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Le sonnet de Félix Arvers

Alexis-Félix Arvers a vécu de 1806 à 1850. Ce seul sonnet l’a rendu célèbre. Ce timide personnage se serait consumé pour une femme mariée bien mystérieuse que les critiques désignent en général comme Marie Mennessier, la fille de Charles Nodier (...).
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Mon âme a son secret, ma vie a son mystère,
Un amour éternel en un moment conçu :
Le mal est sans espoir, aussi j'ai dû le taire,
Et celle qui l'a fait n'en a jamais rien su.

Hélas ! j'aurai passé près d'elle inaperçu,
Toujours à ses côtés, et pourtant solitaire.
Et j'aurai jusqu'au bout fait mon temps sur la terre,
N'osant rien demander et n'ayant rien reçu.

Pour elle, quoique Dieu l'ait faite douce et tendre,
Elle suit son chemin, distraite et sans entendre
Ce murmure d'amour élevé sur ses pas.

À l'austère devoir, pieusement fidèle,
Elle dira, lisant ces vers tout remplis d'elle
"Quelle est donc cette femme ?" et ne comprendra pas.

    Mes heures perdues

Le sonnet de Félix Arvers

Ce que Jean-Luc a écrit est, une fois de plus, bien dit et fort bien dit.

Personnellement, il y a un "quoique" qui, dans le sillage de "fidèle à l'austère devoir", ne cesse de m'étonner :

* Pour elle, QUOIQUE Dieu l'ait faite bonne et tendre,
Elle ira son chemin distraite et sans entendre
Ce murmure d'amour élevé sur ses pas ;

Je paraphrase : Puisqu'elle est bonne et surtout tendre, elle aurait dû entendre ce murmure d'amour, d'autant que celui-ci - quelle qu'en soit la forme - est tout de même plus perceptible qu'un silence, même éloquent.

Comme si les femmes avaient besoin de ces deux qualités de bonté et de tendresse pour voir et pour entendre ! Il leur suffit d'avoir bien ouverts les yeux et les oreilles. J'ai suffisamment vécu pour savoir que les femmes excellent - sans distraction aucune - dans l'art de deviner les hommes qui sont amoureux d'elles. Même lorsqu'elles n'ont pas un tempérament de chasseresse. (Je ne suis pas sûr que les hommes disposent d'antennes aussi fines.)

Je vais plus loin. Il est rare que le murmure d'amour ne soit pas remercié d'un battement de cils, voire d'un oeillade, sans qu'il y ait nécessairement un manquement à l'austère devoir. Cela se passe sur le fil du rasoir de la "fleurette". C'est la règle du jeu. Et c'est, somme toute, plutôt sympathique, lorsque cela ne débouche pas sur une scène de ménage.

Cher Jean-Luc,
Vous vous souvenez sans doute des pastiches que j'ai mis naguère (et non jadis) sur un autre site. Pensez-vous que ce soit ici le lieu de les reproduire et de déflorer ainsi le réel romantisme du sonnet d'Arvers ?
En tout cas, certains pasticheurs n'ont pas été dupes.

Le sonnet de Félix Arvers

Je viens de déguster ce poème. Hélas, n'étant pas érudit en littérature, je me garderai bien d'essayer de le situer dans la tradition.

Le fait d'amour de cet homme envers cette femme est-il avéré, ou pas ?
Si ce n'est le cas, je verrais bien l'auteur, peut-être par ailleurs insatisfait en amour, s'inventer celui-là pour enfin vivre un amour digne de lui. C'est peut-être un gros coup de cafard qui nous vaut cette petite merveille.
Mais qui peut savoir la motivation vraie d'un auteur ?
Et si cette confidence fut faite, ne le fut-elle pas à dessein, dans le but de séduire quelqu'autre en la faisant s'apitoyer sur son sort ?
La belle le savait-elle ? Sûrement, et cette époque n'était guère tolérante à la femme : saurons-nous un jour si quelques billets, aussi secrets que tendres, ne se sont pas échangés, à l'insu de tout un chacun ?
J'aurais aimé savoir que ...oui.

Que n'aurait point écrit cette âme déchirée
Si la belle, jeune encore, vers Dieu s'en fût allée ?

