Louis de Jaucourt (1704-1779), Encyclopédie

Article « Traite des nègres »

Cette page a été rédigée par Oregann.

L’article « Traite des nègres » définit l’esclavage et la manière dont il fonctionne. L’auteur de l’article, le chevalier de Jaucourt, rattache le problème à celui, plus politique, des relations entre rois et sujets.


Traite des nègres (Commerce d’Afrique). C’est l’achat des nègres que font les Européens sur les côtes d’Afrique, pour employer ces malheureux dans leurs colonies en qualité d’esclaves. Cet achat de nègres, pour les réduire en esclavage, est un négoce qui viole la religion, la morale, les lois naturelles, et tous les droits de la nature humaine.

Les nègres, dit un Anglais moderne plein de lumières et d’humanité, ne sont point devenus esclaves par le droit de la guerre ; ils ne se dévouent pas non plus volontairement eux-mêmes à la servitude, et par conséquent leurs enfants ne naissent point esclaves. Personne n’ignore qu’on les achète de leurs princes, qui prétendent avoir droit de disposer de leur liberté, et que les négociants les font transporter de la même manière que leurs autres marchandises, soit dans leurs colonies, soit en Amérique où ils les exposent en vente.

Si un commerce de ce genre peut être justifié par un principe de morale, il n’y a point de crime, quelque atroce qu’il soit, qu’on ne puisse légitimer. Les rois, les princes, les magistrats ne sont point les propriétaires de leurs sujets, ils ne sont donc pas en droit de disposer de leur liberté, et de les vendre pour esclaves.

D’un autre côté, aucun homme n’a droit de les acheter ou de s’en rendre le maître ; les hommes et leur liberté ne sont point un objet de commerce ; ils ne peuvent être ni vendus, ni achetés, ni payés à aucun prix. Il faut conclure de là qu’un homme dont l’esclave prend la fuite, ne doit s’en prendre qu’à lui-même, puisqu’il avait acquis à prix d’argent une marchandise illicite, et dont l’acquisition lui était interdite par toutes les lois de l’humanité et de l’équité.

Il n’y a donc pas un seul de ces infortunés que l’on prétend n’être que des esclaves, qui n’ait droit d’être déclaré libre, puisqu’il n’a jamais perdu la liberté ; qu’il ne pouvait pas la perdre ; et que son prince, son père, et qui que ce soit dans le monde n’avait le pouvoir d’en disposer ; par conséquent la vente qui en a été faite est nulle en elle-même : ce nègre ne se dépouille, et ne peut pas même se dépouiller jamais de son droit naturel ; il le porte partout avec lui, et il peut exiger partout qu’on l’en laisse jouir. C’est donc une inhumanité manifeste de la part des juges de pays libres où il est transporté, de ne pas l’affranchir à l’instant en le déclarant libre, puisque c’est leur semblable, ayant une âme comme eux.


Chevalier de Jaucourt, Encyclopédie, article « Traite des nègres » (1766)

Éléments pour le commentaire du texte

Présentation

  • Auteur : chevalier de Jaucourt, philosophe et écrivain français (1704 – 1779). Il est à l’auteur de plus de la moitié des articles des derniers tomes de l’Encyclopédie.
  • Thème de l’article : esclavage, 1766.
  • Note : le terme « nègre » n’est pas péjoratif au XVIIIe siècle.

Étude du texte

Les caractéristiques de l’article : un article objectif

La construction du texte

  • Premier paragraphe : définition, précision des faits (cf. opinion).
  • 2e paragraphe : l’« Anglais moderne », c’est Locke → argument d’autorité. L’Angleterre est le point d’origine du commerce triangulaire.
  • 3e paragraphe : droits des princes.
  • 4e paragraphe : dénonciation du négoce illégal, de l’esclavagisme.
  • Dernier paragraphe : « donc » → thèse contre l’esclavage (conclusion).

Un raisonnement logique

  • Définition du sujet (1er §).
  • Argument d’autorité (Locke).
  • Connecteurs logiques.
  • Figures de style ; rhétorique de la persuasion.

Critique de l’esclavage : un vocabulaire dépréciatif

  • Relevé des termes péjoratifs : « viole », « prétendent », « crime », « atroce », « illicite », « prétend », « inhumanité », etc.

Sentiments : estime et pitié → subjectivité

  • Les nègres sont des semblables, ils ont des âmes comme les blancs.
  • Les esclaves sont « malheureux », « infortunés »…
  • Esclaves comparés à des marchandises → champ lexical du négoce.

Liberté des droits humains (idéal des Lumières)

  • Champ lexical.

Pour la conclusion : un texte qui dénonce l’esclavage au nom des droits naturels sous couvert d’article objectif : la subjectivité n’atteint donc pas la polémique.

Lectures suggérées

L’argumentation au bac de français
Frédéric Turiel, L’argumentation au bac de français. Exercices, PUF.