perspicace et audacieux, suffisamment impertinent pour manipuler son monde. Marton, et Dorante, appartiennent à des familles ruinées de petits hommes de loi.M. Rémy, l’oncle de Dorante, est « procureur », c’est-à-dire juriste notable, conseiller d’Araminte, ce qui lui permet de parler d’égal à égal avec Mme Argante, (un patronyme qui mêle arrogante et argent). La riche bourgeoise veut encore gravir un palier grâce au mariage de sa fille avec le comte.

Les affaires, les conflits d’intérêt, les négociations constituent la trame de fond de cette intrigue domestique. Chacun cherche par le mariage à conforter ou rétablir sa situation financière. L’argent est le maître mot, les sentiments sont seconds et doivent s’accommoder du pouvoir contraignant des biens matériels.

Marivaux s’amuse à relever les contradictions de ces divers états sociaux. Ainsi, l’aristocratique comte met sans arrêt en avant ses intérêts  alors que le plébéien M. Rémy défend son neveu comme un « homme d’honneur », c’est un monde à l’envers. Si le comte s’incline finalement devant son rival en prenant la pose de la générosité, c’est qu’il a compris qu’il avait perdu, et dans le cœur d’Araminte, et dans les chances de gagner ses procès. Le solide bon sens de M. Rémy, la rapacité de Mme Argante sont confrontés à la délicatesse des sentiments des jeunes amoureux. La réalité financière fait ressortir la folie des affections qui contrevient à un code social figé. « Le sort d’un intendant : que cela est beau ! » se moque Mme Argante dans la scène 7 de l’acte III. Les personnes doivent s’effacer devant le pouvoir tyrannique des biens terrestres. La grande bourgeoise n’a que mépris pour ceux de sa classe qui sont en dessous d’elle. M. Rémy, pourtant bien disposé à l’égard de son neveu, le défend au nom de l’intérêt bien senti : «  Cet amour-là lui coûte quinze mille livres de rente » (acte III, scène 8). Araminte qui aspire au vrai bonheur est choquée par cette brutalité : « je me sens offensée du procédé qu’on a avec moi » (acte III, scène 7).

Marivaux fait interagir deux mondes incompatibles. C’est miracle que l’univers des sentiments sorte victorieux. Le dramaturge conclut sa comédie par une opposition de mots qui synthétise ses intentions tant morales que scéniques. Il les place dans ces volontés qui se sont défiées tout au long de la pièce, au grand jour pour Mme Argante, en secret pour le génial valet Dubois.

Madame Argante
Ah ! la belle chute ! ah ! ce maudit intendant ! Qu’il soit votre mari tant qu’il vous plaira ; mais il ne sera jamais mon gendre.
Dubois
Ouf ! ma gloire m’accable ; je mériterais bien d’appeler cette femme-là ma bru.


Acte III, scène 13

Marivaux scelle comiquement la défaite de la ridicule rigidité de la mère face à l’adaptabilité pétillante et habile du valet qui a agi comme un père adoptif. Il condamne la femme intrigante qui refuse l’ascenseur social aux autres. Il se réjouit de la victoire du mérite qui vient récompenser le courage, l’esprit d’entreprise, la sincère quête du bonheur intime. Il fustige celle qui méprise ceux qui sont en dessous d’elle. Il conforte ceux qui ont montré de vraies vertus, qui ont eu souci des personnes. Cette fin heureuse, propre à la comédie, signe le succès de la perspicacité bienveillante d’une providence qui corrige l’injustice du sort pour ceux qui ont agi avec ténacité, intelligence, honnêteté. Elle dégage une morale optimiste quoique ambiguë. En effet l’amour permet-il tout ? Une fin conforme aux aspirations des amants justifie-t-elle les entorses à l’honnêteté morale ?

Conclusion : de l’analyse sociale aux prémices du libertinage

Les Fausses confidences sont une comédie bourgeoise. La pièce s’inscrit encore dans le schéma traditionnel des amours contrariées qu’un habile valet, maître du jeu et metteur en scène, conduit à une issue heureuse et conforme à la morale. Les questions d’argent, l’ascension sociale d’une bourgeoisie qui rivalise avec la noblesse y deviennent prédominantes.
Le titre suggère que la manipulation est au cœur de l’intrigue. Dubois agite sciemment ceux qui l’entourent. « Il est bon de jeter dans tous les esprits les soupçons dont nous avons besoin. » affirme-t-il dans la scène 16 de l’acte I. Mais Dubois ordonne encore son action aux intérêts de ses maîtres. Quand le prétendant bourgeois honnête laisse place à l’aristocrate dépravé, quand l’amant devient roué et met son habileté au service de la volonté de puissance, la manipulation se transforme en viol libertin des consciences.
En changeant de demi-siècle, la littérature va présenter un tout autre aspect de la société. La noblesse dépravée succède à la bourgeoisie affairiste. La conquête amoureuse disparaît au profit de la chasse aux proies féminines. L’honneur et la sincérité s’effacent devant un jeu de dupes, un théâtre des masques. La perversion et le ricanement remplacent la droiture et les pleurs.
La bienveillance de Dubois a disparu chez Valmont qui mène un siège sans pitié auprès de Mme de Tourvel. Pourtant la manière de s’immiscer dans la place est la même chez les deux personnages : jouer sur la pitié de l’âme féminine et sa générosité pour le malheureux. Si Dubois fait servir sa manœuvre à ce qu’il croit un bien : « Elle opine tout doucement à vous garder par compassion : elle espère vous guérir par l’habitude de la voir », Valmont sacrifie ces délicatesses à la satisfaction de son orgueil. Dans les deux cas, les lettres ont été un élément essentiel de la manigance. Les vertus et la sentimentalité populaires n’ont plus cours chez cet être cérébral si bien que le jeu délicieux des émotions est devenu froid calcul, simulation pour abuser d’innocentes victimes. Le réalisme amusé de Marivaux a désormais basculé dans la cruauté décadente destructrice du lien social.

Structure scénique

✔ : personnage présent et agissant

 AraminteDoranteMonsieur RémyMadame ArganteArlequinDuboisMartonComte DorimontGarçon
Acte 1
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Acte 2
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