Grammaire

La forme (ou tournure) pronominale

Une contribution de Michel.

Je renvoie à l’excellent article « d’Edy », à ceci près que je changerai sa terminologie :
Verbes pronominaux. Exposé sur le sens et la syntaxe.
Je renvoie aussi à l’article suivant de Claude Muller.
http://erssab.u-bordeaux3.fr/IMG/pdf/Passif_et_diatheses.pdf

Parlons d’abord des propositions pronominales, dites accidentellement pronominales.   On est conduit à séparer ce cas en quatre :

  • dans une proposition à la forme pronominale de sens réfléchi figure un verbe non pronominal et le sujet (ou chacun des actants L’actant est « celui qui fait l’action indiquée par le verbe ou le groupe verbal ». (H. Bénac et B. Réauté, Vocabulaire de la dissertation et des études littéraires) du sujet) exerce sur lui-même l’action exprimée par ce verbe.  La proposition a un équivalent à la voix active, comportant ce verbe, dans lequel le pronom conjoint est devenu le COD  « moi-même », « eux-mêmes »,…  ou le complément d’attribution ou datif  « à moi-même », « à eux-mêmes »…  Exemples : « Elle s’est lavée », équivalent à « elle a lavé elle-même » ; « Elle s’est lavé les mains », équivalent à «Elle a lavé les mains à elle-même » ; « Je me suis offert un roman », équivalent à « J’ai offert un roman à moi-même ».  Autres exemples : « C’est pour s’entendre dire qu’on est parfait et se voir adorer qu’on veut être aimé » (Vigny, Cinq-Mars), « Je frottai mes yeux à poings fermés, je m’étirai, je me levai » (chapitre 10), « Je m’arrêtai, je me retournai, et j’allai m’étendre à l’ombre d’un cade.   Je m’aperçus que je voyais sa maison » (15, chapitre 25).
  • dans une proposition à la forme pronominale de sens réciproque figure un verbe non pronominal et chacun des actants du sujet exerce sur chacun des autres l’action exprimée par ce verbe.  La proposition a un équivalent à la voix active, comportant ce verbe, dans lequel le pronom conjoint est devenu le COD  « l’autre »…  ou le complément d’attribution « à l’autre ».  Exemples : « Elles se haïssent », équivalent à « Elles haïssent chacune l’autre»; « Pierre et Jean se parlent », équivalent à « Pierre et Jean parlent chacun à l’autre».   Autres exemples : « Ils [le cardinal Mazarin et le duc de Beaufort] se saluèrent comme des gens qui craindraient de s’enrhumer » (Mlle de Scudéry, lettre du 18 novembre 1650 à l’évêque de Vence), « Ils pourraient fort bien se faire l’amitié de s’épouser par amour » (Marivaux, La Seconde Surprise de l’amour, Acte II, scène 2), « Les coqs s’éveillent mutuellement et s’appellent d’une chaumière à l’autre » (Georges Sand, Lettres d’un voyageur), « Je n’ai jamais su comment ils s’étaient connus » (chapitre 3).   Le sujet peut être le pronom  « on » ou un nom collectif, comme dans : « On s’étudie trois semaines, on s’aime trois mois, on se dispute trois ans, on se tolère trente ans ; et les enfants recommencent » (Taine, Vie et opinions de M. Frédéric-Thomas Graindorge), « Le spectacle insolent d’un couple qui se connaît à vingt ans, s’aime, se l’avoue, se le répète et meurt heureux, remplit d’aigreur la plupart des gens » (Michel Déon, Lettre à un jeune Rastignac).
  • dans la forme pronominale de sens successif s’expriment des relations de succession spatiale ou temporelle, à l’aide des verbes s’enchaîner, se succéder, se suivre.   Exemples : « Les mots d’une phrase s’enchaînent comme des wagons », « Les jours se suivent ».   Là encore, on peut compléter la proposition avec des « l’un l’autre », etc.
  • dans une proposition à la forme pronominale de sens passif figure un verbe non pronominal et chaque composant du sujet subit l’action  exprimée par le verbe sans la faire.   En principe, la proposition a un équivalent à la voix passive, comportant ce verbe.   Exemples : « Tous ceux qui s’acquittent des devoirs de la reconnaissance ne peuvent pour cela se flatter d’être reconnaissants » (La Rochefoucauld, maxime 224), équivalent à « Tous ceux qui sont acquittés [=rendus quittes] des devoirs de la reconnaissance ne peuvent pour cela flatter eux-mêmes d’être reconnaissants » ; « Ce qui se trouve le moins dans la galanterie, c’est de l’amour » (La Rochefoucauld, maxime 402), équivalent à « Ce qui est trouvé le moins dans la galanterie, c’est de l’amour » ou à « Ce qu’on trouve le moins dans la galanterie, c’est de l’amour ».   Autres exemples : « Il n’y a rien de plus ridicule que ces galanteries, qui se font à la vue de tout le monde, et par le conseil et consentement de tous les parents » (Mlle de Scudéry, Le Grand Cyrus, partie 6, livre 3), « Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement » (La Rochefoucauld, maxime 26), « Cette secte se fortifie par ses ennemis plus que par ses amis » (Pascal, Les Pensées), « Si elle a un garçon, il se nommera Felipe » (Honoré de Balzac, Mémoires de deux jeunes mariées, chapitre 41), « Les hameaux s’étaient vidés de leurs mendiants » (Loti, Pêcheur d’Islande, partie 4, chapitre 6).  Dans une proposition pronominale de sens passif, il y a nettement un agent extérieur et distinct du patient.

On remarquera que le pronom conjoint est inanalysable dans une proposition à la forme pronominale de sens passif.   Aussi, seul un verbe transitif direct peut figurer dans une proposition pronominale de sens passif.