Le sonnet de Félix Arvers

On peut aussi supposer que l'aimée a parfaitement (là je suis d'accord, toute femme pressent qu'on est amoureux d'elle) compris ; mais que, heureuse en ménage, elle n'a pas encouragé ce sentiment d'Arvers en feignant l'indifférence (l'austère devoir n'était peut-être pas pour elle si austère que ça !) ; ou bien que le (beau ?;-) poète ne lui plaisait pas
Se morfondre dans un amour impossible était bien dans la tradition romantique
Les plus désespérés sont les chants les plus beaux

Le sonnet de Félix Arvers

Oups excusez-moi Jean-Luc je n'avais pas vu que vous citiez aussi Musset !
Vous m'attendez sur le forum ? j'en suis fort aise Serait-ce pour une lecture différente du sonnet d'Arvers ? J'avoue que cette patite chose manièrée et mièvre ne m'inspire pas

Le sonnet de Félix Arvers

On pourrait toutefois risquer une interprétation plus moderne. Le poète s'adresse allégoriquement à la poésie (sans majuscule, volontairement) c'est-à-dire à sa propre écriture. Et ce sonnet serait l'aveu d'un échec d'écrivain. Mais voilà qui est par trop se situer dans l'optique actuelle

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Le sonnet de Félix Arvers

Bonjour à tous ceux qui ont pris du temps pour jouer avec nous !

Vous avez tous été sensibles à l'évidente apparence de ce sonnet, son romantisme affirmé.
C'est le premier versant qui correspond sans doute à une constante de la psychologie masculine : l'homme est un grand sentimental qui s'ignore, un colosse aux pieds d'argile, un timide qui rêve d'être deviné. C'est le versant de l'idéalisation.

Pour Léah,

Je serais d'accord avec vous pour la poésie maniérée et mièvre, si vous restez sur ce premier versant, pourtant… Quant à votre tentative de voir dans la femme adorée une allégorie de la Poésie, c'est habile mais le dernier tercet deviendrait inexplicable.

Pour Lebeau,

C'est évident, vous êtes sous le charme !
Dans cette hypothèse, une réponse de l'inconnue briserait l'envoûtement car il faut bien que les amours restent malheureuses.
Merci pour ces deux jolis alexandrins bien dans le style de l'époque.

Pour Edy,

Je confirme votre pertinente analyse : à savoir que la théorie de la communication démontre bien le peu de crédit que le lecteur doit accorder au sonnet d'Arvers. En effet si 80 % de notre communication est non-verbale, une femme normalement constituée, même sourde aurait dû être sensible au "murmure", à moins d'être de surcroît aveugle, ce qui serait trop horrible !
Je ne suis donc pas étonné que vous ayez remarqué que le "quoique" résonne comme un vrai "couac" ! Vous êtes sur la piste. Continuez cher Locke ! Vous êtes presque sur le deuxième versant, celui de la "désillusion".
Servez-nous les pastiches bien frais (ceux de naguère), ici même, car rien ne vaut autant qu'un peu d'humour. "Une journée où l'on n'a pas ri est une journée perdue".

Bien amicalement à tous.

Jean-Luc

Le sonnet de Félix Arvers

Voici donc :

PASTICHE DE LOUIS AIGOIN

Ami, pourquoi me dire avec tant de mystère
Que l'amour éternel en votre âme conçu
Est un mal sans espoir, un secret qu'il faut taire
Et comment supposer qu'elle n'en ait rien su ?

Non, vous ne pouviez point passer inaperçu,
Et vous n'auriez pas dû vous croire solitaire.
Parfois les plus aimés font leur temps sur la terre
N'osant rien demander et n'ayant rien reçu.

Pourtant Dieu mit en nous un coeur sensible et tendre.
Toutes, dans le chemin, nous trouvons doux d'entendre
Le murmure d'amour élevé sur nos pas.

Celle qui veut rester à son devoir fidèle
S'est émue en lisant ces vers tout remplis d'elle :
Elle avait bien compris, mais ne le disait pas.

SECOND PASTICHE DE LOUIS AIGOIN

Mon cher, vous m'amusez quand vous faites mystère
De votre amour immense en un moment conçu,
Vous êtes bien naïf d'avoir voulu le taire :
Avant qu'il ne fût né, je crois que je l'ai su.

Pouviez-vous, m'adorant, passer inaperçu,
Et, vivant près de moi, vous croire solitaire ?
De vous il dépendait d'être heureux sur la terre :
Il fallait demander et vous auriez reçu.

Apprenez qu'une femme au coeur épris et tendre
Souffre de suivre ainsi son chemin sans entendre
L'aveu qu'elle espérait trouver à chaque pas.

Forcément, au devoir on reste alors fidèle ;
J'ai compris, vous voyez, ces vers "tout remplis d'elle":
C'est vous, mon pauvre ami qui ne compreniez pas.

VARIANTE DE LA DERNIERE STROPHE

A l'austère devoir, j'en conviens, peu fidèle,
Elle saura, lisant ces vers tout remplis d'elle,
Qu'elle était cette femme, et ne le dira pas.

PASTICHE DE MAURICE DONNAY

Mon âme a son secret, ma vie a son mystère,
Un déplorable amour en un moment conçu,
Mon malheur est public et je n'ai pu le taire,
Quand elle m'a trompé, tout le monde l'a su.

Aucun homme à ses yeux ne passe inaperçu,
Son coeur par-dessus tout craint d'être solitaire :
Puisqu'il faut être deux pour le bonheur sur terre,
Le troisième par elle est toujours bien reçu.

Seigneur, vous l'avez faite altruiste et si tendre
Que, sans se donner toute, elle ne peut entendre
Le plus discret désir murmuré sur ses pas ;

Et fidèle miroir d'une chère infidèle,
Elle dira lisant ces vers tout remplis d'elle :
"Je connais cette femme." et n'insistera pas.

PASTICHE DE MADAME GAY

Es-tu bien sûr, ami, qu'elle n'ait pu l'entendre,
Ce murmure d'amour élevé sur ses pas ?
La femme, crois-moi, sait toujours le comprendre
Ce langage muet qui se parle tout bas.

Si Dieu l'avait créée à la fois douce et tendre,
Elle a dû se livrer de douloureux combats
Et tenir à deux mains son coeur pour le défendre
Contre un amour si vrai qu'il ne se trahît pas.

A l'austère devoir pieusement fidèle,
Sa vertu la plus haute était peut-être celle
De paraître insensible et distraite à ta voix.

Penses-tu seul avoir un secret dans ton âme ?
Il est sur cette terre, ami, plus d'une femme
Qui garde un front serein tout en traînant sa croix.

AUTRE PASTICHE

Mon cadre a son secret, ma toile a son mystère :
Paysage éternel en un moment conçu,
Suis-je un pré, suis-je un bois ? Hélas ! je dois me taire,
Car celui qui m'a fait n'en a jamais rien su.

Ainsi je vais passer encore inaperçu.
Toujours assez coté, et pourtant solitaire,
Et mon auteur ira jusqu'au bout de la terre,
Attendant la médaille et n'ayant rien reçu.

Le public, quoique Dieu l'ait fait gobeur et tendre,
Va passer devant moi, distrait, et sans entendre
Malgré mes tons criards, mon appel sur ses pas.

Au buffet du Salon, pieusement fidèle,
Il dira, dégustant son bock tout rempli d'ale :
" Quels sont ces épinards ?" et ne comprendra pas.

AUTRE PASTICHE

Ma Ford a son secret, mes pneus ont leur mystère.
Par un brusque freinage, en un moment conçu,
J'ai failli déraper, aussi j'ai dû me taire :
Celle que j'épargnai n'en a jamais rien su.

Hélas ! je croyais bien passer inaperçu
Ayant stoppé dans un carrefour solitaire,
Mais un agent survint s'élançant ventre à terre,
M'infligeant une amende et m'en donnant reçu.

Pour elle, quoique Dieu l'ait faite agile et tendre,
Elle m'aurait frôlé, distraite, et sans entendre
Le coup de frein brutal qui protégea ses pas.