Une proposition est dite accidentellement pronominale lorsqu’elle est à la forme pronominale de sens réfléchi, de sens réciproque, de sens successif ou de sens passif.

Une proposition pronominale est dite essentiellement pronominale (ou pronominale lexicalisée) lorsqu’elle n’est pas accidentellement pronominale.   Ce peut être parce que le verbe pronominal qui y figure est intrinsèquement pronominal, c’est-à-dire qu’il n’existe qu’à la forme pronominale (comme « s’abstenir »).   Ce peut être parce qu’y figure un verbe pronominal (comme « s’apercevoir », dans le sens de « prendre conscience », ou comme « s’imaginer ») dont la graphie est obtenue en ajoutant un pronom conjoint à celle d’un verbe non pronominal (« apercevoir » ou « imaginer » dans les exemple cités), mais qui cependant n’a pas de sens réfléchi, réciproque ou successif ; on dira alors que la proposition est pronominale autonome, ou pronominale subjective ; ainsi les phrases « Figurez-vous que d’une fleur à l’autre, je me suis perdue !  Et quand je m’en suis aperçue, j’étais au milieu d’une espèce de vallon » (15, chapitre 11) et « Elle examinait son amant, qu’elle trouva bien au-dessus de ce qu’elle s’était imaginé » (6, livre 2, chapitre 38), contiennent des propositions pronominales autonomes. Ce peut être parce que l’interprétation passive est en concurrence avec l’interprétation « moyenne » dans laquelle l’agent et le patient sont identiques et indissociables ; on dira alors que la proposition est médio-passive ; ainsi les propositions « les branches se cassent », « la peinture s’use avec les années » et « ma bourse se vide » (2, page 71), sont médio-passives ; elles ne sont ni réfléchies, ni équivalentes aux propositions passives « Les branches sont cassées », « la peinture est usée avec les années » et « ma bourse est vidée » puisqu’elles signalent des changements d’état. Dans une proposition pronominale autonome,  le pronom conjoint est inanalysable.  

C’est souvent un problème difficile que de déterminer si une proposition pronominale l’est accidentellement ou essentiellement, et cela réduit fortement l’intérêt de ce classement.   Voici un exemple : « Quand elles se confessent les femmes disent toujours ce qu’elles n’ont pas fait ».

La première chose à faire, dans une telle situation est de bien examiner la signification du verbe pronominal figurant dans la proposition.  Ainsi, il faut comprendre que « Pierre et Marie se sont plu à la fête » est une proposition pronominale de sens réciproque si l’on donne au verbe « se plaire » le sens de « éprouver de l’attrait l’un pour l’autre », mais que c’est une proposition essentiellement pronominale si l’on donne à « se plaire » le sens de « s’amuser ».   De même, « se battre » est pronominal autonome dans « Vous, Français, vous vous battez pour de l’argent.   Et nous, Anglais, nous nous battons pour l’honneur.  — Chacun se bat pour ce qui lui manque » (échange entre Surcouf et un officier anglais du vaisseau Kent).

Voici quelques verbes qui, pris dans leurs sens les plus usuels, sont (me semble-t-il !) pronominaux autonomes ou médio-passifs : s’acharner, s’adonner, s’affaiblir, s’agir (de), s’amener, s’amuser, s’apercevoir (de), s’appesantir (sur), s’approprier, s’attaquer (à), s’attendre (à), s’aviser (de), se complaire, se connaître (à, en), se contenter (de), se débattre, se défier (de), se départir (de), se déplaire (à ou dans), se douter (de), s’ébouler, s’échapper, s’échiner, s’écouler, s’écrouler, s’élargir, s’en aller, s’ennuyer, s’en retourner, s’en revenir, s’entendre (à, ou avec), s’en venir, s’éreinter, s’étudier (à), s’évaporer, se figurer, se flatter (de), se formaliser, se garder (de), s’imaginer, s’infiltrer, s’ingérer (dans), se jouer (de), se lamenter, se languir (de), se louer (de), se mêler (de), se moquer, se mourir, s’oublier, se passer [=advenir, s’écouler, vivre sans], se plaindre [=exprimer son mécontentement], se plaire (à ou dans), s’en prendre (à), s’y prendre, se prévaloir, se railler, se recueillir, se refuser (à), se réjouir, se reposer, se résigner (à), se ressentir (de), se retirer [=s’en aller],  se rétrécir, se rire [=se moquer],  se sauver [=fuir],  se soucier (de), se souvenir, se taire, se tenir [à une occupation ou une décision],  se tromper [=commettre une erreur], s’y reprendre, etc.

De fait, « s’apercevoir », c’est remarquer ce qui n’avait pas frappé le regard ou l’esprit ; « apercevoir », c’est simplement voir.   « Se languir », c’est notamment s’ennuyer ; « languir », c’est manquer d’entrain. « Se mourir » indique un état en cours qui aboutit à mourir (cf. « Madame se meurt, Madame est morte » de Bossuet).   « Se plaindre » exprime un mécontentement.  « S’oublier » signifie entre autres, ne pas penser à soi ; « oublier », c’est ne plus avoir en mémoire.   « Se douter », c’est considérer comme probable ; « douter », c’est être dans l’incertitude.  « Se taire », c’est garder le silence ; « taire », c’est cacher quelque chose.

En fait, chaque auteur propose sa propre liste de verbes essentiellement pronominaux, ainsi que le lecteur le constatera sur Internet.   Je reviendrai sur cette remarque à la fin du chapitre sur « L’accord des participes passés dans les formes pronominales ».

Conseils de lecture

Grammaire  Grammaire méthodique du français
Grammaire, Le Robert & Nathan.
M. Riegel, J.-C. Pellat et R. Rioul, Grammaire méthodique du français, PUF.

Voir aussi

Liens Internet