Au journal du matin pieusement fidèle,
Elle dira, lisant ce fait tout rempli d'elle :
"Quel est donc ce chauffard ?" et ne comprendra pas.

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Le sonnet de Félix Arvers

Ne pourrait-on pas que par ce sonnet le poète se donne la mort, renonce au désir de revoir la femme aimée ?

D'ailleurs, par le principe de la prosopopée, il fit parler la femme aimée : N'est-ce pas montrer toute l'indifférence féminine à l'égard des soupirants ? Elle l'éconduit en quelque sorte. Ce poème a notamment d'étroites similitudes avec les Amours de Ronsard ou bien le Lac d'Alphonse de Lamartine.

Il me semble également intéressant de souligner que l'amour perdu s'assimile à une fuite du temps. L'emploi des temps est très intéressant dans ce sonnet :

1er quatrain: présent et passé composé : évocation de la douleur présente, stagnante, effervescente.

2ème quatrain: conditionnel passé première forme : évocation du regret, d'une contrition de la part du poète. Ce dernier se fait lui-même grief de n'avoir osé davantage d'exposer sa flamme amoureuse. Sa solitude corrobore l'échec de son entreprise.

1er tercet: passé composé-présent : parallélisme avec la première strophe. Évocation et description physiognomique de la femme aimée.

2ème tercet
: emploi du futur : "dira comprendra".

Je me demande, ainsi, si l'ébauche de ce poème ne s'est étalée sur un temps assez long, d'où peut-être l'emploi du titre du recueil : "heures perdues". Et j'aimerais ajouter que le présent, le passé et le futur s'entremêlent comme la mise en exergue de trois moments vécus, ressentis et analysés par le poète.

Cette juxtaposition temporelle me semble être l'alchimie de trois moments psychologiques qui présentent tous une signification et une sensibilité singulière au poète. Il se sonde, s'interroge, doute, se souvient, se projette. Il entreprend une introspection de son for intérieur par le biais d'étapes temporelles.

Comme Jean-Luc l'a si bien dit, la femme est pourvue de qualité angélique. De ce fait, j'ai l'impression que notre poète est animé d'une envie de rejoindre les cieux pour retrouver dans l'au-delà celle qu'il aime. Une impression de vertige enclave ce poème. Malgré une structure déterminée, le poète semble empreint d’une affliction effrayante. Le Noir semble envahir son esprit. Les termes de "solitude", "rien", "passé", "moment", "mystère", "secret" indiquent cette volonté, cette acuité de rouvrir une page poussiéreuse de son être. Il cherche à comprendre son échec.

Le terme "rien" est employé trois fois et toujours à la fin des deux quatrains comme pour signifier qu'il n'y a rien sans elle, qu'avec elle il avait tout et que sans elle c'est le néant, le vide, le tourbillon. Ce "rien" est devenu l'univers dans lequel il gît, et qu'il espère quitter au plus vite pour mieux s'assurer d'une vie quiète. Je pense que ce poème est certes une révélation, mais également un désir de rompre avec la vie de mortelle. Le suaire l'attend avec son sépulcre.

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Le sonnet de Félix Arvers

Bonjour Benjamin,

Il y a peut-être une forme de renoncement, mais aussi un autre sentiment moins glorieux… à découvrir !

Je n'utiliserais pas le terme de prosopopée, puisque cette figure de style consiste à imaginer le discours d'une personne morte ou absente, ou même d'une chose personnifiée (allégorie). Or l'aimée n'est ni morte, ni absente, ni allégorique.
En fait Arvers imagine une situation (éventuellement posthume) et des propos (une question) destinés à souligner la propre discrétion, et donc la grandeur, du soupirant romantique. Mais cette situation peut avoir un autre intérêt… à découvrir !

Arvers s'inscrit apparemment dans la veine pétrarquisante que Ronsard a, lui aussi, empruntée. Le ton et les références sont pourtant très marquées au sceau du XIXe siècle.

La répétition et le parallélisme des "rien" sont bien vus. Ils agissent comme des mini-conclusions en fin de quatrain, marquent la dépossession, le dénuement. Ils dramatisent le poème en évoquant le néant repris par l'évocation de la mort dans les tercets.